‹ Fernando: Agnès; Le serin; La chapelle de la forêtChapitre 39 sur 46 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le serin providentiel.

Ce qui tenait maintenant le plus à cœur à M. d'Erlau , c'était de retrouver son épouse. Richard avait un ami qui demeurait dans les environs de la forêt Noire; c'était un honnête cultivateur, chez lequel il conduisit son maître pour prendre d'abord quelques jours de repos avant d'entreprendre un plus long voyage. Mais à peine M. d'Erlau avait- il franchi le seuil de cet asile hospitalier, qu'il parla de repartir. « Je n'aurai pas un moment de tranquillité, dit-il à Richard, jusqu'à ce que j'aie retrouvé ma femme et mon fils. Tu me dis bien, mon cher Richard, qu'ils sont en Suisse : mais comment ferons -nous pour nous y rendre? Lina est trop petite et trop délicate pour faire une si longue route à pied, et je n'aurai pas les moyens de faire ce voyage en voiture. »

Alors Richard tira une bourse remplie d'or, et répandant sur la table les pièces brillantes : « Rassurez-vous, mon cher maître, lui dit- il, vous êtes plus riche que vous ne le croyez , cet or vous appartient . » M. d'Erlau ne savait que penser; ses regards se fixaient avec étonnement tantôt sur les pièces d'or, tantôt sur son fidèle domestique.

« Vous voulez savoir d'où provient ce trésor? je

vais vous le dire. Dans votre prospérité, vous vous êtes toujours montré secourable et bienfaisant. Â combien de personnes malheureuses n'avez-vous pas ouvert votre bourse! Combien de fois n'avez-vous pas prêté des sommes souvent fortes à des familles gênées pour les tirer de peine I Eh bien I mon cher maître, c'est l'or dont vous avez fait un usage si généreux que j'ai fait rentrer peu à peu pendant que vous gémissiez en prison et que votre épouse errait sur une terre étrangère, comme une proscrite. Je me suis adressé aux personnes que vous aviez obligées autrefois, et je leur ai redemandé ces petites avances. Quoique j'aie rencontré beaucoup de gens ingrats et de mauvaise foi, j'ai cependant été aseez heureux pour m'assurer qu'il existe aussi des âmes honnêtes, des cœurs loyaux et reconnaissants, et plusieurs ne se sont pas contentés de rendre la sonmie qu'ils avaient empruntée , ils y ont encore ajouté du leur par gratitude et attachement pour leur bon seigneur. »

M. d'Erlau, attendri, compta son or. « Il y en a beaucoup, dit -il en jetant vers le ciel un regard plein d'effusion; mais cette somme, quoique assez forte pour le moment, combien de temps durerat-elle?

— Nous aurons soin d'être économes, répondit le vieillard , et cependant nous irons en Suisse en voiture. »

En effet, il acheta un cheval et une petite charrette de paysan, sur laquelle il adapta des cerceaux, afin d'y étendre une toile pour l'abriter contre le vent et la pluie. Â^ors nos voyageurs se remirent

en marche. La^lupart du temps Richard allait à pied à côté du cheval, tandis que M. d*Erlau et .Lina restaient assis dans la voiture, d'après les formelles instances du bon vieillard. Ils arrivèrent ainsi sans accident en Suisse , et s'informèrent de la dame et du petit Charles, mais sans pouvoir obtenir le moindre renseignement. Voyant toutes leurs recherches infructueuses, et ayant acquis la presque certitude que la dame devait avoir pris une autre direction, ils résolurent de revenir sur leurs pas et de retourner en Souabe.

Cependant la santé de M. d'Erlau s'était altérée par le séjour de la prison, les angoisses de son procès, les frayeurs et les inquiétudes de son évasion , et par les fatigues continuelles du voyage ; insensiblement ses forces s'épuisèrent , et il tomba malade dans une petite ville de Souabe, où il fallut s'arrêter jusqu'à ce qu'il fût rétabli.

