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CHAPITRE XI

Le jubilé à l'ermitage.

Durant cet intervalle , les cultivateurs et les bergers de toute la contrée environnante s'étaient réunis au cortège, et, précédés d'une musique champêtre, s'étaient rendus à l'ermitage, pour y

fèter l'anniversaire du jubilé de vingt-cinq ans depuis l'arrivée du vénérable Père Benno au milieu d'eux. Les campagnards avaient leurs habits de fêtes ; les enfants et les jeunes filles étaient vêtus de blanc et couronnés de fleurs. Un de ces enfants tenait un bouquet noué avec un beau ruban, un autre une corbeille de fleurs, d'autres des couronnes de chêne suspendues à de longs rameaux avec de flottantes banderoles en rubans de diverses couleurs; la jeune bergère que nous connaissons déjà conduisait en tête un petit agneau blanc comme la neige et couronné de fleurs ; une autre jeune fille avait enfin deux jolies tourterelles dans une cage. On voyait aussi la fermière de la grande métairie portant sur sa tête une vaste corbeille recouverte d'une serviette, tandis que son mari tenait sous le bras un baril orné de guirlandes de lierre. Un grand nombre de personnes des deux sexes de tout âge formaient le cortège. Tous se rangèrent sur deux files à l'entrée de l'ermitage, de manière à laisser de la place pour Benno, Âdelbert, Théolinde et Adelina.

Sur un signe du gros fermier, la musique cessa , le paysan ôta son bonnet, et s'adressant à l'ermite, il lui dit :

« Cher et vénérable Père Benno, les bergers et les campagnards de la contrée viennent vous complimenter à l'occasion de votre jubilé. Nous vous remercions de tout le bien que vous nous avez fait durant le cours de ces vingt-cinq années, et, pour vous témoigner notre reconnaissance, nous vous apportons quelques présents champêtres; c'est tout

ce que nous avons de mieux à vous offrir. Nous ne savons pas tourner un compliment, nous autres, mais vous n'y regarderez pas de si près. C'est nos cœurs qu'il faut voir : comme ils vous chérissent ! Le bon Dieu, qui sait lire dans le fond de nos âmes tout comme on lit dans un livre, y voit les souhaits sincères que nous formons pour vous. Lui seul peut les exaucer, et nous espérons qu'il le fera. »

Benno, vivement touché des témoignages d'amitié de ces bons campagnards , les en remercia en termes qui peignaient toute l'émotion qu'il éprouvait. Un cri général, trois fois répété, de « Vive notre vénérable Père Benno I » retentit dans les airs.

Ce fut au milieu de cette scène d'allégresse qu'arriva le chevalier Adelbert , conduisant son épouse Théolinde appuyée sur son bras. Aussitôt qu'Adelina les aperçut, elle courut au-devant d'eux en pleurant de joie : <c Mon pèrel maman !...)) voilà tout ce qu'elle put dire. Ses parents la comblèrent de tendres caresses , et Théolinde lui répondit : c ma chère fille, quel jour de bonheur le Ciel nous a préparé après tant de souffrances 1 » -Adelbert disait à son tour : « Oui , quel bonheur que tu me sois rendue, ma chère fille, et que tu m'aies fait retrouver ta bonne mère I

— Dieu débouté, dit alors le pieux ermite, je vous rends grâces d'avoir embelli le jour de mon jubilé par le bonheur de ces nobles époux. Jetez un regard favorable sur ces cœurs généreux que vous avez réunis d'une manière miraculeuse ; bénissez-les de nouveau , et £sdtes qu'ils puissent compter ensemble plus d'un jubilé. Faites que cette chère en-

faut, par laquelle vous les avez réunis aujourd'hui, soit encore par la suite une source intarissable de joie pour leurs cœurs aimants. Bénissez aussi tous les braves gens qui sont rassemblés ici. Répandez l'union et la paix , le bonheur et le contentement dans tous les ménages, et que tous les enfants, par le moyen de votre grâce , deviennent la joie et la consolation de leurs parents. »

Cette pieuse invocation terminée, l'un des cultivateurs, respectable vieillard aux cheveux blancs, adressa ensuite au nom de tous les assistants les plus cordiales félicitations à la noble famille , et il termina sa courte allocution par ces mots : « Nous ne cesserons de prier le bon Dieu pour qu'il daigne vous accorder tout ce que le Père Benno vient de souhaiter pour vous. »

Adelbert serra affectueusement la main du digne \deillard, et lui répondit d'un ton pénétré :

« Mon bon ami, je suis très -sensible à l'intérêt que vous prenez à mon bonheur, et je vous en remercie du fond de mon âme, vous et tous ces braves pères de famille. Puisse l'Éternel accomplir les vœux que vous formez pour nous , et accorder à vos femmes et à vos enfants tous les biens que vous nous souhaitez ! »

Alors ce cri joyeux : « Vivent le noble chevalier Adelbert et sa famille! » retentit de toutes parts et fut répété par les échos d'alentour.

