‹ Fernando: Agnès; Le serin; La chapelle de la forêtChapitre 4 sur 46 · Œ. C. S. [3« SÉRIE · texte numérisé non relu

Œ. C. S. [3« SÉRIE

2a FERNANDO.

C'était dans cette espérance qu'il empruntait des sommes considérables. Les usuriers, croyant le voir bientôt maître d'une grande fortune, lui fournissaient autant d'argent qu'il en voulait. Il faisait sans cesse de nouveaux emprunts, à de gros intérêts, qu'il ajoutait toujours aux capitaux, lorsqu'à sa grande terreur et contre son attente il apprit qu'il venait de naître un héritier à son frère. Il essaya bien de restreindre sa dépense , mais pas autant qu'il l'aurait fallu. Congédier un seul de ses gens , ou vendre un seul de ses nombreux chevaux de luxe, lui paraissait une honte. La mort de son frère vint encore aggraver sa position; car cet homme généreux lui avait souvent donné de fortes sommes d'argent , et , tout en blâmant ses prodigalités et son faste, il avait toujours fini par le tirer d'embarras en lui ouvrant sa bourse.

Après la mort du comte Alvarès, Alonzo, devenu tuteur du petit Fernando, avait plus d'une fois tenté de s'approprier la fortune de son pupille, en détournant tel ou tel capital, pour apaiser au moins les plus pressés de ses créanciers. Mais le comte Alvarès avait sageiflent garanti les intérêts de son fils par de bons contrats et par la surveillance d'un homme habile et intègre qui fut adjoint à don Alonzo, comme subrogé tuteur, et qui ne voulut pas céder aux instances d' Alonzo. Cependant les dettes de ce dernier s'étaient accrues à tel point, qu'on l'avait déjà menacé de le poursuivre en justice. Avant son dernier départ de Madrid, à peine avait-il pu obtenir d'un de ses plus impitoyables créanciers, et à force de supplications, lui délai

de quinze jours; d'un autre côlé , il s'était vu contraint d'abandonner à un juif une année de son traitement de colonel pour l'empêcher de porter plainte. Mais ce qui était bien pire encore, c'est qu'il avait puisé dans la caisse du régiment , espérant pouvoir remplacer à temps les sommes distraites. Le jour du règlement des comptes approchait, et il se voyait hors d'état de couvrir ce déficit. Toutes ces lettres qu'il venait de recevoir n'étaient que des menaces de ses créanciers, ou des refus des personnes auxquelles il s'était adressé pouf faire de nouveaux emprunts. Celle qu'il venait de déchirer avait détruit son dernier espoir, elle venait du subrogé tuteur. Celui-ci , sans le consentement duquel on ne pouvait toucher à rien de la succession, refusait nettement de permettre au comte de disposer d'une rentrée de fonds prochaine et assez forte, qui appartenait à leur pupille. Don Alonzo avait rédigé sa demande en termes si flatteurs, si insinuants, qu'il ne doutait pas du succès, et ce capital suffisait pour le tirer de peine. Ce refus mit Alonzo en fureur : il grinçait des dents , et s'arrachait les cheveux. En vain cherchait- il encore quelque moyen de salut. Être ignominieusement chassé du régiment à cause du déficit de la caisse, et ensuite dépouillé de tous ses biens pour satisfaire ses nombreux créanciers , tel était l'inévitable résultat de sa mauvaise conduite.

Dans ce moment le docteur Ambrosio entra , faisant force profondes révérences , et commença aussitôt, avec son verbiage insupportable, un long compliment sur l'heureux retour de Son Excellence.

c( Tais -loi, lui cria Alonzo d'un ton brusque et irrité; réponds seulement à mes questions. Que penses- tu de la maladie de Fernando?

— Monseigneur, dit le médecin tout tremblant , c'est une fièvre cathédrale , si Votre Seigneurie le permet.

— Imbécile ! tu veux dire sans doute une fièvre

catarrhale. Mais tu te trompes encore ; ce doit être la petite vérole , qui fait cette année parmi les enfants de la contrée un ravage semblable à celui de la peste. Voyons, vieux sot, qu'en dis-tu?

