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CHAPITRE IL

Le chevalier Grimmo.

Dès que Théolinde eut entièrement repris ses sens, le chevalier Grimmo s'approcha d'elle, et lui dit d'un ton plein d'intérêt: « Vous ne sauriez croire , madame la comtesse , combien je suis peiné des mauvais traitements que les soldats indisciplinés de ma troupe se sont permis envers vous. Rendons grâces au Ciel de ce qu'il m'a fait venir assez tôt pour que j'eusse le bonheur de vous secourir. Maintenant rassurez-vous, Madame, et soyez persuadée qu'il ne vous arrivera plus aucun mal, tant que je serai présent en ces lieux. Mais, pour cette raison même , et dans l'intérêt de votre sûreté personnelle, vous me permettrez d'établir mon logement dans ce château. Je vais donner l'ordre de ne plus toucher aux caves ni aux celliers. Je regrette beaucoup de ne pouvoir vous faire restituer ce qu'on vous a enlevé ; vous n'ignorez point que les usages de la guerre accordent le pillage aux troupes qui prennent une place d'assaut; si vous aviez rendu

Il leva son glaire edi cette innocente créature , et dit à la mère , ' d'un ton féroce : « Ton trésor, on Je la conpe en deux ! »

vous-même voire château, vous auriez évité ce malheur.

— Je vous remercie , noble chevalier, répondit Théolinde ; je sens tout le prix de votre bienveillance; soyez persuadé que j'ai appris de bonne heure à estimer un cœur généreux, même dans un ennemi. :»

Grimmo s'empressade prendre toutes les mesures nécessaires pour que les provisions et autres objets encore intacts fussent épargnés. Il fît cesser le pillage , et plaça une sauvegarde dans le château , qu'il ordonna de respecter, comme étant la demeure du commandant en chef.

Dès ce moment Grimmo traita la comtesse et son enfant avec les plus grands égards ; il avait pour elles toutes sortes de soins et de bontés, et ne laissa échapper aucune occasion de leur prouver ses intentions bienveillantes. Mais à travers ces prévenaïices délicates le venin de la séduction ne tarda pas à se montrer. Bientôt le chevalier s'enhardit au point de déclarer à Théolinde l'inclination qu'il sentait pour elle , et même de lui faire de coupables propositions. Mais la vertueuse Théolinde les rejeta; son cœur, rempli de la plus sincère piété, abhorrait le péché, et ne cessait d'implorer l'assistance de Dieu dans cette nouvelle et terrible épreuve. « O Dieu I s'écriait-elle quelquefois en tombant à genoux dans sa chambre solitaire , ôtez - moi tout , si telle est votre volonté, mais ne me retirez point l'appui de votre grâce. Ne permettez pas que je tombe dans les pièges de là séduction et du péché, et que je me rende indigne de vos célestes faveurs. Soutenez-moi

dans le cours des épreuves que votre sainte Providence m'a réservées , et fortifiez mon courage au moment du danger. :»

C'est ainsi que la pieuse Théolinde élevait souvent son âme à Dieu , et puisait dans ses pratiques religieuses la grâce et la force nécessaires pour persévérer avec avantage dans ses combats spirituels. Aussi tous les efforts du chevalier ennemi pour la rendre coupable restèrent sans le moindre succès.

Cependant cette pieuse mère s'appliquait à inculquer dans le cœur de sa jeune enfant les premiers principes de la religion chrétienne. Âdelina écoutait attentivement les leçons maternelles , et les retenait dans sa mémoire; grâce aux peintures animées que lui faisait sa mère de la bonté , de la puissance de Dieu , et de la magnificence de ses œuvres y elle ne tarda pas à sentir sa jeune âme embrasée du plus ardent amour pour son divin Créateur.

Théolinde chercha aussi à faire naître dans le cœur de sa fille la charité chrétienne en même temps que Tamour de Dieu , dont cette vertu doit être la compagne inséparable. <ic Apprends , ma chère enfant, lui disait souvent sa mère, apprends avant tout à aimer Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes forces , car Dieu est infiniment aimable; tout ce que tu vois dans l'univers entier, il l'a créé uniquement pour l'amour de nous. Toi aussi , tu lui dois l'existence ; il t'a placée dans le monde afin que tu l'y serves et que tu puisses, après cette vie , le louer éternellement dans un monde meilleur. Ainsi, mon enfant, rappelle -toi toujours que , quand même nous aurions beaucoup à soulTrir

sur cette terre , un sort infiniment heureux ne nous en attend pas moins dans le ciel , si nous savons supporter ici -bas nos maux avec patience, et en nous consolant par cette pensée : Dieu le veut ainsi.

