CHAPITRE XIV
Le pécheur réconcilié.
Après la mort de son épouse, Alonzo se retira dans le plus isolé de ses châteaux, qu'entouraient de toutes parts des forêts et destnontagnes. Il n'avait amené avec lui que son seul valet de chambre. Là il voulut vivre éloigné du monde entier. Il passait presque tout son temps enfermé dans son cabinet à lire des livres de piété que son épouse lui avait laissés, et il s'aperçut bientôt que c'était un trésor plus précieux que tdus les trésors de ce monde. Il trouvait dans ces livres, surtout dans le Nouveau Testament et dans V Imitation de Jésus-Christ, une foule de passages qu'elle avait soulignés , ou des notes écrites de sa main et qui renfermaient quelques-unes de ses pieuses réflexions et de ses pensées édifiantes. Ces lectures verr sèrent un baume de consolation dans son cœur.
Cependant, quelque soulagement que procurassent à son âme ces pieuses lectures , sa conscience ne se trouvait point encore tranquillisée. Ses peines , pour être moins vives, ne se calmèrent pas tout à fait; sa santé en souffrit cruellement, et il tomba malade. Alors il voulut voir un prêtre pour obtenir de lui les consolations de la religion. Son domestique lui amena un religieux qui demeurait dans un couvent de franciscains , à cinq lieues du château.
Ce religieux se nommait le frère Antonio; il était déjà sur l'âge, sa figure était pâle et maigre, et sa tète chauve ; ses traits annonçaient une âme compatissante , et le son de sa voix avait quelque chose de doux et de pénétrant; cependant il paraissait timide et embarrassé en présence du comte. L'aspect même de l'état où se trouvait Alonzo l'émut tellement, qu'il ne put s'empêcher de répandre des larmes. Le comte tendit la main au bon franciscain , et lui dit : « Mon vénérable Père, la part que vous prenez à mes peines m'est bien sensible et m'inspire la plus haute confiance en vous; mais je ne suis pas digne de vos larmes, car je suis un grand pécheur, et je n'ose pas vous avouer l'horrible secret qui me désespère. Quelle créature vile et incompréhensible que l'homme, qui ose commettre une action qu'il n'ose avouer I Grand Dieu ! accordez-moi la force de confesser mes fautes à votre ministre. »
Il retomba épuisé sur son oreiller, leva les regards vers le ciel et se tut. Il régna alors dans cette chambre, que la lueur vacillante de la lampe éclairait à peine, un silence lugubre qui glaçait d'épouvante. On n'entendait d'autre bruit que le mouvement monotone de la pendule, et d'instant en instant un douloureux soupir du malade.
Le religieux, voyant qu' Alonzo ne pouvait se décider à parler, rompit enfin le silence : « Puisqu'il vous est si difficile de confesser votre crime, je vais vous aider. Vous avez ordonné dans le temps à un nommé Pedro de faire mourir par le poison ou par le fer votre jeune neveu, pour vous emparer de ,sa fortune.
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— Mon Père! s'écria Alonzo terrifié, et regardant le religieux avec stupéfaction : d'où savezvous cela? qui vous l'a appris?
— Il importe peu de connaître qui me l'a appris, il suffit que je le sache. Mais rassurez- vous, personne au monde ne le sait que moi. Maintenant je vais aussi vous donner la meilleure de toutes les consolations : le crime n'a pas été consommé , votre neveu est encore vivant.
— Comment! Fernando vit encore! Au nom du Dieu tout- puissant, me dites-vous la vérité? Est-ce bien vrai?
— Oui , reprit le moine avec calme. Je puis l'affirmer devant Dieu. La sainte providence veillait sur lui, et l'a sauvé comme par miracle. Le couteau qui devait lui donner la mort se trouvait émoussé, le bras du meurtrier était comme paralysé , et son cœur, si dur auparavant, s'amollit et céda tout à coup à la voix de la pitié ; le sang de l'innocent enfant a coulé, mais ses blessures n'étaient pas mortelles. Fernando vit encore.
— Ah! s'il pouvait être vrai, s'écria Alonzo en tressaillant de joie, que Fernando fût encore vivant et que je ne fusse pas un meurtrier, je renaîtrais moi-même à la vie. Oui ^ je serais prêt à confesser mon crime et à restituer ses biens à leur maître légitime. Mais, hélas! cet espoir n'est qu'une illusion, j'ai peine à y croire. Continuez, mon Père, dites-moi ce que Pedro fit de l'enfant.
— Quand Pedro, immobile devant sa victime, ne savait quel parti prendre et comment se soustraire à votre colère, le Ciel envoya à l'enfant un sauveur
l,p Kirale tendit In m:Lin an hon rranciscain.
dans la personne d'un noble chevalier; sans ce miraculeux secours Tenfant était perdu. Bernardo del Rio entra tout à coup, pansa les blessures de Fernando, et l'emporta.
— Bernardo del Rio! s'écria Alonzo au comble de la surprise ; mon ennemi , celui qui fut mis au ban de l'Empire et que l'on croyait s'être enfui d'Espagne?
