CHAPITRE VI
Le pieux ermite.
Non loin de là cabane de Mathilde, mais au fond des gorges les plus retirées de la montagne, et partout entourée de rochers et de broussailles, se trouvait la paisible demeure d'un pieux ermite connu dans la contrée sous le nom de père Benno. Derrière son asile solitaire s'élevait une antique chapelle dont le modeste clocher était surmonté d'une croix dorée. Devant la cellule de l'anachorète, couverte en chaume, et dont les murs et les fenêtres étaient tapissés de lierre , on voyait un petit jardin planté de fleurs et d'arbustes. Un peu en avant, sur la droite, on voyait deux arbres fruitiers en plein rapport, couverts de leurs branches, une petite table et des bancs de gazon. Tout auprès, une harpe était suspendue aux rameaux d'un superbe tilleul. Le printemps embellissait la nature, qui semblait reprendre une nouvelle vie. Un matin, la douce lumière de l'aurore commençait à se répandre sur l'ermitage, les rochers et les arbres, et se changeait progressivement en une clarté vive et brillante. La cloche venait de sonner matines , lorsque Benno , sortant de la chapelle , se mit à genoux , et fit sa prière. Après avoir un instant contemplé le pittoresque paysage, il prit sa harpe et chanta :
Comme là- bas le soleil brille!
De mille feux le ciel pétille.
Qui rend si beau cet horizon?
C'est Dieu ! Pour nous que TÉlernel est bon !
D'un nuage d'or entourée , De ce mont la cime élevée Semble redire à ma raison :
C'est Dieu ! Pour nous que l'Étemel est bon !
Vois-tu cette source limpide Jaillir de ce rocher aride , Qui la fait fuir sur le gazon ?
C'est Dieu ! Pour nous que l'Éternel est bon !
Des oiseaux sous le frais ombrage Que j'aime le joli ramage !
Que chantent-ils dans le vallon ?
C'est Dieu! Pour nous que l'Éternel est bon!
Le berger assis sur Therbette Chante , appuyé sur sa houlette , Le doux refrain de sa chanson :
C'est Dieu ! Pour nous que l'Éternel est bon !
Allons , mon cœur, reprends courage !
Au Ciel adresse ton hommage , Redis en bénissant son nom :
C'est Dieu ! Pour nous que TÉternel est bon !
Après avoir terminé ce cantique du matin , Benno rentra dans sa cellule.
Peu d'instants après, un chevalier ayant pour
guide un jeune pâtre parut sur le sommet d'une roche voisine. Il était vêtu d'un riche costume, mais sans cuirasse et sans casque. Un chapeau orné d'un beau panache couvrait sa tète , un glaive était suspendu à son côté , et sa lance lui servait de bâton de voyage.
« C'est donc ici que demeure le Père Benno ? » demanda le chevalier au pâtre; et ses yeux se promenaient avec admiration sur la belle contrée. « Quel magnifique coup d'œil ! quelle agréable retraite ! en vérité , notre ermite a su bien choisir sa demeure. » Enfin il s'approcha de l'ermitage , et , tirant sa bourse, il dit au jeune pâtre : « Je te remercie , jeune homme , de m'avoir guidé avec tant de zèle et d'empressement : tiens, prends ceci, je te le donne pour ta peine. » Le chevalier, en venant visiter cette partie des Alpes, avait passé la nuit précédente dans le chalet du père de ce jeune homme , et , comme ses hôtes n'avaient voulu accepter aucun paiement pour l'hospitalité qu'ils lui avaient accordée, le chevalier croyait devoir récompenser d'autant plus généreusement leur fils; il lui mit une pièce d'or dans la main. ^
<( Comment, seigneuri dit le jeune pâtre, prendre de l'argent pour le léger service que j'ai pu vous rendre en vous accompagnant I Fi donc I ce ne serait pas beau. » Puis, jetant les yeux sur la pièce d'or que le chevalier lui avait donnée, il s'écria frappé d'élonnement : « Ehl mais, que vois-je? de l'argent jaune I je croyais qu'il n'y avait que de l'argent blanc et rouge.
— Ah ! ah I reprit le chevalier, c'est que tu ne
connais que des pièces d'argent et de cuivre; mais ceci est de l'or.
