‹ Fernando: Agnès; Le serin; La chapelle de la forêtChapitre 31 sur 46 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

La comlcsse est reconnue.

Jamais journée n'avait semblé aussi longue et aussi triste à la pauvre Mathilde que celle du départ d'Agnès. Elle ne pouvait vivre sans sa chère enfant; de sombres inquiétudes tourmentaient son cœur maternel.

Ciel! se disait- elle, pourvu qu'il ne lui arrive point de malheur, poui^vu qu'elle revienne heureusement dans mes bras! Dieu de bonté, vous qui êtes mon seul soutien , mon unique espoir, daignez protéger ma fille.

Puis elle sortit de sa cabane, tenant à la main une guirlande de fleurs dont elle voulait orner le tronc de son arbre favori; sur Técorce de cet arbre elle avait gravé le nom de son époux, Âdelbert. Tous les jours Agnès était chargée de répandre de nouvelles fleurs au pied de ce hêtre. En ce moment, Mathilde la remplaça dans le soin d'orner

le seul monument érigé à la mémoire de Tépoux qu'elle avait tant aimé et pour lequel ses larmes coulaient encore. Cette triste occupation réveilla dans son âme des souvenirs douloureux. Pour se distraire, et se rappelant le bien que le malin encore le chant de la jenue bergère lui avait fait , elle se mit à chanter d'une voix douce et mélodieuse les strophes d'un pieux cantique.

La vie est un rude métier, Un chemin hérissé d'entraves.

Et le parcourir tout entier Est le fait des forts et des braves.

Pourtant on y voit mainte fleur, Môme sur le rocher sauvage :

Dieu bienfaisant , Dieu Créateur, Partout j'admire ton ouvrage.

doux espoir ! c'est dans les cieux Qu'il vit rayonnant de lumière.

Dans ce séjour délicieux On jouit d'une paix entière.

Je vais poursuivre avec ardeur Courageusement ma carrière, Puisque vous me donnez , Seigneur, La force qui m'est nécessaire.

Pendant que Mathilde était encore à chanter les dernières strophes, Benno sortit de derrière un rocher, et s'arrêta pour la contempler. Mathilde, en l'apercevant , jeta un cri d'effroi. « Ciel ! que vois -je! un étranger, un ermite! » Benno alors

s'approcha, la salua avec respect, et lui dit : € Dieu vous bénisse, noble dame! Pardonnezmoi si je viens vous interrompre dans votre retraite solitaire.

— C'est plutôt moi qui dois vous demander pardon, vénérable Père, de vous avoir embarrassé par mon effroi. Dans la vie solitaire que je mène ici , je n'aperçois jamais aucun être humain , si ce n'est quelque chasseur de chamois ou quelque bergère venant chercher une chèvre égarée. Tous m'ont promis de ne découvrir ma retraite à personne. Ce malin même j'ai rencontré une bergère, et, en la priant de servir de guide à ma iille jusqu'au prochain village , j'ai oublié de lui recommander le silence sur mon compte. Aurait -elle révélé mon secret asile?

— Rassurez- vous, noble dame , répondit Benno; je ne viens pas dans le dessein de vous nuire.

— Puisqu'il en est ainsi, débarrassez -vous de voire manteau et de votre bâton , et asseyez-vous. r>

Benno obéit , et après avoir pris place sur le banc de gazon , il dit :

« Je viens dans l'espoir de guérir un cœur malade.

— Si c'est du mien que vous parlez, j'avoue qu'il est bien malade; mais sa blessure est telle, que Dieu seul peut la guérir. La terre n'a plus de consolation pour moi, il n'y a plus aucun espoir ici-bas pour moi. Tout ce que je demande à cette terre, en attendant qu'elle me reçoive dans son sein, c'est un peu de pain. Si vous pouvez m'en procurer, faites-le, je vous en prie.

— Si ce ^'esl que cela qui voud chagrine, reprit Benno, il sera facile de vous contenter.

— Un autre sotrçi encore m'accable, reprit Mathitde; j'ai une en&nt unique et qui est ma seule consolation dans ce monde. Il m'est douloureux de la voir végéter au milieu de ces affreux rochers, privée d'une éducation digne du raiig dans lequel elle est née. Mon vénérable Père, vous me paraisses un homme sage, mûri par ^expérience. Sans doute vous n'avez pas toujours porté celte robe de bure : votre langage, tod manières annoncent que vous avez jadis vécu parmi les nobles chevaliers. Peutêtre êtes -vous l'homme que Dieu m'envoie pour améliorer le sort de ma pauvre fille.

