CHAPITRE I
La famille d'Erlau.
A Tépoque désastreuse où le trône antique des rois de France fut renversé , et où une multitude de familles distinguées par leur naissance et leurs richesses furent plongées dans la plus affreuse misère, en 1793 enfin ,. existait dans notre belle France une famille bien respectable, la famille d'Erlau .
M. d'Erlau était un homme estimable sous tous les rapports, d'un caractère bon et généreux; son épouse, un modèle de douceur et d'amabilité; et leurs deux enfants, Charles et Lina, étaient le portrait fidèle de leurs vertueux parents.
Dès le commencement de ces troubles affreux qui coûtèrent tant de larmes à des milliers de familles et inondèrent de sang l'Europe entière, M. d'Erlau quitta la capitale pour se retirer dans
une terre éloignée qu'il possédait entre le Rhin et les Vosges. Là, loin des affaires, au sein de sa famille et dans une retraite profonde, il habitait son château , qui , ainsi que le village y attenant , était environné de rochers, de coteaux plantés de vignes, de champs de blé, de prairies, et comme caché dans l'épaisseur d'une petite forêt d'arbres fruitiers. Les habitants du village, dont il était le bienfaiteur et le père, qui ne le voyaient ordinairement que pendant la belle saison, lui étaient tendrement dévoués; ils se réjouirent donc en apprenant qu'il venait se fixer au milieu d'eux, car le bien qu'il leur faisait dépassait tout ce qu'on pourrait dire. Déjà avant son arrivée cette contrée ressemblait à un jardin; sous l'influence de cet homme actif et entreprenant , elle devint bientôt un paradis.
Ce respectable père de famille s'estimait heureux de ce que sa retraite des affaires publiques, l'ayant rendu à lui-même, lui laissait le loisir nécessaire pour s'occuper de l'instruction et de l'éducation de ses deux enfants. Les heures les plus délicieuses pour lui étaient celles qu'il consacrait à leur instruction religieuse. Il avait l'intime conviction que la religion peut seule former l'homme , le rendre vrai* ment estimable, ennoblir son âme, affermir son bonheur, le consoler dans les peines de la vie , et surtout le fortifier et le soutenir à l'heure de la mort. M™« d'Erlau, pénétrée des mêmes sentiments, ne manquait jamais d'assister à ces iïistructions si intéressantes , et y ajoutait souvent quelques paroles pleines de sagesse, qu'une piété fervente suggérait
à son cœur maternel. Dans ces jours de dangers, le père se plaisait à parler avec une émotion particulière des voies admirables de la divine providence, et de. la confiance que le chrétien doit mettre en elle. Lorsque la mère regardait ses enfants exposés à tant de périls dans ces temps de troubles, et qu^elle reportait sa pensée sur cette sagesse et cette bonté infinies qui dirigent tous les événements, elle versait des larmes de douleur et de joie. Alors ses exhortations, partant d*un cœur rempli de foi et brûlant de l'amour de Dieu , respiraient une dévotion sublime. Ce qui part du cœur manque rarement d'aller au cœur; aussi les enfanis écoutaient leur mère avec attention et recueillement; leurs jeunes âmes étaient profondément impressionnées de ces pieuses leçons, et souvent on voyait leurs yeux se remplir de larmes. Formés à une telle école , ils apprirent de bonne heure à se résigner chrétiennement sous le poids de l'adversité; la semence de la piété et de la vertu, confiée à ime terre si bien préparée, devait plus tard pointer des fruits précieux.
Cependant l'horizon politique se rembrunissait déplus en plus, et des périls journaliers menaçaient cette noble et respectable famille; mais, pleins de confiance en la protection divine, ils ne laissaient pas de couler des jours sereins , et n'en paraissaient que plus animés à faire du bien autour d'eux.
Indépendamment de l'instruction religieuse, qui %8i la plus importante de toutes, M. d'Erlau développait en même temps l'esprit de ses enfants en leur enseignant toutes les autres connaissances né-
i40 LE SERLN.
cessaires ou utiles, sans négliger même les arts d^agTémmty qui contribuent à diarmer et à embellir la TÎe.
Il était excellent musicien, jouait parÊûtement du piano et chantait d'une manière fort agréable; sous ce rapport son épouse seule pouvait rivaliser de talent avec lui. Il donna donc au jeune Charles des leçons de piano , et des leçons de chant à la petite et douce Lina.
Un soir, c'était vers la fin de l'hiver^ il faisait un temps sombre et froid, toute la Êimille était réunie dans le salon autour du piano; dans les longues soirées de cette saison rigoureuse, le chant et la musique étaient le passe-temps ordinaire.
