CHAPITRE II
Les émigrés.
Cette épouse infortunée ne songea plus qu'à chercher tous les moyens d'obtenir la délivrance de son mari. Dès que la garde se fut retirée et qu'elle se vit libre de sortir, elle se rendit à la ville , se présenta chez les juges pour protester de l'innocence de M. d'Erlau ; elle en appela au témoignage de tous les habitants du château et des environs, de la vie tranquille et retirée qu'il avait menée depuis son arrivée ; du soin avec lequel il avait évité de prendre la moindre part aux affaires
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politiques, et même d'en faire le sujet de ses entretiens avec qui que ce fût. Espérant fléchir ces hommes sans cœur, elle se jeta à leurs pieds ; mais ce fut en vain ; c'était comme si elle eût parlé à des statues de marbre : tous furent inaccessibles au moindre sentiment de pitié, aucun ne lui montra le moindre intérêt.
Elle ne put pas seulement obtenir la permission de voir son époux dans sa prison ; et ces barbares poussèrent la cuauté jusqu'à lui faire entendre que sons peu de jours M. d'Erlau porterait sa tête sur Téchafaud.
Lorsqu'au bout de trois jours d'infructueuses sol-
icitations elle retourna à sa campagne, elle eut
a douleur de trouver son château envahi par des
soldats. Tous ses biens venaient d'être séquestrés ;
le château avait été livré au pillage et changé en
caserne. L'entrée lui en fut refusée, et elle fut
obligée de s'éloigner, la mort dans l'âme. Elle était
surtout dans les plus vives inquiétudes sur le sort
de ses enfants, car personne ne pouvait lui dire ce Qu'iio M««.;oM.4 «i«.^^uuo . tuus ses aomestiques avaient
été chassés et dispersés. Livrée à cette horrible perplexité, la pauvre dame versait un torrent' de larmes. Déjà la soirée était fort avancée, et M™e d'Erlau ne savait où passer la nuit , lorsqu'elle eut le bonheur de rencontrer un de ses plus anciens domestiques , le brave et fidèle Richard , qui la reconnut aussitôt , et lui dit : « Quel bonheur, ma chère et bonne 4ame , de vous avoir rencontrée pour vous avertir que vous êtes menacée d'être arrêtée à tout instant !
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« Vous avez , dans la vivacité de votre douleur, laissé échapper quelques expressions que des malveillants ont recueillies et dénoncées. Vous avez parlé d'injustice, de barbarie, de tyrannie exercée sous le nom de la liberté et de l'égalité. Il faut fuir, et promptement, c'est le seul moyen de salut qui vous reste. Il y aurait trop de danger à vouloir vous donner un asile et à vous cacher. D'ailleurs vous ne pouvez sauver votre époux ; il ne faut plus y songer, et un plus long séjour dans ces contrées ne servirait qu'à vous perdre. Vos enfants sont chez moi ; venez-y, j'ai déjà prévenu mon frère , vieux pêcheur sur les bords du Rhin ; cette nuit même je vous conduirai chez lui; il vous mettra en sûreté, vous et vos enfants, en vous faisant passer dans la barque de l'autre côté du fleuve. »
M™e d'Erlau suivit le bon Richard dans sa demeure, qui se trouvait au bout du village. Mais là encore un nouveau chagrin l'attendait : la petite Lina était tombée malade de douleur et d'eflroi le jour où sa mère s'était rendue en ville , et depuis le mal avait beaucoup empiré ; il avait même pris de l'intensité ce soir-là ; et lorsque M"»® d'Erlau arriva, la pauvre enfant avait un accès de fièvre si violent, que dans le délire elle ne reconnut point sa mère.
