‹ Fernando: Agnès; Le serin; La chapelle de la forêtChapitre 24 sur 46 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le chalet de la montagne.

Jacques conduisit donc la mère avec son enfant à la cabane des Alpes, située à une lieue plus loin,

OÙ elles trouvèrent un accueil très-hospitalier et un repas aussi bon que les circonstances le permettaient. Le berger était un fils de celui dont Jacques avait autrefois fait la connaissance. Le père vivait avec son fils et sa bru; et tous trois, ayant les mœurs pastorales de nos anciens patriarches, s'efforcèrent à l'envi de rendre agréable à leurs hôtes le séjour qu'ils firent dans leur modeste cabane. Marguerite, femme de Gaspard, le jeune berger, apporta du lait dans des écuelles , et prépara aussi du beurre frais, du chamois salé et du miel nouveau. Elle n'avait à la vérité que des assiettes de bois pour présenter les mets simples de ce festin de montagnards; mais tout était si bon, si appétissant, et la nappe, quoique en toile grossière, était si propre et si récemment blanchie, qu'elle répandait encore autour de la table le parfum balsamique du gazon des montagnes, sur lequel on l'avait étendue. La cabane, d'ailleurs assez spacieuse, n'était construite qu'en bois; mais, selon la coutume du pays, elle était peinte à l'huile, tant à l'intérieur qu'au dehors ; et la chambre d'habitation , éclairée par deux lampes en fer poli , présentait un aspect riant et agréable.

Après une courte prière, on se mil à table. Georges, le père de Gaspard, veuf depuis quatre ans, se plaça à côté de ïhéolinde, et, avec la cordiale naïveté d'un bon montagnard, il cherchait à la distraire en l'entretenant de divers détails d'économie rurale et domestique. Le frugal repas terminé, la petite société adressa de cœur et de bouche ses actions de grâces au Seigneur, dispensateur de

tous les biens, et Ton conduisit Théolinde dans une chambre contiguë, où elle trouva une molle couche de paille pour elle' et son Adelina. Toutes deux étaient accoutumées à des lits plus somptueux dans leur château; cependant, grâce à la fatigue du pénible voyage qu'elles venaient de faire, un doux sommeil vint fermer leurs yeux et dura jusqu'au jour. Déjà les rayons dorés d'une vive lumière, pénétrant à travers les fentes du volet de la petite fenêtre, éclairaient l'intérieur de ce réduit, lorsque Théolinde ouvrit la fenêtre. Alors le soleil levant fit resplendir le crucifix en cuivre jaune qui était suspendu à la muraille brune de la chambre à coucher, au-dessus d'un antique tableau peint àl'huile, représentant la douce Reine des anges. En même temps un léger vent de Test apportait dans la chambre la suave odeur des plantes aromatiques et l'embaumait tout entière; déjà l'on entendait l'agréable tintement des clochettes des vaches, le son plus clair des grelots attachés au cou des chèvres venant des montagnes voisines, et le bruit de la source qui tombait en cascade à côté de la cabane , à travers la fente d'un rocher, dans un bassin de granit formé par la nature.

Théolinde et Adelina étant levées, celle-ci, dont l'intelligence commençait à s'ouvrir, et qui déjà éprouvait un vif plaisir à l'aspect des beautés de la nature, s'écria avec ravissement en s'approchant de la croisée : « Ah! que cette matinée est belle! vois donc, maman, ces prairies dans le vallon, comme elles sont magnifiques ! chaque brin d'herbe est garni de diamants tout aussi resplendissants que

ceux du riche collier que les soldats ennemis t'ont enlevé pendant le pillage.

— Ma fille, répondit Théolinde, ce ne sont pas des diamants que tu vois briller sur les plantes , ce sont des gouttes d'eau tombées du ciel sur le gazon, et qui brillent toujours du même éclat quand le soleil donne dessus. Cette eau s'appelle la rosée.

— Et ces clochettes des troupeaux , reprit Adelina, elles sont beaucoup plus retentissantes et plus harmonieuses que celles des troupeaux de nos contrées. D'où vient donc cela?

— Gela vient, dit la mère, de ce que les clochettes des vaches qui broutent sur les Alpes sont beaucoup plus grandes et d'un métal plus pur que chez nous.

— Ahl mais écoute donc, maman, le son de ces clochettes ; j'en entends encore résonner de pareilles dans le lointain, quoique je n'y aperçoive pas de troupeaux , et ce nouveau son a une douceur singulière.

— C'est l'effet de ce que nous appelons Vécho; c'est le son même de ces clochettes , qui , frappant contre les parois de ces rochers que tu vois là-bas , nous est envoyé et nous paraît un nouveau son. »

Pendant cette conversation, le vieux Jacques, qui avait passé la nuit dans la clairière où devait s'établir la future demeure de Théolinde, entra chez la comtesse, et lui dit : « Je viens vous annoncer, noble dame, que j'ai maintenant dressé le pLin de votre demeure; ce sera une simple cabane, mais assez commode et surtout assez solide pour vous mettre à l'abri des intempéries des saisons. Georges,

le père de notre hôte , possède une suffisante provision de poutres, de lattes et de planches; il est disposé à nous les céder à un prix raisonnable. Pour que notre construction soit plus forte et mieux close, nous en garnirons tout l'intérieur avec des écorces d'arbre; Georges m'a promis de m'aider dans les travaux , de sorte qu'en sept à huit jours au plus tout sera terminé. »

Jacques tint parole. Dès le matin du huitième jour, la nouvelle cabane fut prête à être habitée. Ses dehors avaient peu d'apparence ; mais, grâce à sa position , cette habitation était d'un effet pittoresque et ravissant. Riante comme le séjour de la paix, elle était placée à l'ombre et, pour ainsi dire, sous la protection du grand et vieux chêne qui occupait le milieu de cette clairière , entourée ellemême d'une ceinture de rocs boisés. Le chêne majestueux étendait ses longues branches chargées d'un épais feuillage sur l'humble cabane , dont le toit couvert en écorces d'arbre , et dont ]a porte et les .volets, peints à l'huile et d'un joli vert, offraient un coup d'oeil charmant.

