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CHAPITRE III

La cabane du TyroL

Mme d'Erlau et son fils arrivèrent sans accident sur la rive droite du Rhin. Là ils se trouvaient en sûreté ; mais la bonne mère ne pouvait s'y arrêter longtemps, parce que sur ces frontières on ne souffrait qu'avec peine les émigrés français, et il ne leur était pas facile d'y établir leur séjour. D'ailleurs le théâtre de la guerre se rapprochait de plus en plus, et il fallait songer à aller plus loin. D'après les indications que lui avait données Richard , elle suivit les bords du Rhin , se dirigeant vers la Suisse. Cependant ses moyens pécuniaires diminuaient sensiblement. Le séjour dans la Suisse lui fut dépeint comm'e trop coûteux , et on lui conseilla de chercher une retraite dans le Wurtemberg. Elle erra longtemps sans touver où se fixer, et arriva ainsi jusque sur les frontières du Tyrol. Enfin un homme charitable lui promit un asile dans là cabane d'un vieux Tyrolien.

Heureuse de pouvoir enfin trouver un abri , elle prit un guide pour l'y conduire et porter son petit bagage, et elle le suivit avec son petit Charles. Elle eut à gravir de hautes montagnes, et à traverser des vallées profondes. En arrivant au sommet d'une de ces montagnes , elle découvrit à une profondeur effrayante un vallon étroit et verdoyant. Sur la

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droite de ce vallon et au pied d*affreux rochers, elle aperçut quelques huttes en bois extrêmement basses , et dont la toiture était presque plate. Du milieu de ces pauvres cabanes on voyait s'élever le clocher pointu d'une modeste chapelle couverte d'ardoises , dont le toit grisâtre brillait vivement aux rayons du soleil. Sur la gauche du vallon s'étendait une sombre forêt de sapins , derrière laquelle deux cimes de montagnes encore couvertes de neige semblaient s'élancer jusqu'aux nues. Le guide , indiquant avec son bâton la petite vallée , dit à M™«d'Erlau : « Voilà le hameau de Schwarzenfels, et, voyez-vous, là-bas est la demeure de l'honnête et respectable vieillard qui a promis de vous recevoir chez lui. X» A cette vue , la bonne dame poussa un soupir et descendit l'étroit sentier qui conduisait au petit vallon.

Le vieux Tyrolien, qui l'attendait ce jour-là, alla au-devant d'elle aussitôt qu'il l'aperçut. C'était un homme encore frais et vert. 11 la reçut avec une figure ouverte et affable. Il ne connaissait point cette politesse fardée du beau monde qui s'exhale en belles paroles; mais il avait le cœur bon et sensible, et sa physionomie gaie, douce et bienveillante , en disait plus que tous nos compliments , auxquels il n'entendait rien. Cependant, malgré son agreste simplicité , il avait un certain tact des convenances. Pour témoigner son respecta la dame étrangère qu'il allait recevoir chez lui , il avait mis ce jour -là son habit gris des dimanches, son gilet écarlate et son beau chapeau vert, surmonté d'une plume de coq. « Que Dieu vous bénisse, noble

dame! dit -il en ôlant son chapeau avec respect ; soyez la bienvenue ; je suis fort aise de pouvoir vous donner un asile sous mon toit, ainsi qu'à ce petit monsieur-là. »

La femme de ce brave homme attendait sur la porte de sa maison : c'était une petite vieille à Tair plein de bonté. Elle était vêtue avec propreté , et la blancheur de ses cheveux relevait encore l'aspect de fraîcheur et de santé qui brillait sur ses joues. Elle s'avança vers M"»« d'Erlau , essuya d'abord sa main avec son tablier blanc, puis la présenta à la dame en lui disant : € Que Dieu soit avec vous, soyez la bienvenue, chère dame ; nous vous attendions ; le dîner va être prêt , mais vous serez obligée de vous contenter de peu : chez nous il n'y a presque rien que du lait et du beurre , du pain d'avoine et des pommes de terres; mais nous ferons tout ce qui dépendra de nous pour vous contenter. »

Le Tyrolien conduisit M™e d'Erlau dans une petite chambre dont la fenêtre ouvrait sur la forêt voisine et sur les deux pics couverts de neige qui la dominaient. Une table, un banc, deux chaises de sapin, un beau poêle en terre de couleur verte, recouvert d'un vernis éclatant, et qui servait en même temps de fourneau et d'àtre pour faire la cuisine , composaient tout l'ameublement; il y avait aussi une toute petite chambre à coucher. Cependant M™e d'Erlau remercia Dieu de lui avoir fait trouver ce modeste asile.

