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CHAPITRE VI

La famille réunie.

Le voyage de M. d'Erlau fut très -heureux, et il arriva sans accident avec sa petite caravane et son équipage champêtre au village de la paroisse duquel dépendait le hameau de Schwarzenfels. Il alla d'abord rendre visite au charitable curé, qui lui confirma tout ce que le jeune marchand d'oiseaux lui avait raconté. M™® d'Erlau et son fils vivaient encore. «Mais, hélas! ajouta le curé, cette bonne dame est plongée dans la tristesse et dans le deuil ; elle croit son époux mort , et depuis cette fatale nouvelle la joie n'est plus entrée dans son âme. Elle relève à peine d'une longue et cruelle maladie que lui a causée l'excès de sa douleur ; nous avons désespéré de sa vie , et ce n'est que lentement et avec peine qu'elle commence à se rétablir. »

M. d'Erlau demanda d'où avait pu venir cette nouvelle mensongère. Le curé alla prendre un paquet de journaux , en lira un , et le lui présenta. Il y lut en effet , de ses propres yeux , qu'il avait péri sur l'échafeiud, tel jour. Quoique celte assertion du journal lui parût fort étrange, il se l'expliqua facilement. Dans ces temps de troubles et de confusion, une semblable inexactitude dans les listes nominatives des victimes ne pouvait être regardée

que comme une erreur légère, et passait le plus souvent inaperçue. On pouvait avoir oublié, après son évasion , d'elTacer son nom de la liste des condamnés à mort; peut-être encore Ty avait-on conservé à dessein , pour échapper au reproche d'avoir laissé évader un prisonnier.

M. d'Erlau fut profondément peiné en songeant que cette malheureuse nouvelle avait brisé le cœur de sa chère épouse, et avait failli la précipiter au tombeau. Il lui tardait de la détromper, et de dissiper par sa présence tous ses chagrins ; mais le curé fut d'avis , et avec raison , qu'il fallait user des plus grands ménagements, et ne communiquer qu'avec beaucoup de prudence cette heureuse nouvelle à la dame. Il conféra avec M. d'Erlau sur les précautions à prendre , et , quoique la nuit approchât et que le temps fût mauvais , on décida que l'on se rendrait sans délai à Schv^arzenfels. Il avait plu toute la journée, et, comme dans ces contrées montagneuses l'hiver se fait sentir de bonne heure . il commençait à neiger à gros flocons. Ils partirent néanmoins et parvinrent bientôt ^u sommet de la montagne boisée d'où l'on apercevait au fond de la vallée les modestes cabanes couvertes de neige , avec leurs toits plats et leurs hautes cheminées d'où s'échappaient des torrents de fumée.

La petite caravane s'arrêta là ; elle se mit à couvert en se reposant sur un bloc de granit garni de mousse , et abrité par des sapins dont les branches touflues, descendant jusqu'à terre, les garantirent contre le vent et la neige. Le curé montra de loin à ses compagnons la chaumière qu'habitait M"* d'Er-

lau ; le fidèle Richard fut expédié le premier, et descendit le sentier qui y conduisait.

Mme d'Erlau, en robe de deuil, était assise devant sa cheminée , dont la flamme pétillante éclairait sa modeste chambre, déjà obscurcie par le crépuscule du soir. Elle était encore occupée à tricoter, et Charles lui faisait une lecture. Lorsqu'elle vit entrer Richard, son vieux et fidèle domestique, elle jeta un cri , et l'ouvrage tomba de ses mains. Elle se leva avec précipitation , courut à lui , prit ses mains et l'accueillit avec effusion , en versant des larmes de joie et de douleur, comme s'il eût été son père. Charles, de même, ne se possédait pas de surprise et de joie.

Mme d'Erlau fit asseoir le digne vieillard à côté d'elle, et, après avoir attisé le feu et s'être un peu remise de son trouble, elle lui dit :

« Ah! Richard, mon bon et fidèle Richard^ nous nous revoyons donc encore I mais, hélas! dans quelles circonstances pénibles nous devions nous retrouver I Je n'ose te parler de la fin cruelle du meilleur des époux I Ce souvenir est trop déchirant pour moi. Mais, dis -moi, qu'est devenue Lina? Morte sans doute , comme le médecin l'avait annoncé?

— Consolez -vous, ma bonne dame, répondit Richard , l'aimable enfant existe encore. C'était pour vous déterminer à ne pas retarder votre fuite que le médecin, qui est un bien brave homme, vous a exagéré l'état où se trouvait votre fille , en vous le dépeignant comme absolument désespéré et sans aucun remède. Après votre départ, et à force

de soins , la petite Lina a bientôt été rétablie ; depuis elle a constamment joui d'une heureuse santé. 9

A ces mots , l'heureuse mère se sentit comme électrisée de joie et de bonheur; ses yeux brillaient d'un ravissement indicible.