Mme d'Erlau, le cœur navré à l'aspect de son enfant malade , voulut absolument rester pour soigner sa chère Lina; mais le médecin qui était là l'en dissuada de la manière la plus pressante. « La petite malade , dit-il , n'a plus que peu d'instants à vivre ; elle ne recouvrera plus sa connaissance , et
l'on peut déjà la regarder comme morte. Votre présence, Madame, ne servirait donc de rien à votre enfant, tandis que c'est un devoir ^ pour vous de songer à votre propre conservation et à celle de
votre fils. »
Cette mère infortunée , abîmée dans sa douleur, les yeux baignés de larmes et pâle comme la mort , se tenait debout auprès du lit de son enfant , et ne pouvait se résoudre à partir. Le médecin renouvela ses instances , et la prit doucement par le bras pour Véloigner du lit de la malade. Elle ût en effet quelques pas vers la porte ; mais tout à coup , saisie d'un frémissement, elle revint sur sa détermination, retourna vers sa fille, et, les bras étendus , elle se jeta sur cette enfant, qu'elle pressa contre son cœur en s'écriant avec un accent décbirant : « Non, pauvre petite , je ne" puis t' abandonner. Je coinpte ma vie pour rien ; je veux rester ici et mourir avec toi. »
Alors le bon Richard et sa femme entourèrent la dame , et la supplièrent à mains jointes de ne point différer son départ. Ils lui promirent solennellement de soigner la petite malade comme si c'était leur propre enfant. « La nuit est venue, ajouta le brave Richard, les ténèbres favorisent encore votre fuite : vous n'avez pas de temps à perdre ; chaque minute de retard amène de nouveaux dangers et peut mettre en péril non-seulevotre vie , chère et bonne dame , mais encore t ^A*^**^ ^* celle de ma femme : vous ne savez
il e<ït JA^^^^'^^®>^^^^®^^^"^P^^^ '^^"^ ^^^^^^> endu sous peine de mort de garder quel-
qu'un chez soi pendant la nuit sans en avoir fait la déclaration à la police.
— Eh bien donc , aimable et très-chère enfant , s'écria alors M™» d'Erlau , toute désolée et couvrant sa fille des plus tendres baisers , puisque je ne peux plus l'être utile en ce monde, et qu'il est vrai qu'un plus long séjour ici ne servirait qu'à faire monter sur l'échafaud ces braves gens , je te laisse à la garde de Dieu : adieu, cher ange! tu iras bientôt habiter le ciel, ce séjour de la paix, où l'innocence ne souffre plus, où l'on ne répand plus de larmes , où les cœurs qui s'aiment n'ont plus de séparation à craindre. »
Le petit Charles , qui se tenait à côté de sa mère , prit en sanglotant la main de sa sœur. € Consoletoi, chère Lina, lui dit- il, tu iras au ciel, où tu seras un bel ange. Tu seras plus heureuse que sur la terre , où il nous faut vivre dans des craintes et dans dés angoisses continuelles. Gh! que je voudrais aller avec toi I »
Alors la tendre mère se mit à genoux devant le lit de sa fille bien-aimée, et dit en levant vers le ciel un regard de piété et d'amour : « mon Dieu , recevez cette enfant comme une tendre victime que j'abandonne entièrement à votre grâce et à votre miséricorde. » Elle n'eut pas la force d'en dire davantage ; elle pria encore quelques moments en silence, puis se releva vivement, donna encore un baiser à sa fille, prit Charles par la main, et sortit toute tremblante, sans oser regarder derrière elle.
M^e d'Erlau se décidait donc à fuir. Le fidèle Ri-
chard avait préparé d'avance les objets les plus nécessaires pour le voyage. Il marchait devant, pesamment chargé. La pauvre dame, un paquet sous le hra^y le suivait, et conduisait par la main son jeune fils, chargé aussi d'un petit bagage.
Tous trois cheminaient dans le plus profond silence , de peur de se trahir par le moindre bruit ; il faisait un temps horrible, le vent soufflait avec violence, et la pluie tombait par torrents.