— De l'or! permettez que je l'examine un peu. Quoi ! c'est ce petit objet dont on fait tant de cas ! J'avais bien entendu parler d'or, mais voici la première fois que j'en vois. Je m'en étais fait une tout autre idée. Reprenez ça, je n'y trouve rien de bien merveilleux. »
Le chevalier fit de vains efforts pour expliquer à ce jeune enfant la nature et la valeur de l'or. Il lui dit en outre qu'avec cette pièce on pouvait acheter facilement deux chèvres ou deux brebis.
<£ Vous plaisantez! lui dit le pâtre; il faudrait avoir perdu la tète pour donner deux chèvres ou deux brebis en échange de cette chétive petite pièce; cela ne vaut pas seulement ma houlette.
— Cependant, mon garçon, les gens qui possèdent beaucoup d'or passent pour très-heureux. Avec de l'or on peut tout avoir.
— Diantre! ah! s'il en est ainsi, donnez-la-moi. Nous avons un voisin qui est malade de chagrin. Il ne peut dormir ni manger; il est toujours triste et abattu; je vais lui donner cette petite pièce d'or, pour qu'il s'achète la santé , le sommeil , l'appétit et la gaieté.
— Oh ! oh ! tout ce que tu dis là ne peut s'acheter; mais il y a une foule de choses belles et utiles que l'on peut acheter quand on a de l'or.
— Hum! nous autres gens de la montagne nous avons tout ce qu'il nous faut : nous jouissons même de beaucoup de belles et bonnes choses dont nous pourrions nous passer au besoin. Notre petit champ,
noire jardin , nos prairies , nos troupeaux de brebis et notre forêt nous fournissent abondamment du pain, des fruits, des légumes, du lait , du miel, de la laine, du chanvre et du bois; je. ne puis m'imaginer ce qu'il nous faudrait encore plus, i^
Le chevalier, surpris autant que charmé des répliques judicieuses de ce jeune montagnard , se dit à lui-même : Heureux enfant habitué dès le berceau à une vie frugale, élevé loin de la corruption du siècle , il a de bonne heure appris à connsdire et à estimer les seuls vrais biens de la terre : le contentement, la santé et la paix de la conscience. Heureux mortels, vous ignorez même le nom des besoins factices des habitants de la ville I Oui , c'est ici , dans les chalets des pâtres de la montagne séparés du monde entier, et où l'or n'est ni connu ni recherché, qu'existe réellement l'âge d'or. Puis, s'adressant au jeune homme : ce Mon garçon , tes paroles dénotent plus de sagesse que tu ne penses. Petit berger, tu es un grand philosophe.
— Quelle bête me nommez- vous là? s'écria le petit berger avec vivacité ; si c'est une injure que vons me dites, veuillez vous en dispenser, je vous en prie...
— Non, non, calme -toi, mon enfant, interrompit le chevalier. Je n'ai point voulu t'injurier; au contraire , ce nom est honorable sous bien des rapports. Écoute, mon garçon, tu m'as rendu un grand service en me guidant vers cet ermitage ; ton langage m'a fait un plaisir infini. Je voudrais à mon tour faire quelque chose qui te fût agréable.
— Eh bien I répliqua le petit berger, savez -vous
chanter, Monsieur? j'aimerais mieux ime chansonnette que votre pièce d'or.
— Je sais bien un peu chanter, répondit le chevalier, mais je suis trop affligé : va, mon ami, je suis trop malheureux.
— Eh bien! à quoi vous sert donc votre or?
Vous voyez qu'il ne rend pas heureux. Non, non, je préfère mes chansons à votre or; je chante toujours, moi, et je suis en même temps si content, si content, que je n'échangerais pas mon contentement contre un sac tout rempli de pièces d'or. Écoutez -moi, et vous allez voir. » Alors il chanta, en sautant et en gambadant, la chansonnette suivante :
Le jeune agneau , dans le pacage , £n liberté prend ses ébats , £t chercha , à Tombre du feuillage , L'herbe dont il fait son repas.
On voit comme lui sur la terre L*enfant aimable et gracieux Trouver près de sa bonne mère Un bonheur dont il est joyeux.
La brebis aime la pâture ; L*enfant vit en mangeant son pain.
S'il meurt , Fauteur de la nature Lui procure une douce fin.
La franche gaieté de cet enfant charma le chevalier, qui lui exprima sa satisfaction et lui dit : « A présent, va rejoindre mon domestique, qui
OK. C. S. [:u si^nii-.] 8
m'attend auprès de ce rocher là-bas. Je désire m'entrelenir seul avec l'ermite.
