CHAPITRE III
La veuve iafortunée.
Dès que la fièvre laissa un moment de relâche à la veuve éplorée , elle fît appeler auprès de son lit sa fille Adelina et le vieux Jacques , son fidèle serviteur. Elle leur annonça la mort de son cher Adelbert : de nouvelles larmes inondèrent son visage quand elle vit entrer l'honnête vieillard conduisant par la main sa charmante petite fille. « Hélas ! s'écria-t-elle douloureusement, tu n'as plus de père; tu es orpheline, ma pauvre enfant; et moi, je n'ai plus d'époux I... »
Adelina , à ces mots , commença à pleurer amèrement, lorsque la pieuse mère, tournant soudain ses pensées vers le ciel , chercha à consoler son enfant , et lui dit : « Il n'est que trop vrai , ma chère enfant, tu n'as plus de père en ce monde; maiâ j'ai tout lieu d'espérer qu'il. habite aujourd'hui le ciel ; car, tant qu'il a vécu sur la terre, il a été constamment pieux et vertueux : il a toujours aimé Dieu et Jésus-Christ, son divin fils. Il a fidèlement observé les saints commpudements et les préceptes de la religion. Il aimait aussi son prochain , même ceux qui étaient ses ennemis , et leur faisait autant
de bien qu'il dépendait de lui. De tout temps le très-saint sacrement de l'Eucharistie fut l'objet de sa profonde et sincère vénération, et il faisait con^* sister son plus grand bonheur à s'approcher fréquemment ée la sainte table. Aussi voyait -il accomplie à son égard cette promesse de notre divin Rédempteur : Celui qui mange mon corps et boit mon sang demeure en m,oiy et moi en lui. (S. Jean, Yi , 56.) Jamais mon Âdelbert n'étendit une main avide sur le bien d'autrui, et il regardait comme un crime abominable de calomnier son semblable.
Courageux et résigné dans les jours de malheur, humble et modeste dans la prospérité , acceptant toutes choses avec une égale sérénité d'âme comme venant de la main de Dieu , il se montra en toutes circonstances bienfaisant et miséricordieux envers les malheureux , et aussi indulgent pour les Êiutes d'autrui qu'il était sévère envers lui-même. Et comme il a été miséricordieux sur la terre , Notre- Seigneur sera aussi miséricordieux pour lui dans l'éternité. i>
De même que les cœurs sensibles et reconnaissants à qui la mort vient de ravir un parent ou un ami ne peuvent ordinairement se lasser de faire réloge de ses mérites et de ses qualités , de même aussi notre bonne Théolinde ne pouvait jamais assez louer les belles vertus de son défunt époux. Elle voulut ensuite raconter au vieux Jacques tout ce qu'elle avait appris sur les derniers moments et la mort de son mari ; mais le vieillard l'en empêcha, a Epargnez-vous ce douloureux récit, noble dame, dit-il; je connais tous les détails de ce malheur : le
page, en vous quittant, nous a tout appris, et il est en ce moment chez le chevalier Grimmo , sans doute pour lui faire le même récit. Ne nous occupons actuellement que des conséquences de ce fatal événement. Je crains que Grimmo, qui, ainsi que vous me l'avez appris , vous avait déjà antérieurement fait des propositions , ne les renouvelle avec plus d'importunité encore. Peut-être il ne songe réellement qu'à vous éblouir par l'offre de sa main. Mais , comme je suis persuadé que vous ne l'aimez point et qu'il ne pourrait jamais vous rendre heureuse , il faut aviser aux moyens de vous soustraire à ses poursuites. Je n'en vois pas d'autres que la fuite , et je me charge de tout préparer à cet effet. Tâchez seulement de gagner assez de temps pour les préparatifs nécessaires. Cependant, comme il est très-essentiel de tenir le chevalier Grimmo dans une entière sécurité, et d'éloigner de son esprit jusqu'au moindre soupçon de votre projet, voici ce que je vous conseillerai. Quand il vous fera des propositions de mariage, ne le rebutez point; mais demandez-lui un délai suffisant pour faire vos réflexions, et pendant œ temps-là nous nous mettrons en mesure de profiter de la première occasion favorable à nos desseins. » Théolinde trouva la proposition de Jacques fort sage , et promit de s'y conformer en tout point.
Cependant elle prit le deuil et le fit prendre à sa petite Âdelina, non pas seulement pour obéir à l'antique usage, mais bien plutôt pour satisfaire à la sincère et profonde douleur dahs laquelle la perte d'un époux chéri avait plongé son àme. Elle ût
aussi célébrer dans la chapelle du château un service funèbre pour l'âme du défunt. Toute la chapelle était tendue en noir, et sur la partie supérieure des draperies se détachaient des cyprès et des couronnes d'immortelles. Au milieu du chœur s'élevait un magnifique catafalque , entouré d'une multitude de cierges et de candélabres. Sur le cercueil , couvert d'un crêpe noir à franges d'argent, on voyait un beau crucifix , un glaive nu , et l'armure du chevalier avec son casque surmonté d'un riche panache en plumes d'autruche. Au catafalque étaient attachées les armoiries de la famille , admirablement peintes et entourées de pyramides de cyprès et de candélabres, portant des têtes de morts avec des larmes et des ossements en sautoir. Une foule immense encombrait la chapelle; c'étaient en partie des sujets du chevalier Adelbert, car il était très- HÏmé, et en partie des écuyers et hommes d'armes de Grimmo. Durant tout le temps des offices , Théolinde, vêtue de deuil et couverte d'un long voile noir, resta agenouillée sur un prie -Dieu, en face du catafalque , son enfant à côté d'elle : elle ne cessait de fondre en larmes. Puis, remplie de cette sublime résignation chrétienne que donne la religion, elle recommanda l'âme de son époux à la miséricorde du Père céleste , en invoquant les mérites de notre divin Sauveur, et assistant au sacrifice non sanglant qu'il a institué.
Peu après la fin de la cérémonie religieuse le chevalier Grimmo monta dans l'appartement de la veuve tout éplorée, et s'efforça d'adoucir par des paroles consolatrices l'excès de sa douleur; il se