CHAPITRE IV
L'évasion.
Richard, le vieux et fidèle serviteur, avait attendu de l'autre côté du Rhin jusqu'à ce que son frère le pêcheur fût de retour et lui eût annoncé l'heureuse traversée de la dame. Son plus grand soin fut alors de sauver la vie à son bon maître , car Richard regardait comme une injustice de faire mourir quelqu'un à cause de son attachement à son roi.
Dès le lendemain matin il se rendit à la ville, où se trouvait son fils, nommé Robert, qu'on avait forcé de servir dans la garde nationale. Ce jeune homme, adroit et courageux, montait de temps en temps la garde à la prison où gémissait M. d'Erlau ; et Richard espérait sauver par son moyen ce respectable père de famille. Il fit donc part de son projet à ce fils , et tous deux combinèrent plusieurs plans; mais aucun ne se trouvait praticable. Enfin ils décidèrent que le jeune homme ferait attention à tout ce qui se passerait , et qu'il épierait la première occasion favorable pour la mettre à profit. Mais pendant longtemps il ne s'en offrit aucune , et ces deux hommes généreux commençaient à perdre toute espérance.
Enfin M. d'Erlau subit un jugement, et fut condamné à mort; la sentence devait être exécutée le lendemain. Triste et résigné, ia tête appuyée dans ses mains, l'infortuné d'Erlau était assis dans un cachot^ au milieu de l'obscurité la plus profonde; car on n'avait pas daigné lui donner de lumière. Il pensait à sa femme et à ses enfants , et c'était pour eux que son. cœur souffrait, non pour lui-même; il ignorait entièrement ce qu'ils étaient devenus, et il était dans la plus vive inquiétude à leur sujet. Cette ignorance absolue sur leur sort le désolait. Cependant son courage et sa résignation chirétienne ne se démentaient pas. Lorsqu'il avait entendu prononcer son arrêt de mort, il avait levé les yeux au ciel en disant : « Seigneur, que votre volonté soit faite! :» et en attendant l'heure fatale il répétait encore ces pieuses paroles.
ici LE SERIN.
Dans ce moment toutes ses pensées se tournèrent vers Dieu, c Où trouver quelque consolation , disaitil dans l'eiTusion de son âme, qui me soutienne dans cette dernière nuit, si ce n*est en vous, ô mon Père céleste? Tout ce qui nous arrive par votre permission est toujours pour notre bien. Faites donc de moi et des miens selon votre bon plaisir. Si vous voulez priver mon épouse et mes enfants de l'appui qu'ils avaient en moi sur la terre, vous saurez veiller sur eux avec un soin paternel , les protéger et les consoler. Oui, plein de confiance en vous, je monterai tranquillement sur l'échafaud, déjà arrosé du sang d'un si grand nombre de mes amis. Si, au contraire, vous voulez me conserver encore quelque temps à ma famille , il vous sera facile de briser les portes de ma prison et de m'arracher aux mains de mes bourreaux; et dans ce cas toute ma vie et celle des miens seront consacrées à vous servir, à vous louer et à vous bénir à jamais. »
Pendant que M. d'Erlau était absorbé dans ces pieuses pensées, un bruit épouvantable se fit entendre dans le corridor de la prison; la porte de son cachot s'ouvre avec fracas, et de noirs tourbillons de fumée y pénètrent; le cachot se trouve subitement éclairé par la lueur d'un incendie qui venait d'éclater dans la prison. Au même instant un jeune militaire s'approche et lui crie : « Au nom du Ciel , sauvez-vous ! »
C'était Robert, le fils de Richard. Par l'imprudence de quelques soldats ivres, le feu venait de prendre au bâtiment où étaient détenus les prison-
niers. Les soldats de garde avaient déposé leurs armes et leurs vêtements pour s'occuper avec plus de succès d'arrêter les progrès des flammes. Le jeune Robert, profitant de ce premier moment de confusion , s'était emparé lestement des armes et de l'uniforme d'un garde national, son camarade, et avait couru au cachot de M. d'Erlau.
c Revêtez- vous bien vite de cet uniforme, » lui dit-il : en même temps il lui aida à le passer, lui posa sur la têle le chapeau avec le plumet et la cocarde, lui passa le baudrier et la giberne, et lui mit le fusil au bras.
La longue barbe qui défigurait M. d'Erlau , et qu'on ne lui avait pointxpermis de faire couper depuis qu'il était en prison, contribuait à le faire ressembler à un des farouches soldats de cette époque, et achevait de lui donner un air martial. <ic Maintenant, lui dit Robert, descendez hardiment l'escalier et sortez par le grand portail; j'espère qu'à la faveur de ce costume on vous laissera passer. Une fois hors de la ville , rendez- vous promptement chez mon père, qui doit se trouver en ce moment chez son frère, vieux pêcheur sur les bords du Rhin. :»
L'apparition du jeune Robert dans la prison avait été regardée par M. d'Erlau comme celle d'un ange envoyé du ciel pour lui annoncer sa délivrance. Il saisit parfaitement le rôle qu*il avait à jouer, et, conservant toute la présence d'esprit nécessaire dans cette position, il feignit d'être chargé d'une commission pressante; il descendit avec beaucoup de sang froid l'escalier, l'arme au bras, fit écarter
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les Qens qui travaillaient à éteindre Tincendie, en leur criant d'une voix forte et assurée : « Place! place! :» Il se trouva ainsi dans la rue sans être arrêté, et se dirigea d'un pas ferme vers la porte de la ville ; et , comme Robert lui avait communiqué le mot d'ordre, il passa sans obstacle.