Elle arrangea son petit ménage aussi bien que ses moyens et les circonstances le permettaient. Elle faisait elle - même la cuisine , et passait le reste du

temps à coudre et à broder ; ce travail lui rapportait toujours quelque chose. Son plus grand souci était de voir son petit Charles sans occupation. Elle manquait des livres dont elle aurait eu besoin pour rinstruire elle-même, et ne pouvait continuer les leçons de latin que Charles avait déjà reçues de son père, parce qu'elle ignorait cette langue.

Un jour que , triste et pensive , elle était à réfléchir sur sa position , elle fut tirée de sa rêverie par le,s6n de la cloche de la chapelle voisine. Au même instant la Tyrolienne entra dans la chambre avec un pieux empressement , et annonça que le curé du village situé de l'autre côté de la montagne était venu pour dire la messe dans la chapelle du hameau. M"« d'Erlau se leva aussitôt et se rendit à la modeste église avec Charles. Après l'évangile, le curé adressa aux assistants une petite allocution bien touchante , qui porta la consolation dans l'âme de la noble dame. Au sortir de l'ofGce elle alla louver le curé , et dans la conversation qu'elle eut avec lui, elle put se convaincre que ce digne prêtre n'était pas moins éclairé que pieux et charitable. Lui ayant fait part de sa position et de ses embarras au sujet de l'instruction de son fils , elle reçut du curé la prom'esse de fournir à Charles les livres dont il avait besoin, et de lui donner en outre deux heures de leçons tous les jours, si l'enfant voulait prendre la peine de se rendre chez lui au delà de la montagne.

Charles accepta avec joie cette offre bienveillante du respectable curé , et il se trouvait au comble du bonheur de se voir une occupation fixe et journa-

lière. Son contentement et son désir d'apprendre étaient si grands, qu'il attendait toujours avec impatience l'heure du dîner pour prendre ses livres et se rendre chez le hon curé ; mais quand il pleuvait plusieurs jours de suite, et que le mauvais temps l'empêchait de passer la montagne , le pauvre enfant éprouvait un vrai chagrin, parce qu'il restait sans occupation et qu'il n'avait presque rien pour se distraire. M"»« d'Erlau , en mère sage et prudente, regardant une honnête récréation comme aussi indispensable que le travail, jugea nécessaire de la lui procurer.

Le Tyrol est renommé pour la grande quantité de beaux serins qu'on y élève , et que des colporteurs qui s'occupent spécialement de ce commerce vont ensuite revendre dans les pays étrangers. Dans chaque cabane on voit plusieurs volières remplies de ces oiseaux , et le vieux Tyrolien lui-même en avait de fort beaux. Gomme dans ce pays-là ils ne sont pas chers , Charles pria sa mère de lui en acheter un. « A la maison de papa, dit- il, Lina avait toujours un serin : achetez-en un, maman. Du moins nous aurons, au milieu de ces rochers et de ces montagnes , quelque chose qui nous rappellera notre chère patrie. » L'excellente mère s'empressa de le satisfaire , et Charles courut choisir parmi les serins le plus beau de tous, celui qui ressemblait le plus au serin de sa chère sœur.