— Bien, bien, seigneiu*, s'écria le joyeux enfant en s'éloignant; mais ne restez pas trop longtemps, car mon troupeau et moi nous pourrions bien perdre patience. »
Le chevalier s'approcha alors de l'ermitage, et tira la sonnette. Benno sortit. Sa tête vénérable était chauve, une épaisse et longue barbe descendait sur sa poitrine ; il dit : ce Que Dieu vous bénisse , noble étranger. Quel sujet vous amène de si grand matin vers ma cellule ? et en quoi le vieux Benno peut-il vous obliger?
— Mon Père , reprit le chevalier, le malheur s'est appesanti sur ma tête; mon cœur souffre. Voilà déjà plusieurs nuits que le sommeil n'a fermé mes paupières. Ayant entendu parler de vos vertus et de l'efficacité de vos prières, j'ai pris la résolution de venir implorer votre secours , et de passer quelques jours avec vous dans votre ermitage, si vous avez la bonté de me le permettre : ne me le refusez pas , je suis un malheureux qui cherche des consolations.
— Oh ! s'il en est ainsi , reprit Benno , soyez le bienvenu , tous les malheureux sont mes frères ou mes fils. Pensez que c'est votre père qui vous tend la main. Tout ce que Benno pourra faire pour vous soulager, il le fera; tout ce que ma pauvre cellule renferme est à votre service. Venez , asseyez- vous sur ce banc de mousse à l'ombre du pommier, car vous devez être fatigué de la montée , et sans doute aussi vous avez faim et soif. J'irai tantôt chercher
des provisions pour le temps de voire séjour. Je trouverai tout ce qu'il faut à une grande ferme assez éloignée d'ici , et voilà de quoi attendre mon retour. Je vous offre toutes les provisions de ma cellule, je reviens dans Tinstant. :»
A ces mots, Benno tira d'une espèce d'armoire une cruche de grès, deux gobelets, une petite miche et une corbeille pleine de fruits. Il posa tout cela sur la table, et dit : « Prenez, noble chevalier; c'est tout ce que je puis vous offrir en ce moment; d'ailleurs l'appétit est le meilleur des cuisiniers , et vous n'en manquez pas , je pense.
— Ah ! bon Père Benno , répondit le chevalier, je ne pense guère dans ce moment à manger et à boire ; je suis si afffigé. . .
— H ne faut jamais l'être , interrompit le Père Benno ; vous devez songer sans cesse que les afflictions mêmes nous viennent de la main de Dieu. Allons, chevalier, videz cette coupe : le vin épanouit et ranime le cœur de l'homme. Ne repoussez pas les dons du Ciel. A votre santé, vivent les cœurs joyeux ! et que Dieu console et réjouisse les mélancoliques, afin qu'ils redeviennent heureux. Trinquons.
— Hélas I soupira le chevalier ; oui, que Dieu console et réjouisse les mélancoliques, et qu'il préserve les heureux de souffrances aussi cruelles que les miennes.
— Eh quoi I les souffrances ne sont pas un si grand mal que l'on s'imagine. Dieu est un bon père, ses desseins sont toujours sages; quand il nous envoie des revers , il nous fournit l'occasion ou de
nous corriger de nos défauts , ou de nous affermir dans la vertu. D'ailleurs nos souffrances sont passagères comme tous les phénomènes de la nature. Le soleil ne peut luire sans interruption ; les vents et les orages sont aussi des bienfaits pour la terre. Il a fallu aussi bien de la pluie que du beau temps pour faire mûrir le vin généreux qui brille dans cette coupe et en jaillit en perles liquides. Le bonheur et le malheur sont pareillement nécessaires pour former de nobles caractères , et produire des sentiments élevés et généreux. Que vois-je! une larme s'échappe de vos yeux... Je respecte votre vive douleur; mais, quel qu'en soit le motif, croyez-moi, prenez bon courage. Le temps de la pluie, des orages et du tonnerre ne dure pas toujours, et pour vous aussi brilleront des jours plus sereins.
— Non, jamais,- jamais pour moi, soupira le
chevalier; et son regard douloureux se fixait sur la terre.
— Pourquoi non? d'où vient ce découragement?
