CHAPITRE XVII
Heureuse conclusion.
A peine Fernando avait- il assuré et consolé sa chère Clara , les en£sints sautaient encore et poussaient des cris de joie, lorsque la porte s'ouvrit, et Alonzo entra avec Antonio ; puis s'adressant à Fernando, il lui dit : a: Mon cher neveu, je t'en prie, sois donc raisonnable. Il ne s'agit pas ici d'une bagatelle, mais d'une fortune immense, du titre et des privilèges de l'ancienne maison d'Alvarës. Ta femme actuelle ne pourra jamais porter le titre de comtesse, étant d'une naissance roturière. Jamais tu ne pourrais la faire admettre dans les sociétés de la haute noblesse. Songe aux difficultés de ta position. Tes enfants mêmes ne pourront jamais hériter de ton comté, il retombera au domaine de la couronne. Cette perte serait immense. Écoute , je vais acheter pour ta Clara ce château ou quelque autre beau domaine à quelque prix que ce soit, et je ferai en sorte qu'elle y puisse vivre heureuse avec ses enfants au sein de l'abondance; et toi, tu viendras avec moi en Espagne prendre possession de tes biens. J'en suis fâché pour ta pauvre femme, mais cette séparation est absolument nécessaire et inévitable. »
Clara et ses enfants poussèrent de nouveaux gémissements et des cris de douleur; mais Fernando
se leva aussitôt, et, se plaçant devant Alonzo, il lui dit avec une noble fermeté : « Mon oncle , vous avez entendu mon dernier mot, je n'ai plus rien à dire : mieux vaut rester pauvre et fidèle à sa parole que de devenir riche et parjure. »
Charles, l'aîné des enfants, s'approcha d'Alonzo et lui cria : a: Oh ! vous êtes un méchant oncle ; notre autre oncle , le garde forestier, est bien plus gentil que vous : quand il vient nous voir, nous nous réjouissons tous; mais vous, vous faites pleurer tout le monde. »
Alonzo fut irrité de la franchise de cet enfant. L'idée qu'un garde forestier était aussi bien que lui l'oncle de cette petite famille blessa sa fierté. « Taistoi, petit drôle, lui cria- 1 -il avec humeur, je ne veux rien savoir de votre parenté. »
11 se promena à pas précipités dans la chambre , et il faillit marcher sur l'étoile que Fernando avait jetée par terre. « Regarde, dit-il à Antonio, l'insolence de mon neveu, il jette par terre le signe d'honneur de ma famille pour qu'on le foule aux pieds : c'est horrible, c'est affreux! »
Et sa fureur était au comble. Mais Antonio , que la douleur de la mère et. des enfants fondant en larmes avait vivement ému , prit le comte par la main , le conduisit dans l'embrasure d'une fenêtre à l'autre bout de la salle , et lui parla ainsi :
« Seigneur, vous vous efforcerez en vain de séparer ces deux époux, et, pour vous parler franchement, c'est votre orgueil, votre ambition sans bornes , et non une sage réflexion , qui vous portent à agir ainsi. Gel orgueil et cette ambition ont déjà
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causé bien des chagrins dans votre vie et dans votre famille ; c'est à ces deux vices que vous devez vos malheurs, ceux de votre épouse, de vos enfants et d'un grand nombre d'autres personnes. Votre épouse, l'excellente Blanca, si douce, si. modeste, vivrait peut-être sans les chagrins que lui ont causés vos trames ambitieuses. Les fausses idées de point d'honneur que vous inspiriez à votre fils Philippe ont causé sa mort prématurée. Et qui donc est cause que Fernando, issu d'une noble famille, a été forcé de se mettre commis marchand, de quitter sa patrie et de chercher un asile en terre étrangère? Vous le savez. . . Je n'ai pas besoin de vous parler de moi ; mais combien ne m'avez-vous pas rendu malheureux en me faisant l'instrument de vos projets ambitieux ! Votre propre vie a été une longue série de peines et d'angoisses que vous auriez pu éviter. Et à peine Dieu vous a-t-il accordé la grâce de vous décharger du poids qui pesait sur votre conscience en ramenant dans vos bras ce vertueux Fernando dont vous pensiez être le meurtrier, que vous recommencez à le persécuter, lui, sa femme et ses enfants! Oh! non, vous ne vous êtes pas encore rapproché de Dieu ; votre conversion n'a encore été ni véritable ni complète. Vous êtes loin d'avoir l'esprit d'humilité et de charité d'un disciple de Jésus-Christ. Oh! pensez aux beaux exemples qu'il nous a donnés en descendant sur la terre et en supportant toutes les misères humaines, toujours humble et charitable, jusqu'à laver les pieds de ses apôtres, jusqu'à se soumeltre à l'opprobre sur la croix pour nous rîicheter et nous mériter par sa