Richard loua un petit appartement, et acheta les meublesles plus nécessaires, et, comme il était fort entendu en fait d'économie domeslique, il se chargea du petit ménage, qu'il soigna avec une intelligence et un zèle peu communs. Litia l'aidait de son mieux , et travaillait depuis le matin jusqu'au soir à tout ce qui n'était pas au-dessus de ses forces. Son père , dans les commencements , fut obligé de garder presque toujours le lit. Il lui fallut bien du tempe avant de pouvoir rester levé une partie du jour. La petite Lina semblait se multiplier pour lui procurer les soins les plus tendres ; elle cherchait à l'égayer et à dissiper ses ennuis. Chaque jour elle ^'étudiait à lui procurer quelque nouveau plaisir ;

27i LE SERIN.

tantôt elle lui présentait un mets (fU'elle venait de préparer pour la première fois ; tantôt elle le surprenait par quelque jolie romance qu'elle lui chantait, ou lui apprenait une agréable nouvelle. Aussi le bon père, de son côté , la chérissait tous les jours davantage, et lui témoignait de mille manières sa satisfaction et sa tendresse.

Sur ces entrefaites arriva le jour de'naissance de Lina; ce jour-là, de grand matin, elle se rendit à l'église pour entendre la messe, remercier Dieu , et lui recommander son père et sa mère. De retour chez elle, elle vit sa fenêtre garnie de plusieurs pots remplis de beaux lilas et de superbes giroflées rouges et blanches, fleurs qu'elle aimait le plus; dans cette espèce de petit jardin était suspendue une jolie cage renfermant un beau serin jaune , dont la tête était couverte d'une petite huppe, et ressemblait parfaitement à celui qu'elle avait élevé autrefois.

Le soleil du matin dardait ses rayons sur la fenêtre et donnait un vif éclat aux belles nuances des fleurs. Lina s'arrêta, émue de surprise et de ravissement à la vue de ces objets > qui faisaient revivre en elle d'heureux souvenirs. Elle ne put voir ce témoignage de la tendresse paternelle sans verser des larmes de joie , et elle remercia son bon père avec la plus touchante sensibilité. « Il faut bien te contenter d'aussi peu , ma chèpe Lina , dit M. d'Erlau , car c'est là tout ce que je puis te donner. Autrefois, quand nous habitions encore notre château , c'était bien différent; alors le jour de ta naissance était célébré avec éclat, et devenait aussi un jour

LE SERIN. 2"î3

d'allégresse pour tous les habitants de notre village ; mais aujourd'hui nous le passerons modestement et sans bruit , d'une manière conforme à notre nouvelle position. »

Le dîner fut un peu plus recherché qu'à l'ordinaire; M. d'Erlau s'abandonna pendant tout le repas à la joie de son cœur. Le fidèle Richard fut invité à prendre aussi place à côté de son maître; et quand on fut au dessert , ce bon vieux serviteur servit encore une belle tasse ornée de fleurs et une bouteille de l'excellent vin de leur patrie, l'Alsace, qu'il s'était procurée. Le père la déboucha et en versa à tout le monde; il commença par boire à la santé de sa chère Lina , et ensuite à celle de son épouse et du petit Charles; mais des larmes douloureuses coulèrent en ce moment de ses yeux et se mêlèrent au vin (ju'il allait boire.

«Hélas! ma chère Lina, dit-il, en quel lieu ta mère et ton frère célèbrent-ils aujourd'hui ta fête? que sont-ils devenus? qui sait ce qu'ils ont souffert depuis le moment de notre séparation ? Une femme et un enfant jetés au milieu du monde, sans fortune, sans protecteur, sans amis, sans secours, sont exposés à mille dangers et à mille désagréments. Qui sait si jamais nous pourrons encore célébrer ta fête tous ensemble ? J'avais eu jusqu'ici tant de courage et de confiance en Dieu ! mais depuis quelque temps j'ai parfois des moments où la tristesse m'accable. Je crains, ah ! je crains... »

Lina se jeta au cou de son père en pleurant , et s'efforça de le consoler. « Non, ne craignez pas, cher papa, consolez-vous et reprenez courage : Dieu ne

nous abandonnera point; vous verrez qu'il nous réunira encore tous ensemble au moment où vous n'y penserez pas. Ce n'est pas pour rien qu'il nous a sauvés d'une manière si miraculeuse. Ob ! certainement, bien certainement il veille sur nous.

— Oui, sans doute, je le crois aussi, » dit Richard en essuyant les larmes qui tombaient de ses yeux.