A environ quatre lieues de cette contrée solitaire était situé, dans un agréable vallon , un petit bourg assez commerçant, où le vieux Jacques allait fréquemment acheter des provisions pour Théolinde, Adelina et lui.

Ce fut aussi là qu'il se procura du papier de tenture pour décorer l'intérieur de la cabane solitaire; i y acheta encore plusieurs pots de belles fleurs, .ju'il plaça devant les fenêtres ; enfin il ne négligea rien de ce qui pouvait embellir cette demeure. Au

fond était une petite cuisine , distante de deux pas à peine d'un creux de rocher que le bon Jacques avait appproprié pour lui servir de chambre à coucher.

L'acquisition de tant d'objets destinés à rendre la petite cabane plus agréable et plus commode avait dû bientôt épuiser les ressources pécuniaires du fidèle Jacques. Il n'avait rien voulu épargner de ce qui pouvait rendre à sa noble maîtresse la solitude plus supportable : il acheta des lits et tout le linge nécessaire. Il trouva aussi le moyei^ de faire gagner quelque chose à Théolinde par la broderie et le tricot; c'était lui qui allait placer ces produits du travail de la dame et lui chercher de nouvelles commandes; de sorte qu'on se vit pour longtemps à l'abri du besoin. Théolinde avait fait vendre par Jacques les riches bracelets et les bagues de diamants qu'elle avait apportés dans son exil, et dont le prix servit également à l'achat du mobilier et des provisions. Elle ne conserva de ces bijoux que son anneau nuptial et celui que son défunt époux lui avait renvoyé. Ces deux objets lui étaient trop précieux , elle les garda comme un souvenir des heureuses années de son mariage.

Théolinde savait admirablement jouer du luth : elle en donna des leçons à sa fille Adelina , qui en profita très -bien. Mais le principal soin de cette tendre mère fut d'apprendre à son enfant les vérités de la religion et d'en former une bonne chrétienne. Tous les dimanches elle descendait dans la vallée , en compagnie de sa fille Qt du vieux Jacques, pour assister aux offices de la paroisse. Néanmoins le profond chagrin que lui avait causé la perte d'un

époux adoré ne pouvait s'adoucir, et elle trouvait un douloureux plaisir à manifester ses regrets, en restant fidèle au vœu qu'elle avait fait de ne jamais quitter ses habits de deuil.

Cependant le grand âge de Jacques, et les fatigues des guerres qu'il avait faites, ne tardèrent pas à diminuer ses forces, et bientôt il vit clairement que sa fin approchait. Il dit un soir : « Je me sens de plus en plus affaiblir, et j'aperçois déjà des signes certains d'une mort prochaine. Mon inquiétude sur votre sort, ma noble dame, et sur celui de votre enfant, est la seule chose qui rende pénible mon départ de ce monde. Malgré toutes nos précautions, je ne puis me défendre d'une certaine crainte. Le chevalier Grimmo de Durcoin a des amis nombreux et puissants, et si jamais il venait à découvrir votre asile , vous auriez tout à redouter de sa vengeance ; je vous conseille donc de cacher soigneusement votre qualité, et de changer de nom, même dans l'intérieur de votre solitude. »

Théolinde , surprise autant qu'affligée de ce disr cours d'un serviteur et d'un ami dévoué et fidèle, répondit : « Votre mort, mon cher Jacques, serait la plus terrible calamité que Dieu pût m'envoyer dans la position où je me trouve. Mais j'ose espérer que vous vous trompez , et je ne cesserai de prier le Seigneur de ne point me faire subir cette cruelle épreuve. Toutefois je suivrai le prudent conseil que vous venez de me donner. Il fut convenu que Théolinde se nommerait dorénavant Mathilde, et qu'Adelina s'appellerait Agnès.

Les sinistres pressentiments du bon Jacques ne

se réalisèrent que trop tôt. Peu de jours après cette conversation , le vieillard étant sorti après le dîner pour aller se promener dans les montagnes, on vit arriver en toute hâte la fille d'un chasseur de chamois dont la hutte se trouvait à une lieue de là. Cette fille annonça que le vieux Jacques s'était trouvé mal en route au point de ne pouvoir revenir chez lui; on l'avait recueilli dans la hutte du chasseur, d'où il envoyait prier la noble dame de venir le voir avant sa mort.

Mathilde partit aussitôt avec Agnès, et trouva son fidèle Jacques étendu sur un lit dans la hutte du chasseur. Il avait été frappé d'apoplexie , et n'avait plus guère la force de parler. Le curé du village voisin, appelé à la hâte, arriva promptement, lui administra les sacrements, et l'assista des secours de la religion jusqu'à son dernier soupir.

Le troisième jour après son décès , la dépouille mortelle du respectable vieillard fut, d'après les démarches de Mathilde, déposée au cimetière du village voisin , et l'on y chanta une messe solennelle pour le repos dé son âme. Le cœur de Mathilde saigna encore longtemps au souvenir de la perte de cet ami fidèle , dont la prévenante activité , les sages conseils et l'appui lui étaient si utiles dans sa triste position, et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine qu'elle put s'habituer à pourvoir elle-même à tout ; enfin, pourtant, sa douce résignation à la volonté de Dieu adoucit et cicatrisa les profondes plaies de son cœur.

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