CHAPITRE VIL
La jeune bergère.
Depuis la mort de Jacques, les ressources de l'infortunée Mathilde avaient éprouvé une forte diminution. Ce bon et honnête vieillard avait eu le talent de procurer un débouché certain et avantageux aux ouvrages d'aiguille de la pauvre veuve. Beaucoup de personnes à qui son âge et ses manières engageantes avaient inspiré de l'intérêt , lui donnaient de nouvelles commandes plutôt par égard pour lui que par compassion pour la dame infortunée que Ton ne connaissait pas. Aussi la pauvre comtesse avait quelquefois tant de travaux à faire , qu'il lui arrivait de prolonger ses veilles fort tard. En outre, plusieurs dames charitables, sur les sollicitations de ce serviteur dévoué , envoyaient d'assez abondants secours en vivres.
I^ mort de Jacques fît tarir ces ressources : la diminution de la recette par le manque de commandes et la suspension des subsistances ne pernii-
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rent plus de faire face aux dépenses nécessaires. Les privations de toute espèce affaiblirent tellement la santé de Mathilde , qu'elle ne pouvait plus marcher qu'à l'aide d'un bâton. A la fin, elle tomba dans un tel abattement , qu'elle fut forcée durant plusieurs semaines de garder le lit. Pourtant quelques Êdblés secours venus à propos ranimèrent un peu ses forces ou plutôt son courage; elle se leva, et, vêtue de sa robe de grand deuil , couverte d'un voile noir, appuyée sur un bâton , elle sortit de sa cabane , s'assit sur un banc de mousse, et plaça sa corbeille à ouvrage à côté d'elle. « mon Dieu , dit-elle en relevant son voile et jetant autour d'elle un regard de mélancolique satisfaction, il y avait si longtemps que je ne m'étais trouvée sous ce beau ciel d'azur! depuis bien des jours je n'ai vu le vert feuillage des arbres qu'à travers les étroites fenêtres de ma cabane. Que ces trois semaines passées sur mon lit de douleur m'ont semblé longues ! Avec quel bonheur je viens ici respirer cet air si doux et si frais! Grâces, grâces vous soient rendues, ô mon Dieu, qui avez daigné me rendre la santé. Pourtant je me sens encore faible, très-faible... »
Elle prit son ouvrage et voulut se mettre à coudre,* mais, voyant qu'elle n'en avait pas la force, elle dit en soupirant: c Je ne puis pas, c'est impossible; mes yeux se troublent, ma main tremble; je ne suis pas en état de faire un seul point..., et cependant il le faut, nous n'avons plus de pain; hier nous avons mangé notre dernier morceau. En ce moment la moindre nourriture me ranimerait. » Elle essaya donc de travailler, mais l'ouvrage tomba
de ses mains défaillantes; et elle reprit encore : « C'est impossible. Mon Dieu I comment ferai-je? comment nourrir ma fille et moi? Nous faudra-t-il mourir de faim dans ce désert? mon Dieu I mon Dieu! s'écria - 1 - elle avec un douloureux accent, nous avez- vous oubliées? ne songez -vous plus à nous? Oh I envoyez-nous au moins des consolations et de l'espoir , si vous ne voulez pas nous envoyer des secours. » Un torrent de larmes s'échappait de ses yeux , elle se rassit et appuya sa tête sur une de ses mains. «: Je me sens mal. Hélas I mon âme est découragée, et un poids énorme oppresse mon cœuri »
En ce moment Agnès, revenant de la montagne, un petit panier au bras , accourut vers sa mère et dit : « Hélas I ma pauvre maman , je reviens ma corbeille vide , je me suis vainement présentée à plusieurs portes pour demander la charité, on ne m'a pas donné une seule bouchée de pain. Depuis que le bon vieux Jacques est mort, les personnes auxquelles il nous avait recommandées ont bien changé. « La misère, m'ont -elles dit, est trop grande dans ces montagnes , nous n'avons pas trop de pain pour nous-mêmes. » En revenant, j'ai cueilli quelques fraises pour toi ; c'est tout ce que j'ai pu trouver ; mais à quoi nous servira ce peu de fruits?
— N'importe, dit la mère, c'est toujours quelque chose , et , si faible que soit ce secours, rendons-en grâces à Dieu . :»
Agnès regarda sa mère, et, apercevant alors ses yeux gouflés de larmes , elle l'embrassa et lui dit :
« Tu as encore pleuré. Ne pleure plus, chère maman, je ne puis te voir pleurer, cela me fait tant de peine. Oh ! ne pleure plus, je t'en prie 1
— Calme -toi, mon enfant, tu vois que je te souris.