— Lui-même : cet homme respectable, si faussement accusé, s'était réfugié dans les montagnes et y vivait en ermite. Il conduisit le jeune Fernando dans sa retraite, l'éleva avec soin et le mena ensuite à l'université de Salamanque, bien résolu à faire valoir devant le trône les droits du jeune Fernando au comté d'Alvarès. Il possédait entre ses mains toutes les preuves nécessaires pour réussir dans ce projet; car Pedro, poussé par le repentir et le remords , l'avait instruit de tout en lui remettant vos lettres. Ces lettres , les trois blessures du jeune comte, dont les cicatrices sont encore très- visibles, la statue de plâtre déposée dans le caveau de la famille et une foule d'autres circonstances auraient suffi pour vous convaincre de votre crime et faire réintégrer Fernando dans ses biens. Mais la mort a enlevé Bernardo avant l'exécution de ce projet, et le jeune Fernando, qui ignorait sa naissance illustre, se rendit à Londres avec un négociant; là il gagna les bonnes grâces de l'ambassadeur d'Allemagne^ qui l'emmena avec lui à Vienne; actuellement il habite la Bohème, et est le père d'une charmante famille. ]»
Alonzo frémit à l'idée du malheur et de l'op-
probre dont il avait été menacé sans qu'il s'en doutât. Il joignit les mains et s'écria plein de reconnaissance : « Quelles actions de grâces ne vous dois -je pas, ô mon Dieu ! Vous avez tourné en bien tout ce que j'avais imaginé de mal. Oh î grâces vous soient rendues. Je ne vous demande plus qu'une faveur : c'est de me conserver la vie jusqu'à ce que j'aie pu me réconcilier avec vous en expiant mes péchés par le repentir et la pénitence , et de revoir encore ce Fernando, mon neveu, que je haïssais tant, et que j'aime maintenant comme s'il était mon propre fils. Laissez-moi obtenir de lui mon pardon, ensuite je mourrai tranquille. Seigneur l accordez-moi cette dernière grâce et ne rejetez pas ma prière , tout indigne que je suis de votre miséricorde! » Alonzo questionna encore le bon religieux sur une foule de détails auxquels celui-ci répondit à sa satisfaction. On pense bien que la conversation ne manqua point de tomber aussi sur Pedro. « Le souvenir de ce malheureux jeune homme me fait bien de la peine, dit Alonzo; j'ai très-mal agi envers lui. Vraiment il n'avait pas une âme méchante , mais seulement un caractère trop faible, susceptible de recevoir avec une égale facilité les impressions du bien et du mal. Les espérances dont je le flattai et les menaces dont j'effrayai son esprit ont seules pu le déterminer à cet horrible forfait. Oh ! combien je lui sais gré d'avoir épargné la vie du pauvre Fernando! Je lui pardonne de m'avoir trompé par ces feintes funérailles et par la fausse nouvelle de la mort de mon neveu. Mais je n'aurais pas cru qu'il fût capable de me trahir en révélant cette af-
faire à Bernardo et en lui livrant mes lettres. Cependant je lui pardonne encore de bon cœur, et vous , vénérable Père^ souvenez- vous de cet infortuné dans vos prières.
— Ah! ne me nommez pas vénérable, s'écria le religieux avec une très-vive émotion et en se jetant dans les bras du comte, j'en suis indigne; moi aussi je suis un grand pécheur : vous voyez ce Pedro qui vous a si heureusement trompé et trahi. »
Qu'on s'imagine, si l'on peut, l'extrême surprise d'Alonzo; il ne pouvait en croire ses yeux ni se persuader que Pedro vécût encore et qu'il se fût fait religieux. Jamais il n'aurait cru que ce vieillard, au visage ridé et à la tête chauve , fût le joyeux chanteur aux cheveux blonds et au teint fleuri. Il prit ses mains dans les siennes , fixa sur lui un regard de douleur, et lui dit avec émotion : « Dieu soit loué de t'avoir conservé la vie et donné le temps d'expier tes fautes ! Nous sommes devenus vieux tous les deux, et nous avons beaucoup changé. Nous avons reconnu le vide et la fragilité des biens de ce monde. Je t'ai causé de grands chagrins, et les larmes que je te vois répandre m'accusent encore; pardonne- moi , mon cher Pedro! Tu étkis jeune et sans expérience ; j'étais dans l'âge mûr et je connaissais le monde; au lieu de te servir.de guide dans le chemin de la vertu et de la piété, je t'ai, au contraire, poussé au mal. Mais raconte-moi donc ce qui t'est arrivé avant d'avoir retrouvé le calme et la paix de Tàme sous l'habit de Saint- François.
