CHAPITRE I
Le château pris d'assaut.
Par une de ces sombres soirées d'automne où les feuilles , jaunies déjà sur les arbres , commencent à être agitées par un vent plus âpre , la noble Théolinde, tenant sur ses genoux sa fille unique Adelina, était assise dans les appartements de son château isolé et presque désert de Haute -Roche. Adelina était à cette époque une errfant d'environ huit ans , et son père, le chevalier Adelbert, se trouvait alors dans une contrée fort éloignée. Parti pour la guerre, il avait emmené avec lui tous ses écuyers et la majeure partie de ses hommes d'armes. Un de ses fidèles serviteurs, nommé Jacques, et quelques
valets , étaient en ce moment les seuls défenseurs du fort de Haute-Roche, bâti sur un énorme bloc de granit qui couronnait une montagne élevée , et d'où ce château avait tiré son nom. Jacques était d'abord parti avec le chevalier Adelbert; mais, comme la position des deux armées avait longtemps empêché le chevalier de recevoir aucune nouvelle de sa femme et de son enfant, et qu'il ne pouvait quitter son poste , il avait pris le parti d'envoyer à Haute-Roche le fidèle Jacques, déguisé en pèlerin, pour savoir ce qui s'y passait.
La guerre prit une tournure fâcheuse : les ennemis envahirent le sol de la patrie , pillant , incendiant, saccageant les villes et les campagnes, et une colonne de ces barbares s'approcha même du château de Haute-Roche. Dans ces circonstances , Théolinde, craignant une attaque, crut devoir retenir Jacques auprès d'elle , afin d'augmenter le nombre de ses défenseurs. Cependant les fortifications délabrées présentaient peu de sécurité, et dans ce moment Haute -Roche ressemblait plutôt à une maison de campagne qu'à une forteresse destinée à imposer à l'ennemi, et capable de soutenir un siège. Son architecture et surtout la masse de ses vieilles tours en ruines rappelaient seules encore la haute importance de cet antique château , dont le pourtour et l'immense cour étaient plantés de chênes séculaires et de gigantesques tilleuls.
Ce soir-là donc, le vent glacé du nord agitait en sifflant la cime des arbres , et les feuilles arrachées des branches couvraient le pavé de la cour. Déjà le soleil avait disparu , le crépuscule était passé , et la
nuit commençait à obscurcir les murs extérieurs de cet antique château, lorsque soudain on crut entendre dans le vallon des cris sourds et tumultueux. « Qu'y a-t-il? demanda Théolinde effrayée à un serviteur qui apportait des bougies ; seraient- ce les ennemis? » Cependant le tumulte allait en augmentant, et le son des clairons paraissait se rapprocher. Un instant après, le gardien de la tour sonna de la trompette, et le vieux Jacques, pâle comme la mort, entra précipitamment dans la chambre, a Noble dame, dit-il, ne vous effrayez pas de la triste nouvelle que je vous apporte ; dans ce moment critique mettons notre espoir en Dieu , qui peut tout, et en sa divine assistance. Il parait qu'une ti'oupe de gens armés s'avance vers le château. On ne saurait encore distinguer si ce sont des amis ou des ennemis; mais, à vrai dire, je crois plutôt que ce sont des ennemis ; car j'ai appris hier, et j'ai cru devoir vous le cacher, que les nôtres ont été battus et dispersés.
— Juste Ciel ! s'écria Théolinde, s'il en est ainsi , que deviendrons-nous, ma pauvre enfant et moi?
— Rassurez-vous , noble dame, dit Jacques; de tout temps vous vous êtes montrée bonne chrétienne, vous n'avez donc pas oublié cet ancien et bel adage :
Celui qui se confie en la Divinité Contemple Pavenir avec sécurité.
— Vous avez raison , mon brave Jacques , répliqua Théolinde; faites hausser le pont-levis. Je ne le sais que trop , notre château n'est pas en état d'op-
ISO AGNÈS.
poser une longue résistance. Mais tâchons de gagner au moins le temps nécessaire pour mettre en sûreté mes bijoux et mes eiïets les plus précieux.
— Vos ordres seront exécutés, noble dame, » répondit Jacques^ et il s'éloigna.
Le bruit de la marche des soldats, devenu tout à fait distinct, annonçait que déjà ils devaient être arrivés au pied des murs. Théolinde , tremblante , s'approcha du balcon de sa fenêtre , et pâlit de terreur quand, à la clarté du croissant qui brillait comme une faucille d'or dans les intervalles des nuages, elle aperçut une bande de guerriers couverts de cuirasses et de casques étincelants , montés sur des coursiers vigoureux, et dont la multitude remplissait toutes les avenues du château. Les cris confus qu'ils faisaient entendre ne laissaient plus aucun doute sur leurs desseins hostiles. Théolinde tressaillit d'épouvante , et s'écria : « Dieu 1 que voisje? )i» La petite Adelina, remarquant la frayeur de sa mère, se mit à pleurer et à pousser des cris lamentables. La pauvre mère chercha à la consoler de son mieux, puis se jeta à genoux, et, en versant d'abondantes larmes, elle supplia le Seigneur de ne point lui retirer son secours dans ce moment terrible. Un peu forlifiée par sa fervente prière , elle s'empressa de rassembler ses bijoux les plus précieux, tandis que les chaînes du pont-levis qu'on retirait faisaient entendre leur bruit sourd et sinistre.