Puis la bonne fermière s'avança d'un air modeste vers Adelbert, et, après une profonde révérence, elle dit :

a Seigneur chevalier, j'ai une grâce à vous de-

mander; mais excusez -moi, j'ose à peine vous le dire. Nous avons apprêté aujourd'hui , en l'honneur du Père Benno, une petite collation; elle nous attend là-bas sur la pelouse ronde entourée d'arbres ; veuillez nous faire l'honneur d'être des nôtres. »

L'invitation fut acceptée; en conséquence Adelbert et Théolinde, Adelina et Benno, ainsi que tous les assistants, jeunes et ^deux, prirent place auprès du banquet champêtre. La fermière seule et son mari restèrent debout pour servir les nombreux convives. Le vin que ce dernier avait apporté dans son baril fut libéralement distribué.

A la fin de ce repas joyeux , qui se termina à la salisfaclion de tout le monde, tandis que déjà la nuit s'approchait, que les étoiles commençaient à briller et que la lune montait dans un ciel serein et sans nuages , le vénérable Benno se leva et dit : a Terminons cette belle soirée en chantant les louanges de Dieu. Entonnons ensemble le cantique sur la bonté divine que je vous ai appris tout récemment. »

L'assemblée applaudit à cette proposition, et l'on chanta :

UNE VOIX

Aux ombres de la nuit Bientôt succède encore La c^rté qui la suit , La matinale aurore.

LE CHŒUR

Pour l'univers ce qu'est l'astre du jour, Est pour toi du Seigneur une grâce inedable ; Â ton prochain, mortel, sois aussi favorable.

UNE VOIX

La brillante rosée Vient rafraîchir la fleur , La plante desséchée Renaît avec vigueur.

LE CHŒUR

Ce qu'est la rosée aux fleurs Est pour toi du Seigneur une grâce inefiable ; A ton prochain , mortel , sois aussi favorable.

UNE VOIX

Sous Tarbre du bocage , Quand du jour la chaleur Fait désirer l'ombrage , Je cherche la fraîcheur.

LE CHŒUR

Ce qu'est l'ombre pour la chaleur, Est pour toi du Seigneur une grâce ineffable; A ton prochain, mortel, sois aussi favorable.

UNE VOIX

De son eau vive et claire , Le bienfaisant ruisseau Vient rafraîchir la terre De l'aride coteau.

/ LE CHŒUR

An ! ce que pour la terre est l'eau , Est pour toi du Seigneur une grâce ineffable ; A ton prochain , mortel, sois aussi favorable.

UNE VOIX

Quand a passé l'orage , A l'homme tourmenté L'arc-en-ciel présage Douce sérénité.

LE CHŒUR

Ce qa*est raroen-ciel aux humains, Est pour toi du Seigneur une grâce ineffable ; A ton prochain, mortel, sois aussi favorable»

Ainsi se termina cette belle soirée. Le lendemain on fît tous les préparatife du départ : des chevaux et des voitures furent commandes , et dans la matinée du surlendmain , on se mit en route pour le château de Haute-Roche. Benno ne put refuser d'accompagner les nobles voyageurs , et Técuyer Marquart fut envoyé en courrier afin de prévenir les vassaux du chevalier qu'il avait heureusement retrouvé son épouse et son enfant.

La joie en fut générale dans le pays; tous les habitants , jeunes et vieux, parés de leurs plus beaux habits y allèrent à la rencontre de leurs maîtres chéris pour former leur cortège. Leur entrée dans le château , reconstruit avec magnificence , et orné de guirlandes, d'arcs de triomphe et de trophées d'armes , présentait un coup d'œil imposant.

Le troisième jour après leur arrivée, ce fut une fête plus i)rillante et plus touchante encore ; car ce jour- là Adelbert fît célébrer dans la chapelle du château un Te Deum solennel, auquel assistèrent en foule non- seulement les vassaux, mais aussi un grand nombre de chevaliers ses voisins et ses amis. Le bon Père Benno ne put résister aux instances de la noble famille qu'il avait rendue au bonheur, et qui le pria de passer quelque temps au château de Haute-Roche. Mais à l'expiration de ce terme il se sépara de ses amis, qui versèrent d'abondantes larmes, et retourna à son ermitage.

Adelbert et Théolinde vécurent longtemps encore près d'Âdelina ,• leur fille chérie ; elle épousa un chevalier aussi vertueux que riche et puissant, auquel le fief de Haute-Roche fut concédé. Adelina ferma les yeux à ses parents , qui ne passèrent à l'éternel repos que dans un âge très-avancé. Ellemême, après une union longue et très-heureuse, survécut encore à son époux; elle eut une nombreuse postérité, et vit ainsi s'accomplir en sa personne la promesse que Dieu a jointe à son quatrième commandement :

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