Charles se sentit heureux au delà de toute expression de posséder un si gentil oiseau. Souvent il contemplait avec ravissement son joli plumage jaune , la petite huppe qui ornait sa tête, et ses petits yeux

noirs et brillants. Bientôt ce petit volatile fut assez apprivoisé pour voler sur le doigt de son jeune maître ; il venait prendre de sa bouche les miettes de pain qu'on lui destinait. Quelquefois , pendant que Charles écrivait , le serin volait sur la table , lui tirait sa plume , ou lui donnait des coups de bec sur les doigts, de sorte que, tout en riant et s'amusant de ses gentillesses , il se vit souvent obligé de l'enfermer dans sa cage pour n'être pas interrompu dans son travail.

Lorsque le serin commença à chanter , Charles ne pouvait se lasser d'exprimer son contentement d'entendre ce charmant ramage.

« Maintenant, dit un jour le Tyrolien, tu devrais lui apprendre quelque joli air. »

Charles crut que le bon vieillard voulait plaisanter, car il ignorait qu'on pût habituer ces oiseaux à chanter des airs appris.

Alors le vieux Tyrolien tira de sa poche un joli petit flageolet.

c Ah ! la belle petite flûte d'ivoire que vous avez là I » dit l'enfant avec surprise.

Le Tyrolien se mit à jouer un air vif et joyeux, et apprit à Charles à jouer aussi de cet instrument. Charles fut transporté de ces sons purs , doux et agréables ; et , comme il avait beaucoup de disposition pour la musique, il apprit aisément, et fut bientôt à même de répéter tous les airs que jouait le vieillard. Depuis ce temps, tous les jours il se mit à jouer à son serin le même air , et lorsque l'oiseau répéta lui-même l'air tout entier sans faute , Charles sauta de joie et se mit à danser au-

Tous les Jours il se mit à jouer à son serin le même air.

tour de la chambre ; et sa mère lui dit en souriant : « Mon fils , imite ton serin : tâche d'apprendre ta leçon et de la réciter exactement et sans hésiter, afin de contenter ton respectable maître comme ton élève te contente. » L'oiseau et la fïûte devinrent de jour en jour plus chers, et lorsque le mauvais temps les obligeait à garder la chambre, il charmait sa solitude et celle de sa mère en faisant de la musique avec son serin.

Cependant, malgré cette petite distraction, la noble dame s'inquiétait toujours vivement du sort de son époux et de celui de sa fille; aussi, que d'heures tristes elle passait I que de nuits sans sommeil et consacrées aux larmes I Elle chercha bien à savoir des nouvelles de deux êtres si chers ; mais ce fut toujours inutilement, et les journaux seuls lui apprenaient de temps à autre ce qui se passait en France. Le bon curé avait soin de les lui envoyer toutes les semaines par Charles. "

Un soir, ce dernier revint tout joyeux à la maison , apportant différentes gazettes qu'il tira de son portefeuille , et les remit à sa mère en lui disant : « M. le curé n'a pas eu le temps de les lire entièrement; cependant il en a assez vu pour m'assurer qu'elles renferment aujourd'hui des nouvelles intéressantes. » M"e d'Erlau, impatiente d'en savoir le contenu , lut avidement les premières pages , et se convainquit qu'en effet les nouvelles du théâtre de la guerre étaient excellentes. L'espérance de rentrer bientôt dans sa chère patrie vint lui sourire , et releva son courage abattu. Mais, ô douleur! dans le supplément d'une des gazettes , elle aperçoit une

liste des victimes immolées en France à cause de leur attachement à l'ancien régime, et parmi tous ces noms se trouvait celui d'Henri d'Erlau, son époux.

Qu'on juge de son effroi; elle fut comme frappée de la foudre , la feuille lui tomba des mains , et elle ^'évanouit. Charles poussa des cris lamentables qui furent entendus par les gens de la maison ; on demeura longtemps avant dé pouvoir la rappeler à elle, et bientôt elle tomba si dangereusement malade, qu'on désespéra de ses jours... Le pauvre Charles , désolé , ne quittait pas le chevet du lit de sa mère , et dépérissait à vue d'oeil.

Le vieux Tyrolien disait tristement en secouant la tète : a L'automne prochain sèmera ses feuilles sur la tombe de la pauvre dame, et peut-être ce pauvre enfant lui-même ne verra pas le printemps. »

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