‹ Fernando: Agnès; Le serin; La chapelle de la forêtChapitre 33 sur 46 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Les époux réunis.

Pendant cet intervalle, les habitants du village où le Père Benno avait rencontré le matin la petite joueuse de luth, s'étaient rendus à l'ermitage et avaient construit à l'entrée un arc de triomphe en feuillage, orné de guirlandes et de couronnes de fleurs; ils avaient également orné les portes de la chapelle et de la cellule ; les troncs mêmes des arbres étaient entourés de guirlandes. Le chevalier Adelbert , aidé de son écuyer Marquart , qui était venu rejoindre son maître, se montrait fort empressé à aider les bons paysans , et à disposer avec goût les embellissements. Durant cette agréable occupation , tous deux chantaient les couplets suivants :

Dieu, vous êtes pour nous le plus parfait amour; Tout ce que nous voyons nous ledit chaque jour : L'étoile du matin , la terre vaporeuse, L'astre éclatant du jour, la nuit silencieuse.

L'oiseau, nourri par vous, chante joyeusement ; Sur son branchage vert il dit en voltigeant : Mortels, reconnaissez Tauteur de la nature ; L'homme est , ainsi que moi , sa faible créature.

Dans nos bois, dans nos champs, votre main a semé Cette moisson de fleurs dont l'air est embaumé :

rAGNES. . 210

Leur parfum nous incite à la reconnaissance , Et révèle en tout lieu votre toute-puissance.

L'éclat si varié de mille et mille fleurs Qui répandent partout leurs suaves odeurs Nous démontre, ô Seigneur, d'une façon palpable^ Combien à nos regards vous êtes adorable.

Et ce soleil si beau dans sa noble splendeur, Cet astre si brillant , œuvre du Créateur, En répandant sur nous sa chaleur bienfaisante , Élève vers les cieux l'âme reconnaissante.

Oui , Seigneur, plus ici le mortel vertueux Cherche à vous imiter, et plus il est heureux. Son exemple touchant bientôt nous détermine A célébrer très-haut votre bonté divine.

Enfîn, impatienté de ne point voir revenir le Père Benne, le chevalier était rentré dans la cellule avec son écuyer, lorsque le bon ermite , descendant la colline qui avoisinait sa retraite , s'avança d'un pas léger sans faire le moindre bruit, recommandant le silence un doigt posé sur sa bouche, et regardant autour de lui si le chevalier pouvait le voir. Non, il n'est pas ici, se dit-il. Tant mieux!... Mais que vois- je? ces guirlandes, ces fleurs, que signifie cela? est-ce bien pour moi? Ah ! oui, mes bons voisins, les habitants de la vallée, n'ont pas oublié qu'il y a aujourd'hui vingt-cinq ans accomplis que je demeure sur cette montagne; ils ont voulu fêter ce jour en décorant ainsi ma demeure. Bonnes gens, que le Ciel vous rende au centuple la

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joie que vous me causez ! Mais ces décorations sont disposées avec un goût , une élégance que ne connaissent pas de simples campagnards... Adelbert, j'y reconnais ta main. Tu as voulu me ménager une surprise , je t'en prépare une plus grande encore ; ces fleurs , ces guirlandes viennent à propos pour embellir le plus beau jour de ta vie. Il fit signe alors à Adelina de s'avancer ; elle arriva avec son luth. « Voyons , charmante enfant, lui dit -il en la prenant par la main, cache-toi sous cette charmille, tu y chanteras le couplet de la Violette aussitôt que je t'en donnerai le signal. Tu te rappelleras bien encore toutes les leçons que je t'ai données en route.

— Oh I oui , très-bien , bon Père Benno, répondit Adelina : je ne manquerai pas de les suivre de point en point; » puis elle alla se cacher sous le berceau.

Dès que Benno se vit seul , il éleva la voix et appela : « Chevalier Adelbert! où étes-vous? Venez donc. » Le chevalier accourut, on aurait dit qu'il avait des ailes.

Adelbert, s'étant approché, lui dit : « Vous voilà enfin. Père Benno; je me fatiguais de regarder du côté par où vous étiez descendu ce matin ; vous êtes donc revenu par une autre route?

— Oui , des affaires pressantes m'ont obligé de m'écarter de mon sentier habituel, comme on aura dû vous le dire.

