CHAPITRE IV
L'évasion.
Le lendemain du jour où Jacques avait arrêté son projet^ Grimmo étant allé avec une partie de ses gens faire une tournée dont il ne devait revenir que le soir, Jacques profita de celte absence momentanée pour se rendre près de la comtesse. « Je viens , noble dame , me concerter avec vous sur une affaire importante , dit-il : tout est préparé pour notre fuite, il faudra partir cette nuit même. Des molifs puissants m'engagent à ne pas différer davantage. Georges, un des domestiques de Grimmo, un brave homme, a conçu pour vous, noble dame, la plus haute estime, et connaissant le caractère et les projets de son msutre, il vous plaint sincèrement. Dans cette disposition d'esprit , il m'a confié que son mîdtre se repent déjà du délai qu'il a consenti à vous accorder, et qu'il est résolu même à employer la violence pour vous posséder. Vous voyez combien il est urgent de prendre un parti.
« En conséquence , la nuit prochaine , à minuit , je viendrai placer contre votre fenêtre une échelle au moyen de laquelle vous descendrez avec votre <^nfant dès que vous verrez flotter un mouchoir blanc fixé au bout d'une longue perche ; ce sera le signal. Vous n'aurez rien à craindre de Grimmo ; comme il habite l'appartement du devant, il lui
sera impossible de s'apercevoir de rien. J'ai déjà pris mes mesures pour que les gens du chevalier, d'ailleurs en petit nombre , qui occupent les bâtiments de derrière, par conséquent dans votre voisinage, ne puissent vous surveiller. Au moment du souper, je leur ferai servir du vin en abondance , auquel , pour plus de sûreté , je mêlerai un narcotique qui du reste ne pourra nuire à leur santé. Une petite barque munie de ses avirons se trouvera amarrée au bord de la rivière qui coule au pied du château ; une fois ce passage franchi , toutes les précautions sont prises pour continuer votre route avec sûreté ; mais ce n'est pas le moment de vons les détailler. Ainsi, noble dame, veuillez vous décider dès aujourd'hui à tenter l'aventure ; peut-être un peu plus tard il ne serait plus temps. »
Théolinde vit l'imminence du danger auquel un plus long retard l'exposerait, et se détermina facilement à suivre l'avis de son fidèle domestique. « Oui, mon brave Jacques, dit-elle, je conçois le péril qui m'environne de toutes parts. Il a plu à la Providence de m'envoyer une terrible épreuve, la mort de mon époux; mais je regarderais comme un malheur non moins redoutable de tomber entre les mains d'un homme tel que Grimmo. Or, quelque pénible que soit pour moi l'idée d'abandonner mon château et mes propriétés, j'en conçois la nécessité; et je remets en toute confiance mon sort et celui de mon enfant à la protection divine, à votre prudence et à votre dévouement. Ainsi vous pouvez être certain que je me trouverai prête à l'heure indiquée. »
Après avoir reçu cette assurance , Jacques s'éloi-
gna, de peur d'être surpris par le chevalier, qui pouvait rentrer d'un moment à l'autre. Théolinde chercha donc à instruire son Adelina de son prochain départ; l'intelligence de cette jeune enfant était déjà capable de concevoir une partie des dangers auxquels sa mère et elle étaient exposées en restant plus longtemps au château.
Théolinde, dépouillée de toutes ses richesses, ne possédait plus d'autres bijoux que ceux qu'elle portait au moment du pillage. Toute sa fortune consistait pour lors dans une paire de bracelets et les bagues qu'elle avait à ses doigts. Elle ramassa encore un peu de linge et quelques vêtements, qu'elle enveloppa dans une nappe , dé manière que ce paquet ne fût pas trop embarrassant dans sa fuite. Sur ce paquet elle eut soin d'attacher son luth ; elle ne pouvait se résoudre à laisser cet instrument, que son mari lui avait donné à l'époque de son mariage. Ensuite elle se rendit avec sa fille à la chapelle , et s'y agenouilla pour implorer la protection divine sur son prochain voyage.
Après avoir achevé sa fervente prière, elle se leva, et, le cœur navré de douleur, elle quitta ce lieu saint et paisible où maintes fois, dans ses moments d'affliction, son âme avait trauvé de célestes consolations. Déjà le crépuscule du soir projetait sa douteuse lumière, à travers les ogives des fenêtres, sur le plancher de la chambre solitaire, lorsque Théolinde et sa fille se jetèrent tout habillées sur leur lit, afin d'être prêtes à l'heure convenue. Quand l'horloge du château eut sonné onze heures et demie, la châtelaine réveilla sa fille, et toutes
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deux se mirent encore en prière ; enfin Théolinde, Toreille au guet, entendit le léger bruit d'une échelle qu'on appliquait contre le mur, et bientôt après elle aperçut aussi à travers les vitraux ronds le mouchoir blanc flotter au bout d'une perche. Elle ouvrit la croisée, jeta le paquet, et, après avoir béni son enfant, qu'elle prit sur son bras, elle descendit en silence et lentement la longue échelle , au bas de laquelle Jacques lui tendit la main. La nuit était très-noire : ni la lune ni les étoiles ne se montraient au firmament , couvert de sombres nuages. Jacques ramassa le paquet , et s'achemina doucement vers le bord de la rivière , qui roulait ses vagues bruyantes au pied de l'antique château. Théolinde le suivit sans dire un mot, conduisant sa petite Adelina par la main. La nacelle , toute prête , était amarrée à un arbre de la rive. La comtesse, son enfant et le fidèle Jacques y montèrent; celui-ci détacha le bateau, et, poussant au large, il se mit en devoir de gouverner d une main sûre le frêle esquif pour traverser la rivière. La pauvre dame sentit son âme affectée d'une sensation douloureuse au moment où elle s'éloigna de sa demeure, que, selon toute apparence, elle ne devait plus revoir. Cependant elle se soumit avec calme à son sort, et puisa de nouvelles forces dans cette pensée chrétienne, que c'était la volonté de Dieu qui l'ordonnait ainsi.