M. d'Erlau avait composé tout exprès pour ses deux enÊmts un petit cantique auquel il avait adapté une douce mélodie et un accompagnement de piano assez Êicile pour que les petites mains de Charles pussent le jouer. }AJ^ d'Erlau ignorait tout cela , et les enfants comptaient la surprendre en lui faisant connaître leurs progrès. Ce soir-là, après que la mère eut chanté avec sa voix ravissante quelques morceaux choisis que son mari accompagnait du violon , celui-ci dit aux enfants : c Maintenant c'est à votre tour, mes petits amis, à nous donner un échantillon de vos talents. :»
Charles s'assit au piano pour accompagner sa sœur, qui chanta d'une voix faible et timide , mais avec grâce , les couplets suivants :
Si je garde ma fermeté
Dans les maux qui sont mon partage»
Du Tout-Puissant c'est la bonté • Qui me console et m'encourage.
Que réclair brille dans les cieux , Que la foudre mugisse et gronde , Le moindre signal de ses yeux Ramène la paix sur le monde.
Rien n'est redoutable avec lui.
Sans crainte , au milieu du tonnerre , Si le Seigneur est mon appui , Je verrais s'abîmer la terre.
Celui qui, soumis au Seigneur, Marche toujours en sa présence , Auprès de lui trouve un bonheur A jamais exempt de souffrance.
Du Père divin la bonté Égale sa toute-puissance; Et j'oppose à l'adversité D'un cœur chrétien la confiance.
Mme d'Erlau fut enchantée de ce petit cantique , premier essai de Charles et de Lina. Jamais concert, même à la cour des princes , ne lui avait fait autant de plaisir. Elle en fut attendrie jusqu'aux larmes , et , serrant avec bonheur dans ses bras ses chers enfants, elle s'écria : « Oh oui! Dieu, quia veillé sur vous jusqu'ici, sera toujours votre plus puissant protecteur. »
Tout à coup un bruit se fait entendre, la porte s'ouvre avec violence , et une troupe de gens armés
CE. C. S. [3« SÉRIE.] li
242 LE SERLN.
entre brusquement dans le salon. L'officier exhibe un ordre d'arrestation lancé contre M. d'Erlau , comme royaliste et ennemi de la liberté. Il devait être emmené sur-le-champ et écroué dans les prisons de la ville voisine.
C'est en vain que M">« d'Erlau se jeta aux pieds de cet homme grossier, auquel des yeux noirs et durs, une épaisse chevelure et de gros favoris donnaient un air terrible , et qui lui jetait des regards pleins d'arrogance et de menace. Le visage de la pauvre mère, pâle d'efifroi et d'épouvante, était inondé de larmes ; elle se tordait les mains. Les deux enfants priaient aussi, en joignant leurs petites mains , qu'on n'emmenât point leur papa ; ils pleuraient à chaudes larmes, et à force de sangloter ils ne pouvaient presque pas proférer un mot. Mais tout fut inutile.
On ne lui accorda pas même le temps de rassembler les objets les plus nécessaires pour adoucir les rigueurs de sa prison. Il fallut partir sur-le-champ; et comme M"® d'Erlau tenait son mari étroitement embrassé en poussant des cris de désespoir, et que les deux enfants se cramponnaient à ses jambes, M. d'Erlau fut enlevé de vive force par les soldats, qui l'emmenèrent immédiatement.
Il est impossible de peindre la vive douleur de la mère et de ses enfants lors de cette brusque et violente séparation. Ils furent gardés à vue dans leur appartement, parce qu'on craignait qu'ils n'allassent causer du trouble dans le village en réclamant le secours des habitants, dont M. d^rlau était généralement aimé. En proie au plus affreux
Le visage de la pauvre mère, pâledeffroiet d'épouvaDie, était inondé de tarmeB j elle se tordait les Diains.
désespoir, se tordant les mains , la mère se jeta sur un siège; ses genoux tremblaient, et ses jambes n'avaient plus la force de la porter; ses deux enfants se pressaient autour d'elle en jetant de hauts cris. Ils furent ainsi longtemps sans pouvoir se calmer. Enfin la bonne et pieuse mère reprit un peu de courage et leur dit : <£ 11 ne faut pas perdre si facilement notre confiance en Dieu; puisqu'il a permis que nous subissions cette cruelle épreuve, il nous donnera le courage et la force de la supporter. Il fera servir à notre plus grand bien ce qui nous paraît en ce moment un si grand malheur, et peutêtre un jour notre tristesse se changera en joie. Disons donc avec courage et résignation : Seignevr, que votre volonté s'accomplisse, »