Moi aussi, tel que vous me voyez, j'ai beaucoup souffert. J'étais autrefois un vaillant guerrier; j'ai assisté à bien des combats , essuyé bien des privations et des fatigues, comme aussi j'ai habité bien des châteaux et goûté les maux aussi bien que les jouissances de la vie. Une maudite flèche, en me fracassant le bras droit, m'a fermé la carrière militaire. Dès lors tous les malheurs imaginables sont venus fondre sur moi. Mais aujourd'hui je remercie Dieu des maux qu'il m'a envoyés encore plus que des jouissances qu'il m'avait procurées; la prospérité
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m'enivrait , l'adversité m'a ramené à la sagesse et à la modération. Je croyais d'abord que je ne rirais jamais de bon cœur, et que pour moi il n'y aurait plus sur la terre ni joie ni tranquillité. J'ai pris le monde en dégoût. Je me suis retiré dans ces rochers sauvages : c'est ici, dans cette cellule silencieuse et solitaire, que Dieu me rendit le calme et le repos. Grâce à sa providence, tout se termine bien ici-bas : ouvrez donc votre âme à l'espérance , et consolez-vous comme moi.
— Il m'est difficile de croire, mon bon Père, que vos souffrances aient égalé les miennes. Je vais vous faire le récit de mes infortunes, et vous jugerez.
— Oui, chevalier, contez-moi vos douleurs, cela vous soulagera, et je vous écouterai avec le plus vif intérêt. »
L'étranger commença ainsi : « Je suis le chevalier Âdelbert de Haute -Roche, fils unique du comte Cuno de Haute-Roche.
— Quoi I s'écria Benno , vous êtes le fils du feu comte de Haute-Roche! soyez alors mille fois le bienvenu. Votre père était un noble et vaillant chevalier; je l'ai bien connu, car j'ai servi sous lui. Son château s'élevait majestueusement sur la cime d'une montagne boisée, comme la couronne sur la tête d'un roi. Tous les environs, champs, forêts, prairies, aussi loin que la vue pouvait s'étendre du haut du château, dépendaient de son domaine.
Tous les habitants de la vallée étaient ses vassaux. Votre mère, que Dieu l'ait en sa sainte garde! était une dame accomplie, une âme véritablement pieuse
et chîiritable. Vous aussi , cher Adelbert , je vous ai vu plusieurs fois , lorsque vous n'étiez encore qu'un bel enfant brillant de fraîcheur et de santé. Vous n'aviez alors que six. ans, et je doute que vous puissiez vous souvenir de m'avoir remarqué dans la foule des hommes d'armes de votre père; mais moi je me rappelle encore très -bien les cris d'enthousiasme avec lesquels nous avions coutume de , vous saluer toutes les fois qu'au retour d'une campagne nous étions rassemblés pour la revue sur la place d'armes du château de Haute-Roche , et que votre père vous promenait dans nos rangs.
« Ah! mon Dieul comme le temps passe! Vous n'étiez qu'un enfant alors, et vous voilà un homme dans toute la vigueur de l'âge. Oh! je ne puis vous exprimer quelle joie j'éprouve dans ma vieillesse de revoir en vous , mon cher Adelbert , le fils de l'illustre chef qui nous menait aux combats et à la victoire. »
Le chevalier serra affectueusement la main du vénérable ermite, et lui dît : « Je ne me souviens pas de vous avoir jamais vu ; mais je suis enchanté de rencontrer ici, d'une manière aussi imprévue, un des braves compagnons d'armes de mon père ; cette heureuse rencontre m'encourage encore plus à vous faire part de mes infortunes. Je continue donc :
« Après la mort prématurée de mes parents , le chevalier Othon d'Apremont , ami d'enfance de mon père , me prit dans son château , qui était situé à plusieurs journées de marche de celui où j'étais né. Là il me donna une éducation soignée, et plus tard
il m'accorda en mariage sa fille Théolinde, dont la beauté ravissante était encore le moindre des avantages; il me serait impossible de vous décrire sa bonté ^ sa modestie, sa piété, son affabilité et sa douceur. Nous vînmes habiter le château de Haute- Roche, où mon épouse sut bientôt se faire aimer et chérir comme le modèle de toutes les vertus. Un an après, elle donna le jour à une enfant charmante, que nous nommâmes Adelina , et qui surpassait en beauté tous les enfants que j'avais vus jusqu'alors. Déjà cette enfant commençait à grandir, déjà ses yeux me connaissaient, déjà elle me tendait ses bras avec un sourire d'ange, et commençait à bé« gayer les noms de papa et de maman, lorsque tout à coup la guerre éclata, et je fus appelé à l'armée. 11 fallait partir, nos adieux furent déchirants; l'enfant, il est vrai, ne comprenait encore rien à ce qui se passait; mais sa mère, ma tendre épouse, tomba évanouie entre mes bras... :»
Le chevalier essuya une larme qui vint mouiller ses paupières, puis il reprit son récit :
« Vous savez quelle malheureuse tournure prit la guerre. La supériorité du nombre nous accabla. Bientôt nous vîmes envahir nos campagnes, saccager nos châteaux, ravager nos villes et nos villages par le fer et le feu. Les funestes nouvelles que nous recevions journellement à l'armée, et mon inquiétude sur le sort de ma femme et de mon enfant, me déterminèrent enfin , ne pouvant quitter mon poste, à envoyer un de mes écuyers, déguisé en pèlerin, au château de Haute - Roche , pour voir ce qui s'y passait, et j'attendis son retour avec anxiété. Mais
mon fidèle écuyer ne revint pas, je n'en ai plus entendu parler, et j'ignore ce qu'il est devenu. Vous pouvez bien vous imaginer dans quelle perplexité je me trouvai alors. Tout le jour nous combattions les ennemis, et, la nuit, le chagrin et l'inquiétude m'empêchaient de fermer les yeux.