« Mais nous devons aussi aimer nos semblables , non-seulement parce qu'ils sont, comme nous, enfants de Dieu , mais encore parce que Dieu nous a expressément commandé de les aimer. Cet amour de notre prochain , qu'on nomme la charité chrétienne, nous ne devons pas nous contenter de le professer de bouche, nous devons surtout le manifester par nos œuvres. De là vient l'obligation où nous sommes de secourir les malheureux autant que les moyens nous le permettent , c'est-à-dire de donner à manger à ceux qui ont faim , à boire à ceux qui ont soif, et de ne rien négliger pour soulager la misère d'autrui. »

C'est par de semblables enseignements et de pareilles exhortations que la charité chrétienne s'éveilla de bonne heure dans l'âme d'Âdelina. Son suprême plaisir était de secourir les indigents , de leur donner l'aumône et de leur distribuer les restes de ses repas. Souvent même elle se privait d'une partie de quelques mets délicats ou fortifiants , et la mettait en réserve pour ses pauvres. Elle faisait de même pour ses vêtements ; ne devait-elle plus porter une de ses robes , elle ne manquait pas de demander à sa mère la permission d'en faire présent à quelque personne qui en aurait besoin.

C'est ainsi que Théolinde employa ce temps de malheur à bien élever sa fille. Cependant Grimmo

ne cessait point ses importunités auprès de la vertueuse châtelaine. Voyant que toutes ses tentatives étaient vaines, il en vint à lui offrir sa main. Alors Théolinde , se levant de son siège , lui dit d*un ton grave et solennel : « Chevalier, vous ne devez point ignorer que je suis mariée; vous connaissez ma fille, et voici mon anneau nuptial : cela ne suffit-il pas pour me faire respecter comme épouse et comme mère? »

Grimmo resta interdit ; il se retira en songeant aux moyens de vaincre la résistance de la belle Théolinde , et d'assurer le succès de ses coupables projets.

Un soir qu'elle était occupée à joueï!. du luth, un page du corps d'armée où servait Adelbert entra dans l'appartement , et lui dit : c Noble comtesse , j'arrive de l'armée porteur d'une affligeante nouvelle. 3> Théolinde s'effraya de ce préambule, et s'écria: « Ciel! venez -vous m'annoncer encore quelque grand malheur? qu'est -il arrivé? dites, dites, ne me cachez rien , je veux tout savoir. Mon époux, le chevalier Adelbert, où est-il? aurait-il péri!...

— Je ne veux rien vous cacher, reprit le page , et j'ai lieu de croire que déjà vous devez en avoir été informée par la rumeur publique. Oui , noble dame, votre époux n'existe plus, il a trouvé une mort glorieuse en combattant pour la patrie. Atteint d'une profonde blessure , il reposait sur son lit de douleur, et l'on m'avait placé auprès de lui pour le servir et le soigner. Il ne put que m'adresser d'une voix mourante ces paroles : «c Tes soins sont inu-

tiles, mon cher Cunibert, je sens que. ma dernière heure est venue, je vais quitter ce monde; encore quelques instants, et je paraîtrai devant le trône de mon juge suprême ; écoute donc mes dernières recommandations. Aussitôt que mes yeux seront fermés pour toujours, tu prendras la route de Haute-Roche , et tu annonceras à ma bien-aimée épouse Théolinde la nouvelle de ma mort ; tu lui remettras mon anneau nuptial que voilà , et tu lui diras que je la remercie de tout le bonheur dont elle m'a fait jouir durant tout le temps de notre union. » En achevant ces mots, il tira de son doigt l'anneau nuptial, et me le remit, prononça encore quelques prières à voix basse, et un quart d'heure après il rendit son âme à Dieu. :»

Ayant ainsi terminé son rapport , le page remit à Théolinde un anneau d'or. La comtesse tomba évanouie sur son siège. « Ciel I s'écria-t-elle en répandant un torrent de larmes lorsqu'elle eut repris ses sens , voilà donc mes sinistres pressentiments réalisés; mon Adelbert n'est plus, je suis veuve, et ma malheureuse fille n'est plus qu'une pauvre orpheline ! Cette bague, gage de la tendresse de mon bien-aimé Adelbert, me rappelle encore ce moment fortuné où, peu de jours avant notre hymen , il la mit à mon doigt en me disant : c Chère Théolinde, toi qui es, après Dieu, ce que j'ai de plus cher au monde, reçois ce gage de mon inviolable fidélité jusqu'à mon dernier soupir... Ciel ! ô Ciel! mon cœur se brise de douleur. » Et elle tomba dans une nouvelle défaillance, et dans un accablement tel , qu'il fallut la porter sur son lit.

Longtemps tous les efforts pour la rappeler à la vie furent infructueux, et quand elle revint à ellemême , elle se trouva dangereusement malade.

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