— Oui , mais tu ne me souris pas de bon cœur. Ah! mon Dieu, comme te voilà pâle! Je crains que tu ne redeviennes malade; ne te chagrine donc pas tant; cela me ferait devenir malade aussi : quand je te vois souffrir, je souffre autant que toi.
— Rassure -toi, mon enfant; vois -tu, depuis que j'ai mangé quel<!S[ues-unes de ces fraises que tu m'as apportées, je me sens un peu mieux; mange le reste.
, — Oh non! je n'en prendrais pas une; elles sont toutes pour toi, je n'ai pas faim; et puis d'ailleurs je ne pourrais pas manger, tant je suis triste. T^
Alors Mathilde , vivement émue, serra avec tendresse sa fille contre son cœur, puis tout à coup lui dit d'aller à la cabane ramasser le linge et les vêtements les plus nécessaires et de les lui apporter. C'était pour l'éloigner pendant quelques instants, afin qu'elle ne vît pas les larmes qu'elle ne se sentait plus la force de retenir." Que je suis malheureuse, s'écria-t-elle dès qu'elle se vit seule, surtout de voir souffrir celte chère enfant! Hélas! il est déjà bien dur de se voir réduite à la nécessité de mendier son pain ; mais qu'il est cruel de mendier sans rien obtenir!... Il ne me reste plus d'autre parti à prendre que de quitter cet asile, et d'aller
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avec mon enfant chercher une contrée moins déserte et plus hospitalière, au risque de tomber entre les mains de mes ennemis.. . Dieu de bonté, soyez mon protecteur, daignez me soustraire à toutes leurs recherches. »
Cependant Agnès ne tarda pas à revenir auprès de sa mère , apportant sous son bras un petit paquet de voyage et sou luth dans l'autre main. « Viens , ma chère fille , nous allons quitter cette cabane, nous ne pouvons y rester sans nous exposer à mourir de faim. Mais avant de partir il faut prier le Seigneur de guider notre marche incertaine. y> Alors la mère et la fille se mirent à genoux et adressèrent au Ciel cette invocation : « Dieu tout-puissant , Père miséricordieux et plein de bonté , nous vous remercions des bienfaits dont vous nous avez fait jouir dans ce petit coin de la terre immense que vous avez créée ; daignez nous protéger encore , guidez nos pas vers une contrée hospitalière, et faites-nous trouver des gens dont le cœur soit ouvert à la pitié. »
Après avoir également adressé une fervente invocation à la sainte Vierge , protectrice des malheureux, Mathilde donna la main à sa ûUe, et elles se mirent en route. Mais à peine eut -elle essayer de marcher, qu'elle tomba de faiblesse sur un bloc de granit. A cette vue, Agnès, désespérée, jeta des cris perçants. « Ohl maman, maman, disait-elle , ne meure pas , je t'en prie. »
Mathilde rouvrit les yeux, et peu après ses esprits se ranimèrent; cependant l'excès de son malheur lui faisait verser des larmes en abondance.
€ Hélas! s'écriait-elle en gémissant, jamais encore je ne me suis sentie si malheureuse et si découragée qu'aujourd'hui. Agnès, chère Agnès, seconde-moi dans mes prières, afin que ma confiance en Dieu et en sa, sainte providence ne m'abandonne pas dans cette terrible épreuve. >
Mathilde n'eut pas la force d'en dire davantage , ses pleurs coulèrent de nouveau, et elle appuya sa tète af&iblie contre un angle du rocher. Agnès, croyant que sa mère allait perdre encore connaissance, se précipita vers elle, la soutint dans ses bras, et s'écria d'un accent douloureux : « N'y a-t-il donc ici personne qui puisse nous secourir? Dieu de bonté, venez à notre aide! »
En faisant cette exclamation pieuse elle s'était agenouillée, et tenait ses regards et ses mains jointes élevés vers le ciel. Au milieu de ses ferventes prières en faveur de sa mère , elle entendit tout à coup dans le lointain une voix douce qui chantait les paroles suivantes :
Dis-moi d'où naissent ces alarmes , D'où vient la pâleur de tes traits?
Dieu ne sëche-t-il pas les larmes De qui mérite ses bienfaits?
Agnès, surprise, enchantée, dit à voix basse à sa mère : « Entends-tu , maman? écoutons , que c'est beau!