« Enfin la paix fut conclue, je revins dans mes foyers. Mais quel triste spectacle s'offrit à mes regards! de loin je vis mes donjons à moitié détruits, et du château paternel je ne retrouvai que les ruines; l'ennemi, en se retirant, l'avait incendié. Le village situé au bas du château avait été également la proie des flammes. Les malheureux paysans, qui avaient construit de misérables huttes de sapin auprès de leurs maisons réduites en cendres, poussèrent des cris de douleur et de joie en me revoyant. C'est d'eux que j'appris l'affreuse nouvdle de la mort de mon épouse et de sa fille. « La bonne dame, disent -ils, cherchant à se soustraire à la domination de l'ennemi , voulut traverser pendant la nuit le torrent qui baigne les murs du château , mais elle a péri dans les flots avec son enfant; car on a trouvé le lendemain la petite barque renversée, et un voile arrêté dans les roseaux du rivage. » J'avais le cœur brisé quand je gravis à cheval la montagne de mon château pour en visiter Tintérieur. Des larmes brûlantes coulaient sur mes joues pendant que j'errais au milieu de ces décombres, et que mes regards cherchaient et examinaient encore les lieux où j'avais passé une si douce enfance, où j*avais goûté tant de félicité comme époux et comme père. Ces ruines immenses m'offraient l'image de
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mon bonheur anéanti; je passai toute la nuit assis sur un pilier abattu, et j'appuyai ma tête appesantie contre un pan de murailles encore noirci par les flammes dévastatrices; mes yeux fatigués appelaient le sommeil, mais en vain. Mille fois mes regards se fixèrent sur le ciel, chargé de sombres nuages. Hélas! je me trouvais à l'endroit même où était autrefois notre petit salon de famille, et où pendant de longues soirées orageuses j'étais assis devant le foyer paternel , près de Théolinde , avec de braves et fidèles amis. Au moment où je me rappelais ces doux 'souvenirs j la^pluie tombait à flots pressés, la tempête mugissait dans ces murs entr'ouverts , et je n'aurais pu y trouver un abri contre la fureur de Torage... Depuis ce temps mon château à été rebâti , les maisons de mes bons paysans ont été relevées ; mon bonheur seul , le bonheur de ma vie , détruit de fond en comble, ne saurait jamais se rétablir.
— Mais vous ne m'avez pas dit, fît observer Benno , d'où vous vient celte blessure dont j'aperçois encore la cicatrice sur votfe joue?