Mais presque aussitôt le front de la noble-dame se rembrunit, et elle reprit avec le ton d'un tendre mais sévère reproche : « Pourquoi ne l'as - tu pas amenée avec toi? pourquoi ne l'avoir pas arrachée de ce malheureux pays où ses jours sont exposés à tout instant? Comment as-tu pu la quitter, et laisser cette pauvre enfant seule et sans protection? J'aurais cru que ton attachement... »

Elle n'eut pas le temps d'achever, car tout à coup la porte s'ouvrit de nouveau, et Lina vola dans les bras de sa mère; Charles s'y précipita avec elle; jamais larmes ne coulèrent plus douces que lorsque cette tendre mère vit ses deux enfants réunis dans ses bras.

Mais bientôt un sentiment douloureux vint empoisonner pour elle ces premiers instants de bonheur.

« Ah ! pourquoi ne vit-il plus , le plus chéri des époux , le plus tendre des pères ! s'il vivait , et s'il était là près de vous et de moi , c'est alors, oh I oui, c'est alors que ma félicité serait au comble. Mais vous êtes de malheureux orphelins, mes pauvres enfants; votre vue remplit mon âme d affliction : moi, faible veuve, que puis-je pour vous? »

Alors Richard commença à la préparer peu à peu à apprendre l'heureuse nouvelle de l'évasion et de

Texistence de son époux. La dame Fécoula en silence, et comprit tout de. suite où il voulait en venir. Ces ménagements n'étaient pas nécessaires : la satisfaction qu'elle avait eue en revoyant son vieux serviteur, la joie de retrouver sa fille, étaient pour cette noble dame la préparation la plus naturelle et la mieux ménagée au plus grand bonheur que son cœur pût goûter dans ce monde , celui de revoir plein de vie ce cher époux dont elle avait pleuré la mort. M. d'Erlau, caché derrière la porte, avait entendu toute la conversation entre son épouse et Richard. Qu'on juge si le cœur lui battait!

Lors donc que M™« d'Erlau eut compris , par la tournure des discours de Richard, que son mari vivait encore , et qu'elle se fut écriée dans l'ivresse du bonheur : « Dieu de miséricorde! est -il possible! M. d'Erlau vit encore I... vous l'avez arraché des mains de ses bourreaux! Oh! je suis sûre qu'il n'est pas loin d'ici, mon cœur me le dit; venez, venez, mes chers enfants, courons, volons auprès de lui... j>

Alors M. d'Erlau, ne pouvant se contenir plus longtemps , ouvrit la porte, et se précipita , ivre de joie, dans les bras de sa femme.

Cette tendre épouse, qui, le croyant mort, avait versé tant de larmes, éprouva dans ce moment une émotion bien vive et bien douce en le revoyant tout à coup dans ses bras : timide et tremblante, et doutant encore si c'était en effet lui-même ou si son imagination ne l'abusait pas, elle ne pouvait proférer une seule parole , et le contemplait avec anxiété à la lueur vacillante de la flamme. Elle ne

pouvait exprimer les sentiments de son cœur; dans l'excès de son bonheur , elle ne put que dire : « Si nous éprouvons tant de joie ici-bas en revoyant les objets de notre tendresse , quelles délices ne doivent pas nous être réservées dans le ciel, où nous reverrons tant de personnes chéries dont nous pleurons la perte ! »

M. d'Ërlau et son épouse, les deux enfants, le digne curé et le fidèle Richard passèrent ensemble, dans cette pauvre chaumière, autour du modeste foyer, une soirée pleine de charmes; le vieux Tyrolien et sa femme se joignirent aussi à eux pour prendre part à Tallégresse commune.

Le lendemain matin on vit arriver un nouvel hôte, celui qui , après Dieu , avait le plus contribué à réunir les membres épars de.cette noble famille. Richard apporta le serin , qu'il avait laissé la veille dans la maison du curé. Charles eut une grande joie de revoir son gentil serin , qui s'était échappé à Tépoque de la maladie de M°*® d'Ërlau , sans qu'on pilt savoir depuis ce qu'il était devenu.

M. d'Erlau raconta à son épouse de quelle manière cet oiseau était tombé entre ses mains, et comment le serin l'avait amené à découvrir la contrée où elle s'était retirée avec son fils ; celle-ci fut de nouveau émue en entendant ce récit, ainsi que les détails si terribles et si émouvants du procès, de la fuite et du séjour de son époux chéri sur la terre étrangère , et elle s'écria avec l'accent d'une pieuse reconnaissance, et en joignant les mains : « Oui, Dieu d'amour et de bonté, c'est votre admirable providence qui a veillé sur nous, et qui a

combiné la réunion de toutes les circonstances pour conduire nos malheurs à une fin si heureuse. Vous vous êtes servi de ce petit messager ailé pour faire savoir à mon époux dans quel coin de la terre je demeurais. Sans la prompte venue de mon époux bien-aimé je serais morte de chagrin cet hiver. »

Charles ne fut pas moins reconnaissant que sa mère envers Dieu. « N'ai -je pas eu une heureuse idée , dit - il , d'apprendre à mon serin précisément Tair du cantique que papa avait composé pour Lina et pour moi? Mais je ne me serais jamais imaginé, lorsque je me désolais de la perte de mon gentil oiseau, que le bon Dieu ne me le prenait que pour me rendre par lui mon père et ma sœur, et mon oiseau par -dessus le marché. On voit bien par là comme d'un petit malheur Dieu sait faire naître les événements les plus heureux.