— Oui , dit Mathilde : on dirait que ces paroles de consolation descendent du ciel pour ranimer notre courage. »
Agnès s'était ^{enoiiillée, et tenait ses regards el ses malos joiales élevés ven le ciel.
Cependant la voix se rapproche et conlinue de chanter :
Vois l'éclat de ces fleurs brillantes Que fit naître le Créateur :
Quand le soleil les rend souffrantes, Dieu sait leur rendre leur fraîcheur.
Écoute le joyeux ramage De ces oiseaux qui dans les airs Rendent un éloquent hommage Au Dieu puissant de Tunivers.
« Oui , disait Agnès, le bon Dieu , dont la sollicitude s'étend jusqu'aux petits oiseaux , nous aime bien davantage , n'est-ce pas , maman ?
— Oui, sans doute, ma chère fille. Celui qui donne aux oiseaux leur pâture pourvoira certainement à notre Subsistance et ne nous oublierai point. ]»
La voix s'approcha bien plus encore , et les deux infortunées entendirent très -distinctement le couplet suivant :
Ne pleurez plus ! la Providence A vos malheurs compatira ; En Dieu placez votre espérance , Jamais il ne vous oubliera.
« Bien , oh I très - bien , s'écria Agnès avec enthousiasme et frappant des mains. C'est justement ce que je te disais. L'as -tu entendu? Nest-ce pas, chère maman, ajouta-t-elle en l'embrassant et en
essuyant les larmes de sa mère , n'est-ce pas , tu ne pleureras plus?
— Non , ma bonne Agnès , répondit la châtelaine; non, non y je ne pleurerai plus. Je me reproche maintenant mon peu de foi. Dieu m'a fortifiée et consolée de la manière la plus touchante. >
Pendant que la mère et la fille s'entretenaient encore de ce sujet , et qu'elles cherchaient à découvrir d'où pouvait venir cette voix mélodieuse, elles virent une jeune bergère descendre dans un ravin entre deux rochers ; elle furetait avec inquiétude dans tous les buissons , et dismt : « Où donc mon agneau peut-il s'être caché? Pourvu qu'il ne soit pas tombé dans quelque précipice. Voilà bien longtemps que je le cherche en vain partout, jamais encore je ne me suis avancée aussi loin dans la montagne. Elle regarda attentivement les rochers environnants pour s'orienter ; en découvrant le vallon, elle résolut d'y descendre pour regagner son troupeau par une route moins pénible. Quand elle aperçut Mathilde et Agnès : « Ciel I s'écria- t-el le, voilà des inconnues , fuyons I ^
— Oh non I ne vous éloignez pas, bonne bergère, lui dit Mathilde d'une voix douce; soyez sans crainte , et venez à notre aide si vous le pouvez : nous sommes pauvres et infortunées.
— O mon Dieu I dit la bergère , dites - moi bien vite en quoi je puis vous être utile. ^
Agnès s'empressa de lui dire que depuis la veille à midi sa mère n'avait encore rien mangé que quelques fraises.
« Ah ! que je suis contente d'avoir encore mon déjeuner tout entier I s'écria la compatissante bergère en ouvrant aussitôt son panier à bras , dont elle tira du pain, une cruche de grès et une écuelle de terre. Prenez, mangez, dit-elle; ce pain est excellent : voici du lait de brebis ; :» et elle lui en versa dans l'écuelle.'^ Buvez, il est doux et agréable. Voici encore quelques fruits, votre jeune demoiselle doit les aimer; tenez, ma chère petite, prenez-les, et voici encore un peu de pain. »
Mathilde et Agnès mangèrent avec délices le déjeuner qui leur venait d'une manière si inattendue; puis Mathide, serrant affectueusement la main de la jeune bergère , lui dit avec émotion : «: Je te remercie, ma bonne enfant; tu es pour moi un ange du ciel que Dieu m'a envoyé au fort de ma détresse. Ta bonté m'a sauvé la vie; sans toi je serais morte de faim. i>
La bergère interrompit ces témoignages de reconnaissance par cette question : « Mais comment vous trouvez-vous dans cette partie stérile et absolument déserte de la montagne? Comment pouvezvous vivre dans cette misérable hutte, si loin de toute société humaine? Vous êtes pauvres et infortunées, venez avec moi , je vous conduirai dans une contrée habitée par de braves gens qui ne vous lais seront pas sans secours.
— Hélas I ma bonne fille , répondit Mathilde , je suis trop faible pour pouvoir quitter ces lieux ; j'ai été malade plusieurs semaines , et il ne m'est pas encore revenu assez de forces pour entreprendre une longue course.