— Oui , Monseigneur , c'est la petite vérole , ou , si Votre Excellence le désire, la peste. »

Il vint, en effet, tout à coup dans la pensée de ce pauvre homme que ce devait être la petite vérole; il s'étonna que cette idée ne lui fût pas venue. Comme, malgré son ignorance, il était encore assez rusé pour chercher à donner le change sur sa méprise : « Je m'étais bien aperçu , dit-il , que la petite vérole s'approchait ; mais je n'osais pas l'avouer à madame la comtesse ni à Votre Excellence , pour ne pas les effrayer; la maladie fait des progrès, et mes jeunes seigneurs vos enfants sont dans le plus grand danger d'être atteints par la contagion. »

Alonzo s'aperçut fort bien de l'ignorance et de la ruse du prétendu docteur, et lui dit avec ironie : « Ta réticence aurait pu amener de grands malheurs dans ma famille, et j'aurais sujet de m'irriter contre toi; il ne faut pas être si réservé dans les secrets de ton art , la prudence exige d'avertir les gens à temps. Va donc, et administre les remèdes que tu croiras les plus efficaces. » .

Le cruiel Alonzo ne se fit aucun scrupule de confier à ce misérable la vie de cet aimable enfant. Dans sa position désespérée , la maladie de son pupille venait fort à propos , et il ne désirait rien plus ardemment que de voir ce médecin inhabile le faire périr par un traitement. insensé.

Ambrosio, après avoir visité le petit malade, n'eut rien de plus pressé que d'entrer précipitamment dans la chambre de la comtesse, et de lui annoncer que Fernando allait être atteint d'une petite vérole des plus malignes. Cette nouvelle causa une grande frayeur à la comtesse. Elle s'élança pâle et tremblante dans l'appartement de son mari , et lui demanda si le barbier disait vrai.

o: Je n'en doute pas , répondit froidement Alonzo, et la première chose que nous ayons à faire est de mettre nos enfants à l'abri de la contagion. Il faut quitter ce châteaa. Qu'on fasse sur-le-champ les préparatifs de départ. Maintenant laissez-moi seul ; j'ai des affaires importantes qui exigent toute mon attention. :» La pauvre Blanca, très -affligée , se relira, et se rendit dans la chambre de Fernando.

Alonzo resta seul dans cette sinistre tour. Le soir était venu, et tout était sombre sous ces lugubres voûtes qui jadis avaient servi de prison; mais l'âme d' Alonzo était plus sombre encore. L'orgueil et l'égoïsme y creusaient un abîme d'horreur; ils étouffaient en lui tout sentiment d'humanité. Il conçut l'affreux projet de mêler un poison subtil aux remèdes que devait prendre son pupille. Il eut d'abord l'idée de faire cette proposition au barbier Ambrosio ; mais , en réfléchissant mieux , il trouva

trop dangereux de confier un tel secret à un être sot et bavard. Il jeta donc les yeux sur un jeune homme de sa suite , nommé Pedro , dans lequel il avait une grande confiance. Alonzo savait que ce jeune homme, vain et ambitieux , désirait épouser une demoiselle noble dont les charmes l'avaient sé»duit; il voulut profiter de toutes ces circonstances. Cependant la pensée de révéler à quelqu'un son criminel projet lui semblait affreuse. Cette action barbare lui parut plus horrible encore quand il fut sur le point de la communiquer à un autre; il reculait lui-même devant une pareille idée.

Pendant qu' Alonzo était ainsi en proie aux plus terribles combats avec sa conscience , son valet de chambre entra , et fut tout étonné de le trouver dans l'attitude d'un homme livré au désespoir, la tête appuyée sur sa main , et les regards sombres et fixés sur la table. Comme Alonzo , entièrement absorbé dans ses réflexions , ne s'était pas aperçu de la présence de cet homme , celui-ci se hasarda à lui demander à voix basse s'il lui plaisait de souper, que la comtesse et ses enfants l'attendaient depuis une heure. Alonzo se leva avec effroi comme un criminel pris sur le fait , et répondit avec colère : « Non , je veux rester seul; apporte de ia lumière , quelques bouteilles de vin et deux verres.

— Deux verres I répéta le domestiqué avec élonnement , parce que son maître venait de lui dire en même temps qu'il voulait être seul.

— Oui , deux verres, s'écria le comte en lui lançant un regard foudroyant ; dépêche-toi, et que je ne te revoie plus ce soir. »

FERNANDO. 3i

Le domestique obéit en secouant la tête, comme s'il craignait que son maître n'eût perdu la raison ; puis il se retira.

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