— Oui, dit Benno, c'est là ce qui m'aniène; j'ai vu votre fille : elle est charmante comme un ange, et son sort m'a pénétré de la plus vive pitié;

— Vous l'avez vue? s'écria Mathikie : où? lui serait-il arrivé quelque malheur?

— Non, tranquillisez - vous , reprit Benno; 'la même jeune bergère qui ce nûatin lui a servi de guide, dans un quart d'heure vous la ramènera bien portante. J'ai pris les devants, parce qti'il m'importait avant tout d'avoir un entretien particulier avec vQus.

« Votre fille a trouvé un moyen de gagner sa vie qui par la suite pourrait lui devenir funeste. J'ai un ami, homme d'un caractère noble et généreux, auquel la mort a enlevé sa fille unique. Quand j*ai vu votre enfant , l'idée m'est venue qu'il pourrait bien l'adopter. L'amabilité de votre jeune Agnès et sa douceur angélique, ainsi que sa voix et son

talent à jouer du luth , le préviendront en sa faveur, et cela d'autant plus que la petite connaît une romance qui ira droit à son cœur. Cette arloption adoucirait le chagrin de mon ami : votre Agnès trouverait près de son nouveau père un sort assuré, et probablement vous aussi. Mais avant tout il est nécessaire que je connaisse votre origine et l'histoire de vos malheurs. Ayez confiance en mes cheveux blancs, noble dame. Songez que celui qui vous parle est un vieillard qui a pour vous des entrailles de père. Dieu, qui me voit, connaît la sincérité de mes intentions.

— Je vous crois , mon vénérable Père , répondit Mathilde, et ma confiance en vous est entière. Vous allez connaître toute mon histoire , je ne vous cacherai rien.

— Certes, vos ihforturies doivent avoir été bien grandes pour vous forcer à vous reléguer dans celte contrée sauvage ei déserte, et je vous écouterai avec un vif intérêt. »

Mathilde commença : « Je suis Théolinde , fille

unique du chevalier Othon d'Apremont. »

Le bon ermite jeta un cri de surprise : « Ciel î

c'est elle-même! »

Mathilde, éi qui ce mouvement n échappa point,

en fut étonnée à son tour. D'une voix presque

tremblante elle demanda â Benno : <ic D'où vient

cette émotion, bon Père? est-ce de mon nom?

Seriez-vous de mes ennemis? Non, vénérable Père,

je ne saurais le croire.

— Non, tranquillisez -vous, ma noble dame, répliqua Benno : je ne suis l'ennemi de personne»

pourrrtis-je Têtre d'une mère infortunée? Nfais voire fille m'avait dit que vous vous appeliez Mathilde.

— Que cela ne vous étonne point : c'est qu'elle ignore elle-même mon vrai nom. Écoutez-moi , et tout va s'éclaircir. »

Mathilde raconta à l'attentif ermite tous les événements de sa vie . depuis son mariage avec le chevalier Adelbert, jusqu'à la mort de son vieil et fidèle domestique Jacques; puis elle termina ainsi : « Après la perte de ce brave homme , nous avons vécu, ma fille et moi, dans la plus affreuse misère. Cependant j'adore les décrets de la divine Providence. Il vaut mieux être pauvre et juste que riche et criminel. )>

Ce récit toucha le bon Père Benno jusqu'au fond du cœur; il ne put l'entendre sans verser des larmes d'attendrissement. Dieu de bonté, se disait* il, quelle joie ces deux époux auront de se retrouver! ils se croient morts réciproquement, et tous deux se reverront dans ce monde. Que vous savez bien consoler les affligés , ô céleste Père des hommes I faites -moi la grâce de pouvoir lui apprendre son bonheur sans qu'elle en meure de joie.

Puis, s'adressant à Mathilde, il lui dit : « Noble dame, vous ne sauriez vous faire l'idée de la félicité que j'éprouve à vous assurer que vos malheurs sont finis. Grimmo de Durcoin, votre persécuteur, n'existe plus : dans un combat à outrance avec le frère d'une de ses victimes, il a reçu la juste récompense de ses forfaits. Quant à votre époux, j'ai de puissantes raisons de douter qu'il soit mort. Plus

j'y pense , plus il me paraît probable qu'il vit encore. Peut-être la nouvelle de sa mort n'était qu'une ruse de votre persécuteur. »

En vain Matbilde lui objectait le renvoi de l'anneau nuptial par un des pages de son mari ; Benno répondait que la perversité humaine a souvent recours aux moyens les plus infâmes pour satisfaire ses passions brutales; que, par exemple, il ne serait pas impossible que l'anneau nuptial eût été méchamment dérobé au chevalier Adelbert dans le dessein d'accréditer la fausse nouvelle de sa mort.