Enfin ils abordèrent sans accident à l'autre rive; aussitôt Jacques, conformément au plan qu'il avait conçu, jeta le voile et la mantille de Théolinde parmi les roseaux du rivage, et les y fixa do ma-
nière à faire croire qu'ils y avaient été jetés par les vagues; il renversa la nacelle, pour qu'on s'imaginât que les fugitifs s'étaient noyés. Et, en efTet, le bruit de leur mort se répandit dans tout le pays.
Cependant la comtesse avait changé de costume. Jacques la conduisit au milieu des montagnes. <i: 11 est indispensable , dit -il, de prendre toutes sortes de précautions pour que Grimmo ne puisse suivre nos traces; en conséquence, nous ne traverserons que d'épaisses forêts et les contrées les plus sauvages. Je me revêtirai d'un habit de pèlerin que j'ai dans mon paquet, et je déguiserai les traits de mon visage. Tout le pays d'alentour m'étant parfaitement connu , il me sera facile de vous guider de manière à pouvoir me procurer quelques vivres dans les villages , et je viendrai vous les apporter dans la forêt. Jamais nous ne demanderons un gîte avant l'entrée de la nuit, et j'aurai soin de le procurer toujours dans quelque ferme isolée, où vous ne vous présenterez que voilée. Vous vous renfermerez aussitôt dans votre chambre à coucher, où vous prendrez votre repas, afin de n'être remarquée par aucune personne étrangère. Après avoir marché quatre jours avec ces précautions , nous nous trouverons dans une contrée tellement écartée et isolée au milieu des montagnes , que nous pourrons en toute sûreté y établir notre demeure. Au reste, veuillez, noble dame, bannir toute inquiétude; je connais parfaitement et depuis bien des années tout le pays que nous allons traverser. »
C'est ainsi qu'ils continuèrent leur marche durant quatre jours, à travers d'épaisses forêts. Le bon
Jacques , déguisé en pèlerin , leur servait de guide , et, malgré ses soixante-dix ans, son dévouement à ses maîtres lui donnait la force de porter presque toujours la petite Adelina sur ses bras. Sans cela cette enfant délicate aurait infailliblement succombé aux fatigues d'un si pénible voyage. Même la comtesse , qui n'était nullement habituée à de si longues courses, au bout de la seconde journée se sentit déjà tellement harassée, qu'elle croyait ne pouvoir aller plus loin. Mais son extrême confiance en l'assistance divine et sa pieuse résignation, sentiments qui lui étaient devenus familiers , grâce aux cruelles épreuves qu'elle avait déjà subies, lui communiquaient assez de force d'âme pour supporter avec courage les souffrances corporelles, de sorte qu'elle parvint , ainsi que la petite Adelina et leur guide , à atteindre heureusement et en bonne santé le terme de leur voyage.
Le soleil, sur son déclin, s'était déjà caché derrière les hautes montagnes de granit, et ses rayons dorés n'éclairaient plus que les cimes des plus hauts rochers, lorsque nos trois voyageurs arrivèrent dans une contrée aride, environnée d'une sombre forêt. En avançant dans ce bois, ils trouvèrent une clairière assez spacieuse, et au milieu de laquelle s'élevait majestueusement un chêne séculaire. Au fond, sur un bloc de rocher, on apercevait une antique croix en pierre , à laquelle la sombre solitude de cette contrée sauvage donnait un air de mélancolie.
Arrivé à cet endroit, Jacques s'arrêta et dit : a Faisons halte et reposons-nous, S'il plaît à Dieu ,
c'est ici que nous établirons notre demeure. C'est sur cette place qu'il y a à peu près quarante ans , me trouvant à une grande partie de chasse au chamois, je fis une dînée. Ce lieu, il faut en convenir, est triste et aride, mais aussi nous sommes sûrs d'y être à l'abri des persécutions de nos ennemis; ils ne viendront pas nous chercher en cet endroit , qui n'est même jamais visité par les habitants des environs depuis le temps immémorial où deux chevaliers ennemis se tuèrent à la place marquée par cette croix de pierre. Je ne connais à proximité d'ici d'autre habitation que la cabane d'un berger des Alpes chez lequel je me souviens d'avoir demandé autrefois un verre d'eau fraîche, quand j'étais à la chasse. Si vous voulez, je vous y conduirai vous et votre enfant.
— Quoique je me trouve aujourd'hui si fatiguée qu'il me sera difficile de continuer la route, répondit Théolinde, je conçois pourtant bien qu'il est impossible que mon enfant passe la nuit à la belle étoile sans risquer de tomber malade. J'espère, mon fidèle Jacques , que vous nous construirez bientôt une cabane dans laquelle nous pour^ons être suffisamment abrités contre le vent et la pluie. »