‹ Fernando: Agnès; Le serin; La chapelle de la forêtChapitre 3 sur 46 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Première éducation. — Le tuteur.

Le petit Fernando grandissait et se développait à merveille par les soins de sa seconde mère, et, dès qu'il commença à parler, il lui donna ce nom , à l'exemple des autres enfants. Chaque jour il devenait plus charmant et plus aimable. Son joli visage, blanc comme un lis, ses joues roses, et ses yeux noirs et vifs, donnaient à toute sa figure un charme particulier. Il montrait un esprit précoce et un excellent cœur. Sa mère adoptive l'aimait aussi tendrement que ses propres enfants , et ceuxci lui étaient aussi sincèrement attachés que s'il eût été leur frère.

Cette excellente mère goûtait un parfait bonheur au milieu de ses enfants , et elle s'entendait très-bien à les élever. Dans le grand et magnifique jardin du château , sous la voûte d'un ciel d'azur, sous des arbres chargés de fruits délicieux, ou au milieu d'un parterre émaillé de mille fleurs, elle aimait à leur parler de la bonté de Dieu , et chaque jour elle la leur rappelait, matin et soir, quand on se mettait à table , aussi bien que quand il arrivait à sa petite famille quelque joie imprévue. Elle leur ra-

contait avec clarté, et avec le charme qui leur est propre , les merveilleuses histoires de la Bihle , comment, depuis la création du monde , Dieu a toujours montré sa sollicitude paternelle pour les hommes; combien il aime les bons et les récompense, et quelles punitions il réserve aux méchants. Elle nimait à voir ses enfants lui adresser ensuite des questions , et leur répondait toujours avec précision et sagacité ; en sorte que ces récits donnaient lieu à des conversations aussi instructives qu'intéressantes.

C'était une grande joie pour dona Blanca d'entendre ses enfants faire leurs remarques sur les histoires qu'elle leur racontait, et le petit Fernando surtout y montrait ordinairement une piquante sagacité. Un jour il déclara que le paradis terrestre ne pouvait pas avoir été plue beau que le jardin du château. « Nous y vivons, s'écriait -il , aussi heureux que doivent l'avoir été les premiers hommes. — Ghers enfants, répondit leur mère, vous le serez toujours tant que vous resterez pieux et innocents , et que vous saurez vous garder du péché. »

Fernando était très -irrité contre Eve. « Si elle n'avait pas été si sotte, disait -il, si elle n'avait pas ajouté plus de croyance aux paroles de ce vilain sergent qu'à celles du bon Dieu , notre bonne maman , mes frères et mes sœurs , ne mourraient pas. Je n'ai encore vu de serpents que ceux qui sont dans mes livres d'images; mais si jamais il en venait un qui voulût me tromper, je ne l'écouterais pas, j'irais bien vite chercher un gros bâton , et je l'écraserais. » La mère sourit, et répliqua : « Tu ne ver-

ras jamais un serpent te parler ; la seule cause qui , de nos jours y conduit au mal , c'est la tentation du péché. » La mère expliqua ce raisonnement par des exemples.

^ Eh bien! puisque la tentation est pour nous comme un serpent venimeux, je veux toujours m'en défier et me tenir sur mes gardes. »

Fernando prenait aussi grand plaisir à entendre le récit du sacrifice des deux premiers frères qui offraient au Seigneur un jeune agneau et des fruits de leurs champs, c: Cela est bien beau, disait -il; mais pourquoi ne dressons - nous pas dans notre jardin un autel pour offrir à Dieu des agneaux et des épis de blé? »

Blanca répondit : « Nous avons dans notre église un autel sur lequel on offre à Dieu un sacrifice infiniment plus admirable, dont les anciennes offrandes n'étaient qu'une faible image. Tu comprendras ce mystère divin quanti tu seras plus grand. Le cœur de chaque homme doit être un autel consacré au Seigneur, c'est dans notre cœur que nous devons lui offrir notre sacrifice. » Puis la comtesse continua son récit, et leur raconta comment Dieu avait agréé l'offrande du pieux Abel, et rejeté celle du méchant Gain.

« Je conçois maintenant, dit Fernando, que la piété, l'amour filial, la candeur et l'innocence qui régnaient dans le cœur d'Abel étaient la véritable offrande qui plaisait à Dieu , tandis qu'il ne pouvait accueillir les dons de Gain , parce que le cœur de celui-ci était mauvais et qu'il n'aimait pas Dieu sincèrement. Je sais à présent quel sacrifice je puis

toujours offrir à Dieu. Je veux être constamment pieux et sage , aimer Dieu de tout mon cœur et lui rester obéissant. »

Le crime du fratricide Caïn lui causait une juste horreur. « Celui-là, disait -il, ne trouva pas la vipère auprès d'un arbre , comme la malheureuse Eve; il la portait déjà dans son cœur. La jalousie et la haine contre son frère sont des serpents qui lui ont conseillé le crime. y>

En même temps le sort du malheureux Abel lui inspirait une vive compassion , et en songeant à la douleur d'Adam et d'Eve lorsqu'ils trouvèrent leur fîls bien-aimé baigné dans son sang , les larmes lui venaient aux yeux.