Tous trois étaient vivement émus, et se turent. Un moment de silence et d'attendrissenient religieux succéda à cette scène touchante.

Tont à coup le serin se mit à gazouiller, et, après un brillant ramage , commença à chanter l'air du petit cantique:

Si je garde ma fermeté

Dans les maux qui sont mon partage, etc.

Lina, toute surprise, s'écria en frappant des mains : « Ciel! qu'entends -jel Qu'est-ce que cela veut dire? C'est le premier air que Charles a joué sur le piano , et que j'ai appris à chanter. Vous en souvenez- vous ? Nous le chantions le soir même où vous fûtes arrêté. »

M. d'Erlau , Lina et Richard ne pouvaient revenir de leur étonnement, et leurs yeux restaient fixés sur le serin, qui répéta une seconde et une troisième fois le même air; c'était exactement celui du cantique de Lina; pas une note n'y manquait.

« Voilà ce qui est on ne peut plus surprenant, dit M. d'Erlau. Mon Dieu, ajouta-t-il en se découvrant, je commence à croire que vous voulez me rendre

mon épouse et mon fils , car il n'y a qu'eux seuls au monde qui connaissent cet air, ainsi eux seuls ont pu l'apprendre à cet oiseau, quoique je ne comprenne pas encore comment la chose a pu arriver. Dis-moi^ Richard, où as-tu trouvé ce serin?

— Je l'ai acheté hier d'un jeune Tyrolien qui en avait bien d'autres dans sa volière ; j'ai pris celui-ci parce qu'il était le plus beau de tous.

— mon ami , va , cours sans perdre un instant; tâche de retrouver ce jeune homme : qui sait s'il ne pourra pas nous donner des,renseignemenls précieux?»

Richard partit sur-le champ, et fut longtemps sans revenir. M. d'Erlau et sa fille attendaient son retour avec impatience et dans une inquiétude mortelle ; ils formaient mille conjectures.

« Combien il faut que leur détresse soit grande , disait le père, puisqu'ils ont été réduits à vendre même cette jolie petite bête, ou bien peut-être sontils morts, et ce serin est-il l'unique souvenir qu'ils nous laissent, d

Enfin Richard arriva accompagné du Tyrolien.

On interrogea le jeu ne homme; mais il ne put rien dire de particulier sur le serin, sinon qu'il l'avait acheté d'un petit pâtre dans le Tyrol. Le nom de M™« d'Erlau lui était inconnu. Cependant, sur de nouvelles questions, il assura qu'il y ayait dans son pays une dame et un petit garçon tels qu'on les lui dépeignait, et que le serin pourrait bien leur avoir appartenu. Il ajouta qu'il avait vu cette dame tous les dimanches à l'église, et que le petit garçon, qui allait en classe chez M. le curé, devait déjà

être bien savant, parce qu'en traversant la montagne il l'avait souvent rencontré chargé d'un gros paquet de livres attaché avec une courroie.

Au surplus, le jeune Tyrolien dépeignait si exactement la dame et son fils, que M. d'Erlau, Lina et Richard, pleins de joie, s'écrièrent unanimement : « Ce sont eux, il n'y a pas de doute, ce sont euxl oui, c'est sûr! »

Ils remercièrent Dieu, qui, par un eflet particulier de sa providence, leur découvrait la demeure de ces personnes si chères. M. d'Erlau prit les informations les plus détaillées sur le lieu où s'était retirée sa femme, et sur la route à suivre pour y arriver. Il donna ensuite un écu de six francs au Tyrolien , bien étonné , pour le récompenser de la fidélité de son récit.

On s'occupa aussitôt des préparatifs du départ. M. d'Erlau avait entièrement repris ses forces; la bonne nouvelle contribua au rétablissement de sa santé mieux que la meilleure médecine. Lina aida à faire les paquets, Richard alla chercher la petite voiture, et la mit en état de bien rouler; il atlela le cheval , qui avait été loué à un autre aubergiste pour sa nourriture, et pour n'être pas à charge à leur petit ménage.

Dès le lendemain on se dirigea vers le Tyrol ; on n'eut garde d'oublier le cher petit serin, sa cage fut suspendue à un des cerceaux qui supportaient la toile de la voiture , De cette manière ses chants venaient de temps en temps réjouir les voyageurs et abréger la longueur du chemin.

Page 1