CHAPITRE XV
L'iniquité réparée.
Dès qu' Alonzo se sentit complètement rétabli, il partit, malgré son grand âge, pour se rendre eu Bohême. Antonio l'accompagna sous le titre de chapelain. En passant à Vienne , il eut soin de se procurer pour Fernando une lettre du comte de Gallas; cette lettre disait seulement que le personnage aiiquel on la remettait était un grand d'Espagne qui voyageait en Bohême, et devait s'arrêter quelque temps au château. On recommandait à l'intendant de lui en faire les honneurs avec les égards dus à son rang distingué.
Lorsque, après beaucoup de fatigues à travers les chemins âpres et raboteux de la Bohême, sa voiture
fut arrivée au sommet d*une montagne fort élevée , il aperçut de loin l'antique château du comte de Gallas, séjour de Fernando. « Cher Antonio, dit-il à son compagnon de voyage , vous ne croiriez pas combien j'ai le cœur serré. Quand Fernando aura appris ce que j'ai voulu tenter contre lui, il ne pourra que me haïr et me regarder comme un monstre. Oh! qu'il est douloureux pour un vieillard , un oncle , de paraître en coupable devant un jeune homme !
— Soyez tranquille , monsieur le comte : Fernando ignore, j'en suis sûr, que la. tentative de meurtre faite contre lui venait de vous , il ne l'attribue qu'à la démence du joueur de luth. Cependant nous le questionnerons, et nous verrons ce qu'il sait de cette histoire^ afin de ne lui rien dire de plus qu'il n'est nécessaire.
— Vous avez raison , et nous acquerrons par ce moyen la certitude que cet intendant est véritable ment notre Fernando. »
Ils descendirent au fond de la vallée, et arrivèrent dans un village dont les maisons étaient basses et construites en bois. Ils quittèrent la voiture et se rendirent à pied au château. Alonzo avait caché son riche costume de grand d'Espagne sous un large manteau, et Antonio, revêtu des habits de son ordre, marchait un bréviaire à la main.
Ils entrèrent dans le jardin du château, et se dirigèrent par une belle allée qui les conduisit à un verger planté d'arbres de toute espèce. Un jeune garçon au teint vermeil était monté sur une échelle appuyée contre un cerisier chargé de fruits , qu'il
cueillait et qu'il laissait tomber dans le tablier de sa petite sœur. Un autre petit garçon arrangeait en souriant dans un joli panier les cerises que sa sœur lui présentait. Ces trois enfants eurent à peine aperçu les deux étrangers, qu'ils quittèrent aussitôt leur occupation. Les deux frères s'approchèrent du religieux, lui baisèrent la main avec respect et s'inclinèrent devant Alonzo , tandis que leur petite sœur se tint timidement à l'écart.
« Ces messieurs viennent sans doute voir notre jardin? dit l'aîné. Mon frère , veux-tu le leur monter, pendant que je vais chercher papa? »
Les deux enfants conduisirent les voyageurs par tout le jardin , et leur firent admirer tour à tour, avec la naïveté de leur âge , les allées , les platesbandes, les berceaux, les statues et le grand bassin, mais surtout l'orangerie.
Le père de ces charmants enfants parut enfin au bout d'une longue allée. Alonzo alla au-devant de lui , et lui remit la lettre du comte de Gallas. Fernando en prit lecture; il regarda d'abord Alonzo avec étonnement, puis aussitôt lui présenta ses respects , ainsi qu'au Père franciscain. Cependant Alonzo sentait ses genoux trembler ; il fut obligé de s'asseoir, et il pria Fernando de prendre place entre Antonio et lui. Après quelques politesses d'usage, Fernando engagea la conversation.
<:< Messieurs , dit-il , vous venez d'Espagne : c'est ma patrie, c'est là que j'ai passé les belles années de mon enfance.
— Comment ! vous êtes né en Espagne 1 Et quels étaient vos parents? Comment se fait- il que vous
lift FERNANDO.
ayez préféré à cette belle et riche contrée les forêts et les montagnes de la Bohême?