Après une heure environ d'une marche pénible , nos trois voyageurs s'étant arrêtés un instant pour respirer, le vieillard dit à voix basse : (n Le temps est affreux, et cependant nous devons remercier Dieu de ce qu'il en est ainsi : cette tempête, celte averse , cette profonde obscurité , sont autant de bienfaits que la divine providence nous a envoyés pour nous protéger d'une manière certaine contre la rage de nos persécuteurs. Par une belle nuit et un beau clair de lune nous aurions été découverts : voilà comme le bouleversement des éléments , qui nous semble terrible , affreux , tourne à notre avantage. Il en est de même de toutes les peines et des afflictions de la vie humaine : elles sont constamment disposées pour notre bien. Dieu est toujours admirable dans ses voies; il n'abandonne jamais ses enfants; chaque jour nous en faisons l'expérience. »
Enfin ils arrivèrent à la cabane du vieux pêcheur; ils entrèrent dans une petite chambre noircie par la fumée , et où une lampe allumée répandait une clarté lugubre. L'honnête habitant de cette humble demeure accueillit avec une bienveillance cordiale la noble dame et son fils. Pendant qu'aidé de Ri-
chard il disposait la barque , sa femme offrit une bonne soupe , du pain et du vin pour restaurer ses hôtes, qui, tremblants de frayeur, mouillés jusqu'aux os , grelottants de froid , eurent à peine la force d'en goûter.
Les dçu3ç hommes revinrent, et, après avoir annoncé que tout était prêt , ils conduisirent M*"® d'Erlau vers le lieu où l'on devait s'embarquer.
La lune, qui était dans son dernier quartier, venait de se lever, et paraissait de temps en temps à traves les intervalles des nuages, comme pour adoucir un peu l'obscurité de cette affrense nuit.
Quand la bonne dame vit cet immense fleuve roulant avec fracas ses flots impétueux , grossis et agités par la tempête, et qu elle songea qu'il fallait le traverser avec son fils , malgré le vent et l'obscurité, dans une frêle barque qui paraissait à peine pouvoir porter deux personnes, elle fut tellement effrayée , qu'elle sentit un frisson glacial parcourir tout son corps et qu'elle faillit perdre courage. Ses guides, qui s'en aperçurent, s'efforcèrent de la rassurer. Le vieux pêcheur entra dans la nacelle, saisit les rames, et dit avec une pieuse confiance : « Dieu nous aidera à atteindre l'autre rive. »
Richard prit alors congé de sa maîtresse infortunée. Le fidèle serviteur avait été assez heureux , pendant le pillage du château , pour dérober aux yeux des gens et sauver une tabatière en or, une montre de même métal , ainsi que des bracelets et des boucles d'oreilles enrichies de pierres précieuses. Il les remit en ce moment à M™» d'Erlau , en y joignant quelques pièces d'or, fruit de petites épar-
gnes qu'il avait faites sur ses gages , et il eut la délicatesse de ne pas dire que ces pièces d'or venaient de lui. Ensuite il prit et baisa en fondant en larmes la main de son ancienne bienfaitrice, et il embrassa Charles en sanglotant.
€ ma chère et noble dame , je suis vieux , et c'est sans doute pour la dernière fois que je vous vois, ainsi que ce cher enfant. Il n'est pas en mon pouvoir de rien faire de plus pour vous. Mais Dieu veillera sur vous , il vous réserve encore des jours prospères : de si bons maîtres ne sauraient être toujours malheureux.
« J'aurais voulu de tout mon cœur pouvoir vous accompagner dans l'exil ; mais en restant ici j'espère pouvoir rendre quelques services à votre époux. Peut-être parviendrai -je même à le sauver; du moins je tenterai tout pour y réussir. »
En prononçant ces adieux, l'excellent Richard pleurait, et tout le monde pleurait avec lui. M"« d'Erlau lui recommanda encore son mari et la petite Lina. Le fidèle vieillard promit tout, puis aida sa maîtresse et le jeune Charles à monter dans le canot.
Quand cette frêle embarcation eut gagné le large, le vieillard la suivit de ses vœux; prosterné à genoux sur le rivage, il leva au ciel des mains suppliantes. « Je vais prier Dieu, dit-il, qu'il vous fasse aborder heureusement à l'autre rive , et je ne me relèverai que quand mon frère sera venu m'annoncer que vous êtes en sûreté. Fasse le Ciel que je puisseunjour vous porter l'heureuse nouvelle que votre époux et votre fille sont sauvés ! »