mort la vie éternelle. Si vous voulez être un vrai chrétien , soyez humble et charitable avant tout. »
Alonzo, Tâme vivement ébranlée, resta un moment comme absorbé dans ses réflexions, puis il dit : « Vous avez raison, Père Antonio; si Ton m'avait toujours dit la vérité comme vous venez de me la dire, on m'aurait épargné bien des chagrins; et je serais devenu meilleur. Je vous remercie de vos bons conseils , et je les suivrai. x>
Il alla trouver Fernando, que sa femme et ses enfants tenaient étroitement serré comme s'ils eussent craint qu'on ne le leur enlevât, et dit avec un regard serein et plein de bienveillance : « Cher Fernando, chère Clara, je ratifie votre union, vivez heureux comme par le passé. »
Fernando et Clara, transportés de joie, tombèrent aux pieds de leur oncle en le suppliant de leur donner sa bénédiction, et les enfants suivirent l'exemple de leurs parents, e: Non, non, s'écria-t-il, je ne puis consentir à ce que vous vous agenouilliez devant moi. Je n'ai pas mérité un pareil hommage. Je vous en prie, levez-vous.
— Pas avant que vous nous ayez bénis, répondit Fernando.
— Eh bien! soit, dit Alonzo avec une profonde émotion. Que le Seigneur bénisse votre union et qu'il répande ses grAces sur vous et sur vos enfants! » Puis il les releva et les embrassa les uns après les autres, et des larmes de joie coulaient de ses yeux : il ressentait un bonheur tel, que jamais il n'en avait éprouvé de pareil.
Celte réconciliation fut suivie des entretiens les
plus doux, auxquels Clara, en bonne ménagère, se déroba bientôt pour veiller aux apprêts d'un bon souper. Toute la famille s'assit à table , et Alonzo se sentit une joie, un bonheur, un contentement intérieur qui l'étonnait lui-même. Il s'amusait du naïf babil des enfants , et pria les parents de les laisser jaser à leur aise. Mon Dieu, se dit-il à la fin du repas, que vous êtes bon à mon égard I Quelle vie heureuse vous m'avez préparée pour ma vieillesse ! Seul et délaissé, je menais une triste existence dans mes magnifiques châteaux; autour de moi régnait un silence semblable à celui de la tombe. J*avais survécu à ma femme et à mes enfants , et vous venez de me rendre une famille nouvelle qui m'entoure de tant d'amour. Mon Dieu, je vous rends grâces. Oui, toute ma vie sera consacrée à vous témoigner ma vive reconnaissance de ce que vous avez fait pour moi !
Alonzo résolut de passer quelques jours dans cette famille, au milieu de laquelle il goûtait un bonheur si pur, puis de se rendre avec elle à la résidence de l'empereur pour lui présenter Fernando et faire constater ses titres. Pendant son séjour dans ce château , le comte de Gallas , son épouse et la comtesse d'Obersdorf vinrent à l'improviste visiter leur domaine en Bohême et présenter leurs félicitations aux jeunes époux sur le changement qui s'était opéré dans leur position; car Fernando les en avait instruits. Ils en avaient été tellement surpris et enchantés, qu'ils venaient leur en témoigner personnellement leur satisfaction. Alonzo fut ravi, quand il vit le comte de Gallas
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non-seulement traiter son ancien intendant comme son égal en rang, mais encore lui témoigner une estime et une considération particulières y et que les deux comtesses embrassèrent tendrement la modeste Clara. Peu de temps après il partit avec Fernando et sa famille pour la cour.
Il fit demander à l'empereur une audience particulière, qui lui fut accordée sur-le-champ; car Alonzo jouissait d'une haute considération dans le monde et à la cour, à cause des services qu'il avait rendus à sa patrie. Là, sans faire mention de son crime, il raconta à l'empereur que Bernardo del Rio, son ennemi, s'était emparé du jeune Fernando , auquel néanmoins il avait donné une excellente éducation; mais que, surpris par la mort, il n'avait pu mettre à exécution ses projets de vengeance. AJonzo raconta ensuite la vie de cet enfant, son départ pour Londres, pour la Bohême, et son mariage avec Clara Hermann, fille d'un garde forestier, et il déclara son intention de réintégrer son neveu Fernando dans l'héritage de son père.