A ces mots , les traits mélancoliques de l'infortunée Matbilde parurent s'animer d'un rayon d'espérance et de bonheur. Une lumière inattendue semblait pénétrer son esprit. La seule idée que son époux adoré serait encore en vie, une lueur d'espérance, une ombre de vraisemblance, la simple possibilité même , tout lui rendait une vie nouvelle. Elle se leva avec vivacité , et s'écria : « pieux ermite, que me dites-vous làl Mon persécuteur est mort... Mon époux vivrait encore... Au nom du Ciel, fournissez-moi les moyens de quitter cette contrée. Partons, sortons, allons chercher mon Adelbert, fût -il au bout du monde. »

Benno, trouvant la dame plus disposée qu'il ne s'y attendait à recevoir sans secousse une semblable nouvelle, résolut alors de lui faire mieux pressentir la certitude de son bonheur futur. Il reprit donc la parole : «Votre époux s'appelait Adelbert de Haute- Roche , dites -vous , ce nom- là ne m'est point inconnu ; nous avons servi dans le même corps; j'ai connu tous les chevaliers qui ont péri dans cette

fatale gaerre; mais Adelbert n'est pas du nombre des morts. Le château de Haute- Roche, brûlé par l'ennemi lors de sa retraite, est reconstruit. Je l'ai vu, lorsque deux ans après la paix j'ai traversé le pays : le donjon s'élève plus majestueusement que jamais vers les nues, et je n'ai point entendu dire que ce fief ait passé à un autre possesseur. J'assistais à la distribution des fiefs vacants faite par l'empereur, et j'ai la cerittude que le fief de Haute-Roche ne se trouvait pas sur la liste. Il s'est passé dé nos jours bien des événements non moins étonnants que celuici; vous le voyez par vous-même: tout le monde vous croyait morte , et pourtant vous vivez encore. Ce qui est arrivé une fois peut se renouveler.

— Pieux ermite , interrompit Mathilde, vous en savez plus que vous n'en dites. Parlez ! parlez! mes pressentiments me disent qu'Adelbert n'est pas mort. Ne craignez pas que l'excès de la joie me soit funeste. Ohl il était toujours vivant dans mon ccteur. Pour moi, il n'avait jamais cessé d'exister. Dans ma maladie, après Dieu, il était, avec ma fille, mon unique pensée. Je regardais notre réunion comme si prochaine, que chaque matin, à mon réveil, je me disais : C'est aujourd'hui que tu le reverras, dans quelques heures peut-êti^è. A peine ai je songeais qu'il faudrait que la niôrt vînt m'ouvrir les portes de l'éternité. La barrière entre le temps et l'éternité, entre ce monde^ci et l'autre , avait disparu à mes yeux. Si donc j'avais lé bonheur de revoir mon époux, fût-ce à l'instant même, ce ne serait que la réalisation dii vœu le plus ardent de mon cœtir, et rien de plus. Seulement le lieu et les

circoiistances seraient tout autres que je me les étais Ggurés; je le reverrais non dans l'autre .paonde , mais dans celui-ci. Parlez donc, parlez, et ne me cachez rien , je vous en prie. pi> A ces dernières paroles, Théolinde saisit la main du vénérable ermite , la pressa avec émotiqn entre les siennes , et le regarda fîxjement :«« N'est-ce pas,, mon Adelbert vit encore ?

— Noble dame, dit Benno , je ne puis voir sans une religieuse émotion quelle force la croyance à une vie éternelle donne, à l'âme, même à celle d'une femme faible et délicate. Eh bieni oui, il vit... Et vous le verrez aujourd'hui même. »

A peine ces mots furent-ils prononcés, que Théolinde tomba à genoux, éleva sçs deux mains vers le ciel , et s'écria avec l'accent de la plu$ vive émotion : a: Daignez recevoir mes actions de grâces ,.ô Dieu de bonté et de miséricorde ; mes larmes de douleur ainsi que mes ferventes prières sont parvenues jusqu'à votre trône, et vous ayez (Jaigné les exaucer. Vous avez préparé et amené notre réunion plus tôt que je ne m'y attendais. Oui, vous êtes le Père des veuves et des orphelins, le puissant protecteur des infortunés. Nous étions si malhçure.uses, nou^ nous croyions entièrement délaissées, et au moment même où notre détresse paraissait à son comble , votre bras puissant et paternel est venu nous relever et nous rendre au bonheur 1

— Oui, dit Benno, vivement toyché de cette scène attendrissante , c'est ainsi que Dieu change souvent les larmes de douleur en larmes de joie. »