— Seigneur, puisque les aventures d'un infortuné
peuvent vous iatéresser, je vais vous en faire le récit. Peu de temps après mon attentat sur la personne du jeune Fernando, quand la première agitation de mon âme se fut un peu calmée , comme je comptais toujours sur vos promesses, le désir d'épouser Éléonore s'éveilla de nouveau dans mon cœur. Je me rendis chez elle, je lui appris que j'étais devenu propriétaire d'un domaine considérable, et je lui demandai sa main. Mais l'esprit pénétrant de cette demoiselle devina tout le mystère de ce subit changement de ma fortune. « Quel effroyable trait de lumière! s'écria -t- elle. Comment! don Alonzo vpus a fait présent de ce bien ! Quelle espèce de service lui avez -vous donc rendu pour cela? Ce n'est certainement pas votre talent pour le chant et pour la musique qu'il a eu l'intention de récompenser si généreusement. J'ai l'affreux pressentiment que vous lui avez servi d'instrument pour accélérer la mort de son jeune neveu, et vous pensez que je pourrais épouser un meurtrier! Non, non, jamais, vous me faites horreur ! »
En achevant ces paroles, elle lança au ciel un regard de vive douleur : « Mon Dieu, ajouta-t-elle, combien je me suis trompée en aimant cet homme ! j'en rougis de honte. » Des larmes amères coulaient de ses yeux. Je me jetai à ses pieds; mais elle me repoussa avec horreur, et me dit : «Retire-toi, maudit serpent, tigre altéré de sang humain, et ne t'avise plus de te présenter devant mes yeux. »
Ma conscience , qui ne s'était jamais tout à fait endormie, s'éveilla alors avec une force nouvelle : elle me reprocha d'être un empoisonneur et un
assassin; car j'aurais en effet empoisonné le jeune comte si Dieu n'avait empêché que je trouvasse du poison. Le couteau dont je me suis servi s'est de même refusé à l'exécution de mon crime; c'est encore Dieu qui l'a voulu ainsi. Je ne peux assez remercier le Tout-Puissant de la grâce qu'il me fît d'affaiblir mon bras quand j'allais égorger le pauvre enfant. Si mon crime eût été complètement consommé , je serais devenu fou , ou je serais mort de désespoir. Je regardai pour lors comme un devoir d'aider le jeune comte à recouvrer son héritage. Ayant appris que le noble chevalier qui avait sauvé le petit Fernando et le pieux ermite de la montagne étaient la même personne, j'allai le trouver , je lui remis vos lettres, et je le conjurai de mettre tout en œuvre pour faire rendre justice à Fernando.
« — C'est bien là mon intention, me répondit cet excellent homme, et vous pouvez compter sur moi; quand le moment d'agir sera venu, je me porterai hautement accusateur contre Alonzo , en . cas que les voies de douceur se trouvent impuissantes. En attendant, j'enfermerai ces redoutables lettres dans un paquet que je remettrai au prieur du couvent des chartreux, qui est mon ami, en le priant de les déposer dans les archives du couvent et de ne les remettre qu'à moi-même sans les avoir décachetées. Et vous aussi gardez le silence, et allez en paix. »
<£ Ayant ainsi déchargé ma conscience et appris * qu'Éléonore avait pris le voile dans l'ordre austère de Sainte-Claire, je pris la résolution de me retirer du monde et d'entrer dans un couvent. Je craignais
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cependant que, si vous appreniez que je vous avais trahi et que j'étais encore vivant, vous n'employassiez tout pour vous venger ; voilà pourquoi, afin de me soustraire à vos poursuites , j'imaginai de briser ma mandoline sur les bords de la mer, et d'y déposer mon ohapeau et jpon manteau, afin de vous faire croire que je m'étais noyé.
Je me rendis ensuite dans une province très-éloignée , et je demandai à être reçu dans l'ordre de Saint -François; mais ce ne fut qu'après bien des instances et un long noviciat qu'on m'accorda cette faveur. Je me dévouai à la prière et à la méditation , et je remplis fidèlement les devoirs qui m'étaient imposés. Séparé du monde, j'appris cependant par hasard, ou plutôt par la volonté divine, que Bernardo était mort depuis longtemps , empor^nt avec lui dans la tombe le secret de l'existence de Fernando, qui avait quitté le pays. J'appris aussi que vous étiez venu habiter ce château et que vous y passiez une vie triste et solitaire. Je sentis alors le besoin de vous parler, et je priai mon supérieur de me désigner pour me rendre auprès de vous et vous apporter les secours de la religion dans votre maladie. C'est ainsi qu'après tant de tourments et de souffrances Dieu a permis que nous nous revissions. :»
Pedro continua : « Je suis venu pour entendre votre confession , et je vous ai fait la mienne : votre complice ne peut rien pour vous. Moi aussi j'avais perdu l'espérance, mon crime me semblait plus grand que la miséricorde de Dieu. Enfin j'osai dévoiler mon âme tout entière à un digne vieillard, le
plus pieux des Pères de notre couvent. Il sut me faire mieux comprendre la clémence infinie de notre Sauveur; il m'expliqua l'infaillible efficacité d'un sincère repentir et les effets salutaires et consolants d'une bonne confession. Je les ai moi-même éprouvés; car dès lors mon cœur s'ouvrit à l'espérance, et je cessai de frémir en songeant à l'Éternel. Voulez-vous que je vous envoie ce pieux vieillard? » Alonzo y consentit. Le bon Père passa trois jours au château , et confessa le comte , qui avec la paix de l'âme recouvra promptement la santé du corps , et résolut de chercher Fernando pour lui rendre son héritage.