— Ahl Benno , reprit le chevalier, si vous saviez combien j'ai trouvé long le temps de votre absence ! Ces heures de triste solitude au milieu de ces rochers et de ces arbres , dont l'ombre se^ prolonge dans la vallée , ont encore augmenté ma mélan-

colie. Ce silence profond , à peine interrompu par la chute d'une feuille ou par le gazouillement d'un oiseau , m'a attristé. Tous mes souvenirs douloureux , toutes les images du passé , se sont présentés de nouveau à mon âme. Hélas ! le soleil du bonheur n'a pas brillé longtemps pour moi. A la fleur de mon âge, j'ai vu arriver rapidement le soir de ma vie. Je reste isolé dans ce monde , plus isolé qu'un pauvre ermite... Mes amis ont été moissonnés par le fer des Sarrasins... La mort m'a enlevé mon épouse au printemps de sa vie. Ma fille même a péri comme ce tendre bouton de rose, dont une main cruelle a brisé la tige. Enfin j'ai tout perdu, fout. ]»

Et le malheureux chevalier s'assit, appuya sa tète sur sa main, et s'adonna à ses sombres rêveries.

« Allons, allons, chevalier, lui dit Benno d'un ton affectueux, reprenez courage, j'ai peut-être un moyen de vous consoler. » Il fit alors un signe , et Adelina , cachée dans la charmille , fit entendre im adagio sur son luth.

Le chevalier, tout surpris , leva la tête et s'écria : « Ciel ! qu'entends-je ? quels sons harmonieux I » Mais Benno, le doigt sur sa bouche, fit : « Chut! chut! silence! » -

Un instant après , Adelina chanta :

La tendre et douce violette,

Qui se cache sous le gazon ,

Humblement ouvre sa clochette

Pour embaumer Tair du vallon.

Elle étale avec complaisance

Ses doux parfums, ses simples fleurs ;

Emblème de la bienfaisance , Elle sourit à tous les cœurs.

Adelbert restait assis sur son bloc de rocher, comme pétrifié; ses pieds semblaient enracinés dans le sol , ses regards étaient immobiles et fixés sur la charmille d'où partaient ces sons. Enûn le chant cessa, et le chevalier, se levant, s'écria avec force : « Grand Dieu ! la romance de Théolinde, le même air, et jusqu'au son de sa voix , avec plus de douceur encore ! Revient-elle de ces funestes contrées pour sécher mes larmes , ou bien votre demeure est -elle visitée par les anges? Pieux ermite, avezvous supplié le Seigneur de m'envoyer un de ses anges pour me consoler ? Oh ! montrez-moi cet être mystérieux qui fait vibrer toutes les fibres de mon cœur. »

En même temps il faisait un mouvement pour se précipiter vers la charmille , mais Benno le retint, oc Restez, chevalier; vous allez voir un miracle du Tout-Puissant qui vous procurera encore . plus de consolation que s'il avait envoyé un ange. "»

Sur un signe de l'ermite, Adelina sort de la charmille, Benno la prend par la main et la con^ du it auprès d' Adelbert. « Chevalier, lui dit-il, la jeune enfant que voilà , je l'ai rencontrée ce malin ; elle venait de la partie la plus aride et la plus inabordable de nos montagnes... » Benno voulut continuer; mais à peine le chevalier eut -il jeté un regard attentif sur la jeune fille, qu'il s'écria : « Oh prodige I c'est tout son portrait ! telle devait être ma Théolinde lorsqu'elle était encore enfant. »

Adelbert reslail ai

n bloc de rocber, comme pétrifté.

Puis s'approchant d'Âdelina : « Ne tremble pas, mon enfant, ne crains rien. Dis-moi, qui es-tu? et qui t'a euseigné cette romance?

— Je l'ai apprise de la bouche de ma mère , et je suis votre fille.

— Serait-il possible ! Benno, je ne puis le croire, serait-ce un jeu baibare? voudriez- vous me tromper? .. Dis-moi, chère petite, quel est ton nom, comment s'appelle ta mère?

— Je m'appelle Âdelina, et ma mère Théolinde.

— Dieu du ciel ! Adelina est le nom de ma fille chérie, Théolinde celui de ma tendre épouse.

Benno I Benno! je suis ivre de joie, je ne sais si je suis éveillé ou si je rêve... Vaine illusion, hélas! les morts ne reviennent pas du tombeau. »

Adelina présenta alors le luth à son père : « Tenez, papa, dit-elle, reconnaissez-vous ceci? y>

A peine le chevalier l'eut-il examiné , qu'il s'écria : « Instrument chéri, oui, je te reconnais Ta vue me charme comme celle d'un âmi d'enfance qu'on n'avait pas revu depuis nombre d'année s. Oui, c'est un présent que je fis à Théolinde au temps de notre bonheur, lors de nos fiançailles. Nos deux noms sont gravés sur le bois : Souvenir offert par Adelhert à sa hien-aimée Théolinde,., Adelina, oui, tu es ma fille! viens , que je te presse contre mon cœur. Tu étais encoie une faible enf.jnt dans les bras de ta mère lorsque je partis pour les combats. Comme tu es grande et embellie ! quel aspect ravissant pour un père!... Mais, ta mère... je n'ose pas te demander si elle vit encore.