Il était impossible que la faible garnison de Haute- Roche opposât une sérieuse résistance à un si grand nombre d'assaillants. Le château était investi de toutes paris. Déjà un fort détachement dressait des
échelles dans les fossés du jardin y et se préparait de ce côté à l'escalade. Le lugubre tocsin du donjon de Haute-Roche, retentissant dans les vallons d'à* lentour, appelait aux armes la population du voisinage ; mais cette dernière ressource d'une forteresse aux abois ne fut d'aucun secours. On franchit sans obstacle les murailles du jardin, car la petite garnison était resserrée tout entière derrière le pontlevis , et s'y défendait à outrance. Le fort fut obligé de se rendre à l'ennemi , qui pénétrait par derrière. Théolinde frémit de tout son corps quand elle en* tendit le pont-levis, brusquement baissé, tomber avec fracas , et quand le bruit des guerriers montant le grand escalier à pas précipités et retentissants s'approcha de la chambre. Elle avait bien poussé les verrous; mais c'était une bien faible barrière. En un clin d'oeil la porte fut enfoncée, et une brutale soldatesque envahit son appartement. Elle se réfugia dans une seconde pièce; mais celle-ci, promptement enfoncée , n'avait pas d'issue par où pût s'échapper la malheureuse châtelaine.
En entrant , les soldats effrénés se précipitent sur la tremblante Théolinde , qui tenait son enfant dans ses bras , et jetait des cris déchirants, a: Donne , donne les clefs de tes armoires, lui crièrent ces forcenés; conduis-nous à la cave et au garde-manger. Après la victoire il faut faire ripaille ; allons , mar che, et dépêchons-nous. 2>
Théolinde s'empressa d'aller prendre un trousseau de clefs, qu'elle remit aux soldats. « Tenez, ouvrez tout et cherchez vous-mêmes ce qui vous convient. » Ces pillards ouvrirent alors tous les
meubles , et s'emparèrent de tout ce qu'ils purent y trouver en linge, effets, argent et objets de prix; d'autres allèrent à la cave et au garde -manger, et montèrent les provisions dans les appartements de Théolinde, pour s'y livrer à la plus dégoûtante orgie. L'un d'eux, à demi ivre, s'avisa de frapper contre les murailles, pour s'assurer s'il n'y avait point quelque cachette; tout à coup il remarqua un endroit qui lui parut sonner creux. Tous alors exigèrent que Théolinde leur ouvrît cette armoire secrète. Elle obéit, le désespoir dans l'âme, car elle leur abandonnait ainsi ses dernières ressources. Ils s^emparèrent des bijoux avec une joie féroce; puis ils accablèrent des plus terribles reproches la malheureuse Théolinde, qui ne leur avait pas enseigné tout de suite cette riche cachette. Leur avidité insatiable n'en fut que plus excitée. Ils se mirent dans la tête qu'il y avait encore des trésors plus considérables et mieux cachés. Tous les meubles furent brisés , toutes les boiseries arrachées et les murailles presque démolies, dans l'espoir de trouver d'autres armoires secrètes.
Après s'être épuisés en recherches infructueuses, ils revinrent en fureur sur Théolinde, lui criant d'indiquer ses trésors. La pauvre dame avait beau leur dire et répéter avec les protestations les plus solennelles qu'elle avait livré toutes ses clefs, qu'il n'y avait plus rien de caché dans le château , ils refusèrent de le croire; dans leur colère toujours croissante, ils allèrent même jusqu'à lui arracher l'enfant qu'elle portait dans ses bras, et, se pressant autour d'elle, la menaçant de leurs épées nues,
ils lui criaient encore de leur indiquer les trésors enfouis. Théolinde, bravant ]es armes levées sur elle, courut après son enfant pour le sauver des mains de ces barbares. Ses traits renversés et sa voix déchirante exprimaient toutes les terreurs d'une mère au désespoir. Alors Tun d'eux , avec un air satanique , s'écria : a: Oh! oh! belle dame, nous avons donc trouvé le moyen de vous faire peur! nous allons voir s'il est impossible de vaincre votre obstination. 2> A ces mots, il saisit par le bras la petite Adelina , qui pleurait et criait de toutes ses forces ; il leva son glaive sur cette innocente créature, et lui dit d'un ton féroce : a Ton trésor, ou je la coupe en deux! »
A cette barbare menace , à ce spectacle affreux , l'infortunée Théolinde fut tellement saisie d'horreur et d'épouvante, qu'elle tomba sans connaissance sur le plancher. Dans ce moment, le chevalier Grimmo de Durcoin , commandant en chef de cette troupe , arriva dans l'appartement. D'un coup d'oeil il vit tout. « Malheureux! qu'allez-vous faire? criat-il à ses soldats d'un ton qui les fit trembler. Retirez-vous, sortez sur-le-champ, ou je vous ferai subir le sort dont vous menaciez ces infortunées. y> Les soldats, terrifiés de l'apparition subite de leur chef, laissèrent la dame et son enfant, et se hâtèrent de s'enfuir avec leur butin. Grimmo ordonna aussitôt à ses domestiques de relever la pauvre Théolinde, qui gisait encore étendue sans mouvement sur le plancher. Il la fît déposer sur un lit de repos, et prit dans ses bras la petite Adelina. On frotta la châtelaine avec du vinais:re, on lui fit res-
pirer des essences ; mais ce ne fut qu'après de longs efforts qu'on parvint à la rappeler à la vie. Quand elle ouvrit les yeux , ses premiers regards rencontrèrent le chevalier étranger qui l'avait délivrée des mains des barbares.