Au moment où Théolinde était encore en prière,

Agnès arriva , suivie de la jeune bergère. Dès que sa mère l'aperçut , elle se leva vivement , courut à elle , la serra dans ses bras en s'écriant : « Agnès, Agnès, ma chère fille! réjouis-toi ! tombe à genoux et remercie Dieu. Élève tes mains, tes regards, ton cœur vers le ciel. Ton père, qne nous croyions mort , ton père est vivant, tu le verras aujourd'hui... Oh ! remercie , remercions le bon Dieu ! »

Quelle plume serait capable de peindre la surprise , l'étonnement et la joie de cette excellente enfant au moment où elle venait d'apprendre une nouvelle aussi heureuse qu'inattendue? « Maman I s'écria- 1 - elle , que me dis - tu là? comment , mon père, il vivrait encore? où est-il, que je l'embrasse? ma mère, la joie m'empêche presque de parler... Ah ! que je suis ravie de voir et de partager ton allégresse I Hélas I depuis tant d'années tu ne fais que pleurer et gémir...

« Dieu si bon et si aimable, ajouta-t-elhe avec transport en tombant à genoux, que je vous remercie d'avoir répandu le bonheur et la joie dans le cœur de ma bonne maman I Combien de fois , la voyant pleurer, me suis-je glissée en secret au pied de la croix, sur le rocher, et vous ai-je supplié à genoux d'envoyer des consolations à ma mère chérie ! Vous avez prêté une oreille favorable à mes accents... Vous m'avez exaucée, moi, pauvre enfant. Non , jamais, tant que je vivrai , je ne saurais assez vous en louer et vous en rémercier. »

Puis elle courut encore se jeter dans les bras de sa mère en répandant un torrent de larmes, oc C'est étonnant, dit -elle, je devrais sauter de joie, et je

pleure comme s'il m'était arrivé un malheur... Je ne savais pas qu'on pût pleurer de joie... »

ThéolinHe aurait voulu quitter sur-le-champ ces trir^tes lieux , et partir à l'instant même pour aller rejoindre son époux. Elle ne put retenir un léger mouvement d'impatience en voyant le Père Benno, assis tranquillement sur le banc de gazon , tourner et retourner entre ses mains le luth qu'Agnès venait de déposer sur l'herbe, et, après l'avoir considéré d'un air pensif, en tirer quelques accords en levant les yeux au ciel. « Que fait es- vous, bon Père Benno? Laissez cet instrument, partons, conduisez -moi. Votre heureux message m'a rendu la santé comme par enchantement. Oui, je sens maintenant que je pourrais, ainsi que l'agile chamois, gravir les rochers escarpés et franchir d'un saut les précipices. Donnez le luth à ma fille, prenez votre bâton et votre manteau, et partons au plus vite.

— De grâce, laissez-moi encore quelque temps ce luth entre les mains, répliqua Benno. Ce luth est à mes yeux un objet sacré, car Dieu s'en est servi pour amener de grandes choses. Apprenez avec un saint respect les vaies admirables de la divine Providence. Sans ce chélif morceau de bois, votre retraite serait restée complètement ignorée, jamais je n'aurais eu le bonheur de vous arracher à l'exil et à la misère , jamais je n'aurais su que l'épouse du chevalier Adelbert existait encore , et qu'elle habitait cet affreux désert; car, si vous n'aviez pas eu ce luth, vous n'auriez pas appris la musique à votre fille , et elle n'aurait pu avoir l'idée d'aller gagner sa subsistance et la vôtre en faisant entendre dans

les hameaux des montagqes son luth et sa voix. Ce matin ^ votre époux m'avait chanté une romance que vous lui aviez apprise. Une heure après , une petite joueuse de luth en chanta un couplet. Cette circonstance m'a frappé. Vos faux noms ont failli me dérouter : cela nous montre combien il est dan-* gereux de cacher la vérité; mais n'importe, je vous ai trouvée. Ce luth et le chant d'Agnès réunissent deux époux qu'un ennemi barbare avait séparés ; Dieu se sert du même luth pour ramener dans les bras de son père une jeune fille qu'honore un généreux dévouement. Ne déposons point ce luth et ne quittons point cette contrée sans avoir remercié le Tout-Puissant, qui a donné l'harmonie au bois et aux métaux, et qui rétablit l'harmonie en toutes choses. Entonnons un hymne en l'honneur et à la louange de Celui qui par la mélodie du chaut a su donner une si heureuse issue à votre sort. » Alors le pieux vieillard, préludant sur le luth, chanta, accompagné de Théolinde etd'Adelina, les strophes suivantes :

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