<i: Mais, s'écriait-il, comment est-il possible que le bon Dieu ait laissé périr le vertueux Abel d'une manière aussi horrible? Moi, à la place du bon Dieu, je ne l'aurais pas souffert. »

La mère lui répondit que Dieu avait appelé Abel à lui, justement parce qu'il l'aimait; et qu'il l'avait placé dans le ciel , qui est bien plus beau que ne l'avait jamais été le paradis terrestre.

Fernando fut satisfait de cette observation. « Alors, dit-il , la mort n'est pas une chose aussi terrible qu'on le pense. »

Il écoutait avec la même attention et le même intérêt les histoires qui suivirent celle-ci; les autres enfants prenaient un égal plaisir à les entendre^ et souvent disaient à la comtesse : € Chère maman , une histoire, racontez-nous une histoire. » Ces récits d'une bonne mère faisaient aimer la religion à ses enfants, et, jetant dans leurs jeunes âmes les

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premiers fondements de la croyance religieuse , ils y déposaient les germes de morale qui devaient porter de bons fruits pendant tout le cours de leur existence. Don Alonzo , Tépoux de Blanca , ne ressemblait en rien au feu comte Alvarès , son vertueux frère. Il était fier, ambitieux^ égoïste et dissipateur. La belle terre qui lui était échue en partage comme fils cadet, ne pouvait sufûre à ses fdlles dépenses. Ce motif l'avait déterminé à prendre du service dans l'armée, afin d'acquérir par sa bravoure une fortune égale à celle dont le droit d'aînesse de son frère Alvarès l'avait privé. Il détestait le château de ses pères à cause de sa structure gothique , et préférait le séjour de la capitale; il passait la plus grande partie de son temps à la cour. Rarement il venait voir sa famille; et quand cette fantaisie lui prenait, il se faisait toujours accompagner d'une foule de domestiques vêtus d'une riche livrée, et suivre d'un bon nombre d'équipages et de chevaux d'un très-grand prix ; en un mot , il étalait un faste inouï. Aussitôt qu'il arrivait, toute la noblesse du voisinage se rassemblait chez lui ; alors il donnait des banquets splendides, et faisait succéder à la paix de cette demeure les fêtes les plus bruyantes. Il ne s'occupait de ses enfants que pour les enlever aux doux entretiens de leur mère, et faire admirer leur toilette brillante à ses convives. Pendant tout ce temps les pauvres petits devaient renoncer à leurs jeux innocents et à leur gaieté naturelle. Aussi en vinrent -ils à désirer le départ de leur père , afin de pouvoir reprendre dans le jardin , sur les beaux tapis de verdure, leur vie accoutumée*

Ils préféraient les instructives narrations de leur mère à toutes les fêtes dont ils étaient témoins. Quelque jeunes qu'ils fussent, ils remarquaient fort bien que leur père avait moins d'attachement pour eux que leur mère.

Mais c'était surtout le petit Fernando qui ne pouvait rien attendre de son affection. Alonzo haïssait au fond de l'âme cet aimable enfant, dont la naissance avait détruit toutes les espérances qu'il fondait sur les grands biens de son frère, le comte Alvarès. Aussi la vue de cet enfant était pour lui un supplice, et il ne le regardait qu'avec un sentiment d'aversion prononcé; Fernando, de son côté, ne se sentait pas à l'aise avec son oncle, et était devant lui d'une timidité extrême. Mais Blanca restait la même. Quand son mari grondait Fernando et lui faisait d'injustes reproches, elle prenait toujours sa défense, et souvent lui adressait pour le consoler quelque parole caressante. Alors Alonzo s'emportait et lui reprochait d'aimer un étranger plus que ses propres enfants, ce Non^ répondait Blanca, je ne Taime pas plus, mais autant. Et comment ne i'aimerais-je pas? n'est-il pas le fils de ton frère et de ma meilleure amie? Que deviendrait le pauvre orphelin si nous n'avions pas pour lui toute la tendresse d'un père et d'une mère? N'oublie pas la leçon de notre divin Sauveur : Ce que vous faites à Vun de ce^ enfants, vous le faites pour moi, » Alors Alonzo s'éloignait en fronçant le sourcil , sans daigner répondre un seul mot; mais sa colère s'augmentait encore chaque fois qu'il entendait , comme cela arrivait souvent, des étrangers vanter le char-

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manl caractère et la grâce de son pupille. Alors Alonzo sentait son cœur se gonfler de rage , et sa haine contre le pauvre enfant s'envenimait encore.