— Oui , mon père , elle vit encore.

— Comment! elle vit!... s'écria Adelbert avec transport ; maïs où est-elle? Oh ! partons bien vite , allons la trouver... Elle vit!... Dieu débouté! que de grâces j'ai à vous rendre! Adelina, fille chérie, dis -moi bien vite où je la trouverai.

— Calmez-vous, chevalier, interrompit Benno; pensez-vous la retrouver telle qu'elle était jadis, cette compagne chérie de votre jeunesse, dans tout l'éclat de sa beauté? Hélas! le chagrin a flétri les roses de ses joues. Voulant vous garder sa foi , elle s'est réfugiée dans ces contrées sauvages, pour y vivre dans la misère et dans la détresse. Elle vient d'échapper à une longue maladie ; vous aurez de la peine à la reconnaître.

— Qu'importent la beauté du corps, la fraîcheur des joues ? s'écria Adelbert ; charmes vains et fugitifs ! c'est elle, c'est ma Théolinde que je veux revoir.

— Modérez vos transports, répliqua Benno; le cœur de votre épouse est également impatient de vous revoir; mais épargnez la sensibilité de cette âme tendre et délicate. Ne gâtez pas le délicieux moment de votre réunion par une impétuosité qui pourrait lui devenir funeste. Elle vous croyait mort; vous lui paraîtrez un esprit de l'autre monde ; elle est épuisée de douleur et de joie. »

Adelbert ne voulait rien écouter. « 'Dites-moi, je vous en prie , où elle est. Ne perdons pas un seul instant , partons , partons au plus vite.

— Pour l'amour de Dieu , modérez-vous , écoutez-moi : j'ai envoyé un de mes amis la chercher sur un cheval de selle. »

Il était encore à se débattre, lorsqu'on entendit

dans le lointain les sons d'une musique champêtre, composée de flûtes et de chalumeaux , qui s'approchait de plus en plus. Au même instant, l'écuyer d'Adelbert vint dire à son maître qu'un nombreux cortège de gens de la campagne venait de derrière les rochers, et qu'il avait vu aussi une dame de distinction, vêtue de deuil, descendre de cheval et gravir la montagne, appuyée sur le bras d'une paysanne.

« C'est elle ! s'écria le chevalier, elle arrive ! ô Théolinde, ma chère Théolinde ! »

Et il vola à sa rencontre, suivi de son écuyer.

Adelina voulut accompagner son père, mais Benno l'en empêcha. « Reste, ma chère enfant; les sentiers de la montagne sont trop difficiles et trop dangereux : tu pourrais glisser et tomber dans un précipice. Tes chers parents ne tarderont pas à venir. Quelle joie! quel bonheur! ajouta encore le pieux ermite avec émotion en suivant des regards le chevalier. O mon Dieu, si c'est déjà un aussi grand plaisir que de se revoir ici-bas quand départ et d'autre on s'est cru mort, si la nature humaine peut à peine supporter cet excès de joie , quelle ne sera pas notre félicité lorsque nous nous reverrons tous au ciel! Cette seule pensée est un baume qui adoucit toutes les blessures que la mort et l'absence peuvent nous faire I »

Cependant le chevalier, suivi de son fidèle écuyer, s'était précipité à la rencontre de son épouse. D'un pas rapide il gravit la montagne , et à peine eut-il fait une centaine de pas pour descendre le versant , qu'il rencontra Théolinde, marchant appuyée sur

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le bras de la fermière. Le bonheur de ces deux époux fat inexprinaable ; des larmes délicieuses inondèrent leur visage; ils restèrent longtemps muets de joie et d'émotion.

Enfin Adelbert rompit le premier ce long silence, n prit la main de Théolinde y et la pressa contre ses lèvres. Apercevant son anneau nuptial au doigt de Théolinde, il lui raconta en peu de mots comment on lui avait volé cette bague, probablement à Finstigalion de Grimmo, cpii depuis avait péri dans un duel.

Puis, levant au ciel des yeux pleins de reconnaissance, il s'écria : « Grâces étemeUes vous soient rendues, Père céleste, Dieu de bonté et de miséricorde ! Vous m'aviez donné cette douce amie , vous me l'aviez reprise, et vous me la rendez aujourd'hui ; que votre saint nom soit béni et glorifié en toute l'éternité. >

Les deux époux, au comble du bonheur, reprirent alors le chemin de l'ermitage pour rejoindre leur fille Adelina.

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