Une fois hors des murs, il précipita sa marche vers les bords du Rhin, où était la cabane du pêcheur; il était plus de minuit lorsqu'il y arriva. Il frappa doucement au volet de la fenêtre. Quelques instants après , le pêcheur sortit , et ne fut pas médiocrement eflrayé , croyant voir un soldat qui venait l'arrêter, lui et son frère ; car l'attachement de ces deux hommes estimables pour la famille d'Erlau, infortunée et proscrite, était connu. Mais lorsque ce brave homme eut reconnu M. d'Erlau, il s'écria en levant les mains au ciel : « Âh! Dieu soit loué! » et il le fit entrer aussitôt. Richard, qui était là depuis dix jours , et veillait toutes les nuits pour l'attendre , se précipita à sa rencontre en s'écriant : « mon bon maître ! » et tous deux s'embrassèrent en pleurant.
Les premières questions de M. d'Erlau furent pour demander des nouvelles de son épouse et de ses enfants. Richard lui apprit que la noble dame et le petit Charles étaient parvenus à se sauver; que Lina, gravement malade au moment de leur départ, n'avait pu les suivre, mais que maintenant elle était rétablie, et qu'elle dormait dans la chambre voisine.
Mais déjà cette chère enfant s'était réveillée au cri de joie qu'avait poussé le bon Richard en aper-
cevant son madtre, el, reconnaissant la voix de son • père , elle courut se jeter dans ses bras en versant des larmes de joie; et lui-même arrosa de pleurs les joues fleuries de sa tendre Lina.
M. d*Erlau fut d'avis de traverser le Rhin cette nuit même pour s'éloigner au plus tôt d'un pays autrefois si heureux et si florissant , mais qui maintenant n'offrait plus de sécurité pour personne , et qui était devenu un vaste champ de carnage'; il désira que la même barque qui avait servi à la traversée de son épouse et de son fils le conduisit aussi sur le territoire de cette Allemagne , alors encore si fortunée. Il se mit aussitôt en route avec Lina. Le vieux pécheur prit les devants , et le bon Richard suivit, portant sur son dos une valise.
La nuit était belle , le ciel serein et parsemé d'étoiles. Ils s'approchèrent en silence de la rive, à l'endroit où la petite barque, cachée dans les broussailles, était amarrée à des saules, toute prête à les recevoir. Tout à coup ils entendirent derrière eux des coups de fusils à une petite distance, et le cri sinistre : Arrête! arrête!,..
En effet , l'incendie de la prison ayant été promptement éteint j on ne tarda pas à s'apercevoir de l'évasion du prisonnier ; les armes et l'uniforme qui avaient été enlevés au soldat les confirmèrent dans leurs soupçons, et ils se mirent à sa poursuite. Déjà leurs cris se faisaient entendre de bien près. Les malheureux fugitifs , à demi morts de frayeur, coururent de toutes leurs forces vers le bateau, M. d'Erlau, Lina et Richard, glacés d'épouvante, sautèrent précipitapfiment dans la barque, et s'éloi-
grièrent à force de rames. Le vieux pêcheur, qui n'aurait pu trouver place dans une si petite embar-* cation, se cacha dans le creux d'un arbre.
Mais à peine la barque s'est-elle éloignée d'une vingtaine de pas, que les soldats arrivent sur le bord de la rivière, et se mettent à tirer sur le canot. Les balles sifflent d'une manière terrible autour des oreilles de nos pauvres fugitifs. Dans cette cruelle détresse, M. d'Erlau ordonne à Lina de se coucher au fond du bateau ; lui et Richard rament avec force pour se soustraire aux coups des assaillants; une balle vient percer le chapeau de M. d'Erlau, plusieurs autres atteignent la rame de Richard, et la petite barque, trop chargée, s'enfonçait tellement dans l'eau , qu'à chaque instant on croyait la voir submergée. Us échappèrent cependant à tant de périls réunis, et abordèrent heureusement sur la rive droite du fleuve.
A peine débarqué , M. d'Erlau se jeta à genoux pour remercier Dieu de sa délivrance ; Lina et Richard suivirent son exemple. Ils s'assirent ensuite sur un tronc d'arbre renversé pour reprendre haleine et se remettre de leurs fatigues et de leur frayeur. Lorsqu'ils furent un peu reposés, Richard, qui ne voulait point abandonner son msutre dans le malheur, reprit son bâton, chargea sur ses épaules la pesante valise, et tous trois s'acheminèrent vers les montagnes de la Souabe , auxquelles les nombreuses forêts de sapins dont elles sont couvertes ont fait donner le nom de Forêt Noire.