Un soir qu' Alonzo s'était absenté, Fernando, qui était alors dans sa sixième année, tomba subitement malade. Il ressentait une fièvre brûlante, accompagnée de violents maux de tète. La tendre Blanca fut très-alarmée. Trop éloignée de la ville pour en faire venir sur-le-champ un médecin, elle envoya chercher le frater du vill.ige. Cet homme , nommé Ambrosio , arriva tout aussitôt avec son grand habit rouge et sa perruque poudrée; il mit ses lunettes, s'approcha du lit, examina le malade, lui tâla le pouls, haussa les épaules, secoua la tète, prit un air capable , et ne dit rien.

Fernando avait peur de lui , mais la bizarrerie de sa figure et de son costume égayait beaucoup les autres enfants. Une petite espiègle dit même tout bas à son frère : « Avec sa grosse perruque, ses lunettes et son nez pointu , il ne ressemble pas mal à un hibou, t^ Toute la marmaille partit d'un éclat de rire; la mère les gronda, et les fît passer dans la chambre voisine.

Ce prétendu médecin n'était qu'un barbier trèsordinaire; mais quand les paysans voulaient le mettre de bonne humeur, ils l'appelaient M, le docteur Ambrosio. La comtesse, voyant qu'il ne se prononçait pas sur la nature de la maladie, soupçonna alors qu'il l'ignorait lui-même; elle lui dit : c( Je suppose pourtant, monsieur le docteur, que vous êtes un médecin habile ?

— Je le crois bien, répondit -il en se rengor-

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géant ; j'ai traité en une seule année sept fractures de jambe ; par malheur, depuis ce temps-là , cette maladie ne donne pas , elle ne se propage plus que rarement.

— Se propager I s'écria la comtesse , je n'aurais pas deviné qu'une fracture fût un mal contagieux. Mais dites- moi donc ce qu'a cet enfant.

— Il est bon que la maladie prenne encore quelques développements, répondit Ambrosio; car pour le moment je défie le plus savant médecin de l'Europe de bien découvrir Fétat de l'illustre petit malade.

— Eh bien , nous attendrons jusqu'à demain :

bonsoir!... » Et elle lui fît signe de se retirer.

Gomme elle se disposait à envoyer à la ville un domestique à cheval réclamer le secours d'un véritable médecin, un piqueur richement galonné arriva au grand galop, et annonça à la comtesse étonnée l'arrivée de son mari. Elle courut avec ses enfants au-devant de lui ; elle vit du premier coup d'œil qu'Alonzo était de mauvaise humeur, et qu'il devait avoir quelque chagrin secret et violent. Il regarda autour de lui : « Où donc est Fernando? s^écria-t-il ; pourquoi ne vient il pas au-devant de son tuteur? Se croit- il dispensé des égards qu'il me doit, parce qu'il sera un jour possesseur d'une vaste et riche seigneurie ?

— Hélas I répondit la comtesse en soupirant , le pauvre enfant est très -malade.

— Malade! répéta Alonzo, et son visage, si soucieux à l'instant d'auparavant, s'éclaircit tout' à coup. Eh bien! qu'on envoie chercher le médecin du village*

— Il est déjà venu , mais on ne peut confier à un pareil ignorant les jours de Fernando.

— Bah! répliqua le comte , il n'est pas aussi ignorant qu'il le paraît; il en sait bien assez pour cet enfant. :»

Dans ce moment l'intendant d'Alonzo apporta à son maître un paquet de lettres ; le comte -en parcourut rapidement les adresses, reconnut l'écriture, et quelques-unes le mirent dans une telle colère, qu'il frappa violemment du pied en s'écriant : € Les maudits importuns, je sais déjà ce qu'ils me veulent. » Puis apercevant une lettre scellée d'un large cachet : « Cette lettre , dit-il , est d'une haute imporbnce, il faut que je me relire pour en prendre connaissance sur-le-champ. En attendant, qu'on envoie chercher Je barbier, j'ai à lui parler. » A ces mots , il courut s'enfermer dans une des tours où il avait établi son cabinet; c'était sa retraite ordinaire quand il avait quelque affaire . importante , ou bien , ce qui arrivait plus fréquemment encore , quand il était de mauvaise humeur. Il rompit le cachet de cette lettre si importante , la lut avidement, puis la déchira de colS^e, et, se laissant tomber dans un fauteuil, s'écria avec l'accent du désespoir : c Mort et enfer !.... je suis perdu I.... »

La situation d'Alonzo devait, en effet, l'épouvanter. Aussi longtemps que son frère n'avait point eu d'enfants, il «'était regardé d'avance comme le propriétaire de son immense fortune. Gomme les souffrances du feu comte et ses dispositions à la phthisie devenaient de plus en plus graves , Alonzo se flattait d'hériter prochainement de tous ses biens.

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