— Ceci, répondit A delbert, me rappelle encore un cruel souvenir. Nous avions dans notre corps d'armée un chevalier peu estimé à cause de son caractère déloyal , connu comme un dissipateur, et à qui tous les moyens étaient bons pour se procurer de l'argent. Un soir, nous étions avec plusieurs autres chefs dans une réunion, célébrant joyeusement, le verre à la main, un avantage que nous venions de remporter sur l'ennemi. Ce chevalier,, nommé Stein, fit tomber à dessein, je crois, la conversation sur Vanneau nuptial que je portais
alors à mon doigt, et que je ne quittais ni jour ni nuit. Stein me proposa la gageure que dans Tespace de vingt-quatre heures il saurait me tirer la bague du doigt sans que je m* en aperçusse. La chose, que je regardais dans ce moment comme impossible, se réalisa cependant dès la nuit suivante. Stein avait probablement glissé un narcotique dans mon verre, et il profita de mon sommeil pour me dérober la bague, car dès le lendemain matin je m'aperçus qu'elle avait disparu. Je payai la gageure et redemandai ma bague; mais Stein, aussi déloyal que querelleur, me la contesta, sous prétexte qu'elle était comprise dans la gageure et devenue sa propriété. Ce gage chéri de ma bien -aimée Théolinde m'était trop précieux pour y renoncer aussi facilement ; il en résulta un combat à outrance dans lequel mon adversaire me renversa d'un coup d'épée à travers le visage ; et avant que ma blessure fût guérie, Stein avait quitté l'armée et pris la fuite. Plus tard j'appris d'une manière certaine que cet homme déloyal s'était laissé gagner par un des chefs de l'armée ennemie pour m'enlever ce bijou , et qu'il en avait reçu une somme considérable. Et cependant je ne puis encore concevoir quel motif pourrait avoir porté l'étranger à se procurer à un si haut prix un bijou qui, pour tout autre que pour moi, était presque sans valeur. Toujours est-il que la ruse la plus infernale m'a privé du souvenir le plus précieux que je tinsse de ma chère Théolinde. »
A ces mots , Adelbert jeta autour de lui des regards tristes et sombres, quand tout à coup ses yeux rencontrèrent la harpe, suspendue à l'arbre, à
rentrée de Termitage. « Voilà un instrument , dit-il , qui me rappelle encore le souvenir de ma pauvre Théolinde. Elle aimait la harpe, elle en jouait d'une manière admirable, en l'accompagnant d'une voix mélodieuse. Je me rappelle qu'un matin, c'était avant notre mariage, je lui fis présent d'un petit bouquet composé de muguet de violettes et de myosotis; c'étaient ses fleurs favorites. Dans la soirée du même jour elle me dit avec un charmant sourire : « Vois, mon Âdelbert, l'aimable petit bouquet que tu m'ofiris ce matin , je l'ai porté sur mon sein; 'déjà il est presque tout fané; mais voici un autre petit bouquet que je t'offre à mon tour; pour celui-ci tu le planteras dans ton cœur, et il s'y conservera. » Alors elle me chanta une romance qu'elle avait composée elle-même au sujet de ses trois fleurs favorites, et qui restera toujours gravée dans ma mémoire.
— Seriez-vous assez aimable , lui dit Benno , pour me chanter cette romance composée par votre défunte Théolinde? Je vous accompagnerai volontiers sur la harpe, dès que j'en aurai saisi l'air. »
Adelbert commença à chanter, tandis que Benno raccompagnait sur la harpe.
Parmi les fleurs de la prairie Que Dieu créa pour Tembellir, J'en aime trois ; leur modestie Channe toujours mon souvenir.
La jeunesse en fait des guirlandes Pour parer le chapeau coquet; Moi , qui les destine aux offrandes , Je les unis dans un bouquet.
Symbole de douce innocence , Le muguet, de sa blanche fleur, En rhonneur de la Providence , Exhale sa suave odeur.
Élancé de son vert feuillage , Chaque bouton , en fleurissant, Semble rendre un sincère hommage A la gloire du Tout-Puissant.
La tendre et douce violette, Qui se cache sous le gazon , Humblement ouvre sa clochette Pour embaumer Tair du vallon.
Elle étale avec complaisance Ses doux parfums, ses simples fleurs ; Emblème de la bienfaisance , Elle sourit à tous les cœurs.
Quand la bienfaisante rosée A. rafraîchi le sol brûlant , Plus belle on voit la germandrée Ouvrir son calice charmant.
Sans cesse elle se renouvelle , Du jour si vif bravant l'ardeur :
C'est rimage toujours fidèle De Tamitié , du vrai bonheur.
Reçois ces trois aimables fieui-s Que pour toi ma main a cueillies ; Leurs parfums , leurs tendres couleurs L'emportent sur les plus jolies.
Ton cœur doit dire en les voyant :
Des vertus elles sont Temblème ; Cher époux, en les imitant.
On trouve le bonheur suprême.
AGNÈS. 18t
Cette romance plut singulièrement au vénérable anachorète , et il insista pour que le chevalier Adelbert passât la journée entière à Termitage. Benno promit de lui servir lui-même de guide le lendemain matin ; en conséquence le petit pâtre qui avait montré le chemin à Adelhert fut renvoyé chez ses parents.