CHAPITRE XVI
OrgueU et fidélité.
Pendant qu'Alonzo se faisait connaître à son neveu et le décorait des insignes de son rang , Clara , réponse de Fernando, vint aussi pour complimenter les étrangers; mais lorsqu'en approchant par une petite allée couverte elle aperçut l'étoile qui brillait sur la poitrine de son mari et qu'elle entendit appeler comte don Fernando, elle pâlit; il lui sembla qu'un abîme se creusait entre elle et lui, et elle s'arrêta avec effroi.
Personne n'avait remarqué Clara; et Alonzo dit à son neveu : € Partons , ma voiture est prête , je vais te présenter à l'empereur, afin qu'en sa qualité de roi d'Espagne il te confirme dans la possession de tes biens et de tes titres, ainsi que tes aimables enfants et ton épouse. De quelle famille est-elle ?
— Elle est la fille d'un garde forestier nommé Hermann.
— Quoi ! comment ! s'écria Alonzo ; et son visage
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se rembrunit, car son orgueil était révolté. Comment! la fille d'un forestier, d'un garde -chasse! voilà qui est affreux ; je ne m'y serais pas attendu. Toute ma joie s'évanouit, et je ne vois plus de terme à mes peines. :»
Fernando fut consterné de ces paroles étranges. Âlonzo s'en aperçut , et reprit : €. Il est vrai que tu ne savais pas que tu fusses issu d'une des plus anciennes familles du royaume ; autrement tu n'aurais pas eu la malheureuse idée d'épouser une roturière, fille d'un simple forestier. Il nous faut voir ce qu'il y aurait à faire pour réparer cette faute , car cette mésalliance me donnerait la mort. j>
Ces paroles déchiraient le cœur de Clara ; elle s'éloigna sans avoir été aperçue.
Alonzo se leva et se promena à grands pas en se frappant le front; et tout d'un coup s'arrètant devant Antonio , il lui dit : « Tâchez de trouver un remède à ce msîlheur, mon Père; autant que je crois le savoir, l'erreur est un cas de divorce: ditesle-moi, peut -on déclarer que ce mariage est le fruit d'une erreur, et obtenir qu'il soit rompu ?
— Oui , une erreur dans les personnes est un cas de nullité; mais dans la circonstance actuelle le cas me semble différent : il s'agit d'une personne qui s'est trompée sur son propre compte. Il faut avoir recours à l'autorité ecclésiastique , qui donnera une solution.
— Il n'y a pas besoin de solution ni de tant de réflexions, s'écria Fernando avec chaleur : je ne me séparerai jamais de mon épouse, pas même pour les deux couronnes de l'empereur. Je lui garderai
jusqu'au tombeau la foi que je lui ai jurée au pied de l'autel en présence de Dieu. Rien, rien ne nous séparera que la mort seule î J'ai d'abord appris avec plaisir que j'étais comte; mais c'était une folie : l'éclat de ce titre ne m'a ébloui qu'un moment, ce rêve a passé aussi vite qu'il est venu. Reprenez votre comfé, je n'en veux point. Je suis charmé d'avoir fait la connaissance d'un oncle dont j'ignorais le nom et l'existence; mais qu^il ne soit plus question de me séparer de ma Clara. Retournez dans votre belle Espagne ; quant à moi , je resterai ici , dans ma chère Bohême , ma seconde patrie , où je suis heureux, et où je terminerai mes jours, entouré de ma femme et de mes enfants. Je suis même surpris que vous ayez pu me faire une proposition qui blesse toute âme honnête et chrétienne. Maintenant, pardonnez si je vous quitte, je me sens trop ému pour continuer cette conversation, jd
Fernando alla trouver son épouse : comme elle lui avait dit qu'elle irait le rejoindre au jardin , et qu'il ne la voyait point arriver, il était inquiet. Il la trouva dans sa chambre , entourée de ses enfants et fondant en larmes avec eux. d Clara, ma chère Clara, au nom du Ciel ! qu'as-tu donc? »
Clara leva douloureusement les yeux sur son mari, et s'écria en voyant la décoration qui était encore attachée sur son habit : « Oh ! cette étoile est pour moi et mes enfants un présage de malheur. Te voilà comte maintenant , et moi , je ne suis que la fille d'un pauvre garde forestier. Ton oncle n'approuvera jamais notre union; il songe même à nous séparer, à te faire épouser une dame
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de haut parage après m'avoir abandonnée; il te forcera même à renier tes enfants et à leur défendre de porter ton nom. Oh ! je ne survivrai pas à cette douleur, elle me plongera dans la tombe.
— Clara, chère Clara, lui dit Fernando en la serrant dans ses bras , comment peux - tu penser si mal de ton mari , et me croire capable' de te répudier et de méconnaître nos enfants? Dieu m'en garde! Non, jamais je ne me séparerai de toi. J'ai renoncé à tout mon héritage et fait connaître mes intentions à mon oncle; et devant toi j'arrache de ma poitrine cette étoile de diamants. Va , toi seule es pour moi l'étoile de bonheur que le Seigneur a fait lever pour embellir mes jours sur la terre. Le lien qui nous unit est indissoluble et sacré : c'est Dieu lui-même qui a reçu nos serments, lui seul pourra nous en relever par la mort. »
Il s'assit près d'elle et lui prodigua les plus tendres consolations. Ses larmes de douleur se changèrent en larmes de joie. « Cher Fernando, combien je t'aime! ton cœur est si noble ! Ta tendresse, ton attachement pour moi, ont été mis à l'épreuve, comme l'or qui passe par le feu : et maintenant je serai, si cela est possible encore, plus heureuse que jamais. ]»
Fernando aussi était vivement ému. Les deux époux serrèrent leurs enfants dans leurs bras, et l'heureux père leur dit : « Oui , mes chers enfants , je reste avec vous et votre excellente mère. L'amour, l'union, nous rendront plus heureux que toutes les grandeurs et les richesses du monde. »