— Mes aventures ont quelque chose de bizarre et de particulier, mes souvenirs d'enfance ressemblent à un rêve confus. Je demeurais dans un château antique entouré d'un beau jardin. La dame que je regardais comme ma mère, qui ne l'était pas, comme je l'ai su depuis , était très-belle , et surtout très-bonne envers moi. Mes trois frères et sœur aînés, ou qu'alors je croyais l'être, s'appelaient Philippe , Eugénie et Carlos ; j'ai oublié les noms des plus petits. Le seigneur que j'appelais mon père était rarement à la maison , et n'aimait pas les enfants : nous le craignions tous. Voilà à peu près tout ce dont je me souviens. Je me rappelle encore cependant qu'un jour je fus tout à coup saisi d'une maladie grave. Ma mère, mes frères et mes sœurs partirent subitehieiit; le père l'ordonnait ainsi, car il craignait que mon mal ne fût contagieux; il les pressa de partir, depuis je ne les ai plus revus. Tout le monde m'abandonna, excepté un jeune homme, nommé Pedro, qui était un joueur de luth; il était fort aimable et nous plaisait à tous. Souvent il nous avait amusés en nous chantant de belles ballades, en nous apprenant toutes sortes de petits jeux; il nous faisait aussi de petits cadeaux. Pendant que j'étais malade, il resta auprès de moi pour me soigner. Soudain il devint fou , et voulut me tuer avec un couteau. H se laissa pourtant émouvoir par mes prières et me laissa la vie , mais après m'avoir fait trois blessures dont je porte encore les cicatrices, i»
Alonzo écouta ce récit avec une grande attention : en entendant parler de son épouse et de ses enfants, il ne put retenir ses larmes. Pedro aussi pâlissait et tremblait en se souvenant de son attentat. Mais tous deux se réjouissaient intérieurement d'apprendre que Fernando n'attribuait celte action détestable qu'à la démence du joueur de luth , et qu'il ignorait complètement qu'elle fût le résultat d'un complot. Fernando raconta ensuite son séjour dans l'ermitage, ainsi que les circonstances qui l'avaient conduit à Londres, à Vienne et enfin en Bohème.
Âlonzo ne douta plus que l'intendant du comte de Gallas ne fût en effet le fils de soti frère Alvarès. Cependant , pour avoir encore plus de certitude , il lui dit : « L'histoire de votre vie est , en effet, extraordinaire ; mais n'avez-vous donc appris rien de plus sur votre origine?
— Hélas r non , jamais , répondit tristement Fernando. Le père Bernardo m'avait bien promis de me découvrir le mystère qui enveloppe ma naissance , mais la mort l'a surpris avant qu'il pût accomplir cette promesse.
— Eh bien, dit Alonzo, moi je pourrai peut-être vous apprendre quelque chose ; mais il s'agit de savoir si vous êtes en effet ce même enfant que cet insensé de Pedro frappa de son couteau. Peut-on voir encore la trace de vos trois blessures?
— Oui, certainement. » A ces mots. Fernando ouvrit son gilet, et montra ses cicatrices. Alonzo se leva alors, ouvrit les bras, et se jeta au cou de Fernando , le pressa contre son cœur et lui dit en versant des larmes : « Fernando ! tu es mon neveu ,
112 ' FEKJSANUO.
le fils de mou excellent frère I tu es le comte Alvarès, Tunique héritier d'un des plus beaux comtés d'Espagne. Un fatal concours de circonstances t'a privé de cet héritage ; tu grandis sans connaître ton illustre origine; moi-même je te croyais mort; mais dès que j'ai appris que tu existais encore, je brûlai du désir de le presser sur mon cœur, et je quittai la belle Espagne pour venir te chercher jusque dans les forêts de la Bohême , afin de jouir du bonheur de te revoir, de réparer les injustices que tu as souffertes, de te ramener en triomphe dans ta patrie, et de te réintégrer dans tes biens et dans ton rang. Combien je suis heureux de te retrouver, mon cher Fernando ! Reconnais en moi ton oncle , accorde-moi ton amitié , et je mourrai heureux. » •
Fernando était au comble de la surprise; il embrassa son oncle en versant les plus douces larmes. Alonzo pleurait aussi de joie, mais son bonheur était troublé par cette secrète pensée : Ah ! si mon neveu savait combien je fus coupable envers lui , il me détesterait et me repousserait avec horreur. C'est ainsi que le souvenir d'une action coupable peut empoisonner même les plus beaux moments de notre vie.
Alors Alonzo ouvrit son manteau, détacha l'étoile de diamants qui brillait sur sa poitrine et dit à Fernando : « Voici la décoration de grand d'Espagne que, te croyant mort, j'ai portée jusqu'ici ; ces insignes et cette dignité te reviennent de droit. Viens, que j'attache cette croix sur ta poitrine ; qu'elle soit un faible dédommagement des blessures dont cette poitrine conserve encore les cicatrices.
— Oh ! s'écria Fernando , lorsque je reçus ces blessures, pouvais -je croire qu'elles dussent un jour amener une si heureuse découverte et me valoir tant de bonheur? C'est donc ainsi que Dieu sait faire servir à notre bonheur nos malheurs mêmes! »