L'empereur répondit que, d'après les lois espagnoles, les enfants de Fernando ne pouvaient avoir aucun droit de succession au comté d'Alvarès, à cause du défaut de noblesse de leur mère, et qu'il n'était pas en sa puissance d'abroger ni d'éluder cette loi ; mais en qualité d'empereur d'Allemagne il allait, par égard pour leur oncle, rétablir d'une autre manière la fortune des descendants du comte d'Alvarès.
Alonzo eut soin de faire vêtir magnifiquement son neveu et sa nièce , à laquelle il donna les riches
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parures que la mère de Fernando avait autrefois léguées à son amie dona Blanca, et il présenta les deux époux à l'empereur. La pauvre Clara était toute tremblante de paraître devant le plus puissant monarque de la chrétienté. L'empereur les accueillit de la manière la plus gracieuse, et dit : <x Fernando d'Âlvarès, votre oncle vous a déjà dit par quels motifs je ne puis promettre à vos enfants la transmission de l'héritage de vos ancêtres en Espagne. Mais il se trouve en ce moment en Silésie une trèsbelle et considérable seigneurie à vendre. Votre oncle m'a une fois prêté une i^omme d'argent qui équivaut à la valeur de ce bien. Je vous rends cette somme, allez acheter cette seigneurie, et soyez envers moi sur le sol d'Allemagne un sujet aussi fidèle' que votre père et votre oncle l'ont été en Espagne. Quant à vous, belle Clara ^ que vos rares qualités ont anoblie depuis longtemps, je vais vous faire expédier des lettres de noblesse signées de ma main. >
Les deux époux se jetèrent aux pieds du monarque, dont ils baisèrent respectueusement la main , et le remercièrent de cette faveur. « Don Fernando et dona Clara, levez- vous, dit l'empereur, et comptez sur ma bienveillance, yt
Âlonzo, ravi de cette marque éclatante de la faveur impériale , partit avec Fernando et sa famille pour la Silésie, afin de voir le domaine. Ils le trouvèrent magnifique, l'achetèrent sur-le-champ et s'y installèrent. Fernando et Clara, restés constamment pieux et modestes, se sentaient au comble du bonheur, non point parce qu'étant devenus plus
riches, le luxe les environnait, mais parce qu'ils se voyaient plus en état de faire du bien à leurs semblables.
Alonzo, qui d'abord avait l'intention de retourner en Espagne, se décida bientôt à rester au milieu de son intéressante famille , qui le pressait avec les plus vives instances de renoncer à ce projet de séparation. Ému jusqu'aux larmes de toutes ces marques d'amour et d'attachement, il céda, et leur dit : « Non, mes chers enfants, non, je n'ai pas le courage de vous quitter; je veux demeurer avec vous, c'est vous qui me fermerez les yeux. J'avais en Espagne, le plus beau pays du monde, tout ce qu'un homme peut désirer, rang, honneurs, richesses et tous les agréments de la vie , et avec tout cela j'étais loin d'être heureux : il me manquait le point essentiel , un cœur exempt de passions et où régnât la douce paix. L'aspect constant de votre félicité domestique, de votre contentement, de votre mépris de tous les plaisirs, de v<otre bienfai* sance sans ostentation, qui embellit les jours de tous ceux qui vous entourent, m'a appris où il faut chercher le véritable bonheur dans cette vie. »
Il demeura donc; Antonio devint aumônier du château et desservit la chapelle , qu'on fit restaurer ' et embellir avec une magnificence digne du culte divin. Alonzo vivait dans la piété; il mettait toute son ambition à se rendre agréable à Dieu ; il chercha sa joie et sa satisfaction dans celle qu'il procurait aux autres. Souvent il disait : « L'été de ma vie fut sombre et pénible, troublé même par d'épou-
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vantables orages ; et ce fut ma propre faute. Je ne puis assez remercier le Seigneur de m'avoir accordé, malgré mon indignité et contre toute mon attente , un automne si beau et si serein. Je n'ai trouvé la paix et le contentement qu'après m'ètre entièrement voué à Dieu et être devenu humble et bienveillant envers tout le monde. Sans la crainte de Dieu , sans l'amour de l'humanité, il n'y a point de jouissance en ce monde. »
Bien souvent aussi ce digne vieillard répétait à ses petits- neveux : a: Souvenez-vous toute votre vie, mes chers enfants, qv!il n'y a pas de bonheur pos^ sïble sans la vertu y ni de vertu sans la religion, »