— Tu as raison, mon cher Charles, répondit le père ; c'est ainsi que Dieu nous a enlevé tous nos biens pour nous en donner de plus précieux et de plus durables ; car j'espère que les malheurs qui sont venus fondre sur nous auront été pour nous tous une occasion de faire des progrès dans la vertu , ce qui est préférable à tout l'éclat des richesses et à toutes les jouissances qu'elles procurent. Peut-être même le Seigneur, un jour, nous rendra-t-il notre fortune, comme il t'a rendu ton serin. »

Le jeune pâtre à qui Charles avait donné commission d'aller à la recherche du serin envolé , et qui, après l'avoir rattrapé, au lieu de le rendre, l'avait vendu à un marchand d'oiseaux, fut tout

286 LE SEFIN.

consterné lorsque le curé, l'ayant fait appeler, Tadmonesta et lui apprit comment le petit serin luimême avait fait découvrir son larcin , et qu'il avait été racheté en pays étranger et rapporté en ces montagnes, c Jamais de ma vie je ne commettrai plus une action malhonnête, répondit en pleurant le jeune homme, frappé d'une crainte salutaire : je vois maintenant que ce que nous lisons dans la sainte Ecriture est vrai , qu'il n'est rien de si caché qui ne soit découvert tôt ou tard. »

M. d'Erlau résolut de passer l'hiver sous le toit hospitalier de ces hons Tyroliens qui avaient si bien accueilli son fils et son épouse , et Richard touva à se loger dans une des cabanes voisines.

Le petit serin, devenu si cher, fut remis à la même place qu'il avait occupée avant de s'envoler. Charles et Lina en eurent le plus grand soin , et , malgré la mauvaise saison , ils ne le laissèrent jamais manquer de verdure, de graines et de petites tranches de pomme. Souvent, dans les beaux jours de l'hiver, lorsque la noble famille était réunie autour du foyer domestique et contemplait par la fenêtre la campagne toute blanche de neige, les immenses forêts de sapins chargés de frimas, et les tourbillons de neige bercés sur les ailes des vents , le gentil oiseau semblait deviner leur pensée et vouloir s'y unir, en entonnant l'air du cantique favori :

Si je garde ma fermeté

Dans les maux qui sont mon partage , etc.

Et alors M. et M"»© d'Erlau, avec leurs enfants.

chantaient le pieux cantique , qu'ils appliquaient à leur position présente ; et même par la suite , dans d'autres circonstances pénibles, lorsque des événements fâcheux ou des chagrins quelconques venaient affliger cette estimable famille , dès que le serin venait à répéter son air, qu'il terminait ordinairement par une joyeuse et brillante roulade, il faisait renaître le calme au fond des cœurs, et leur apportait ainsi chaque jour de nouvelles consolations.

0i Ayons toujours, confiance, disait le père, en ce Dieu qui, par le moyen de celte petite créature, nous a déjà si miraculeusement secourus. Dieu peut nous aider de mille manières : jusqu'à présent il a veillé sur nous ; il ne nous abandonnera donc pas, car il lui est aussi facile de nous secourir mille fois qu'une seule.

— - Oh I oui , disait le vieux Richard , c'est bien ce que je crois aussi, moi. L'aspect de ces pauvres petits oiseaux qui voltigent autour de nos fenêtres pendant que tout est couvert de neige et qu'il fait un froid glacial , me touche singulièrement ; ils me rappellent ces paroles de notre divin Sauveur : Considérez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent , ils n'amassent point dans les granges : et pourtant votre Père céleste les nourrit. Or combien n'ètes-vous pas plus excellents qu'eux ! Mais quand je regarde le serin de Charles, et que je pense à l'événement admimble qu'il a occasionné , ces belles paroles de l'Évangile font sur moi une impression encore bien plus grande ; et quand il se met à chanter son air favori, il m'est impossible dé perdre courage , si mal que les choses semblent

aller, et à quelques dures épreuves que le Ciel nous réserve désormais ; car Celui qui prend soin des petits oiseaux et leur donne la pâture pourrait-il nous oublier?

Enfin la famille d'Erlau , après avoir supporté pendant quelque temps des privations et des peines, eut le bonheur de pouvoir rentrer en France, où le père recouvra une grande partie de ses biens. M. et Mme d'Erlau se félicitaient d'être redevenus riches , parce qu'ils se trouvaient en état de prouver leur reconnaissance à ceux qui, dans les jours de malheur^ s'étaient montrés leurs amis : le bon Richard, son fils Robert, ainsi que le pêcheur des bords du Rhin, et toutes les personnes qui leur avaient donné quelques marques réelles d'intérêt.

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