‹ Fernando: Agnès; Le serin; La chapelle de la forêtChapitre 5 sur 46 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Pedro le musicien. — Horrible complot.

Le malheureux qu'Alonzo avait choisi pour l'exécution de son affreux projet était un jeune musicien d'un rare talent. C'est pourquoi le comte, qui, dans ^ son amour du faste , ne regrettait aucune dépense

et qui aimait les artistes, l'avait engagé à son service. L'emploi de cet habile chanteur consistait à se faire entendre lorsque son maître donnait des fêtes et de grands dîners; il célébrait, en s'accompagnantdu luth, les exploits des héros et des anciens chevaliers espagnols dans leurs combats contre les Arabes et les Sarrasins. Il avait la voix belle et sonore , et chantait toujours avec pureté et expression, n savait surtout rendre avec beaucoup d'énergie les diverses passions qui formaient le sujet de ses chants : la joie et la douleur, la crainte et l'espérance, l'amour et la haine.

Du reste , Pedro avait un caractère gai, une belle figure et des manières prévenantes et agréables. Il s'habillait constamment avec beaucoup de goût et de recherche. Son esprit était orné , car il avait fait quelques études; mais son talent pour la musique et l'admiration qu'il excitait partout l'avaient répandu dans toutes les sociétés , et il n'y avait pas

de fête à laquelle il ne fût invité. Bientôt son amour pour la dissipation lui avait fait sacriGer les études sérieuses à son goût pour les arts et les plaisirs ; à part cela, on ne pouvait lui reprocher que sa légèreté de caractère et son penchant à la causticité et au persiflage.

Ce jeune homme avait gagné toute la confiance d'Alonzo. Il savait se plier à son humeur, prévenir ses moindres désirs , et le flatter de la manière la plus adroite. Aussi avait-il fini par s'insinuer tellement dans l'esprit du comte , qu'il lui était devenu indispensable. Il savait aussi se rendre agréable aux enfants d'Alonzo. Jamais il ne venait au château sans leur apporter quelques petits présents : aux jeunes comtesses, des rubans et des fleurs artificielles; aux jeunes comtes, de petits sabres et de petits fusils d'un joli travail, mais incapables de blesser, parce qu'ils étaient en bois. Il enseignait aux petites demoiselles à faire les tricots les plus à la mode; il faisait des arcs et des flèches pour leurs frères , et leur montrait à tirer sur une citrouille à laquelle il donnait la forme d'une tête d'Arabe. Il inventait mille moyens de les divertir. Mais ce qui faisait le plus de plaisir aux enfants, c'était d'entendre les chants héroïques qu'il leur apprenait, et qu'il savait fort bien approprier à leur voix; ils l'écoutaient toujours avec une grande attention et avec un frémissement mêlé de joie ; aussi se réjouissaient-ils plus de larrivée de l'aimable Pedro que de celle de leur père.

Le comte avait amené Pedro avec lui. Mais Pedro n'était plus le chanteur d'autrefois. Pâle, défait et

taciturne, il paraissait encore plus triste cjue son maître; il avait même oublié d'apporter aux enfants les cadeaux d'habitude. Il fuyait la société, et cherchait les allées les plus sombres et les phis solitaires. Ce fut là qu'Alonzo le trouva, à minuit, assis au pied d'un antique mausolée , et faisant retenitr Técho de ses chants plaintifs.

o: Comment! tu es encore ici à une heure aussi avancée I dit le comte. Quel singulier plaisir peux -tu donc trouver à ne confier les peines de ton cœur qu'à des rochers froids et insensibles? Viens avec moi , quittons ce lieu lugubre comme un cimetière. J'ai à t'àpprendre des choses qui te feront entrevoir un plus riant avenir. Viens. » Il s'éloigna : Pedro le suivit en silence et la tête baissée.

Don Alonzo, avec son compagnon, traversa le long et étroit corridor qui conduisait à la tour, et il ferma soigneusement toutes les portes de fer qui en gardaient l'entrée. Enfin ils arrivèrent dans le cabinet du comte. Deux bougies placées sur la table répandaient dans la chambre une lueur blafarde; Pedro vit avec étonnement une épée nue placée entre les bouteilles et les verres.

« Assieds-toi, mon cher Pedro, lui dit le comte, j'ai besoin de m'entretenir avec toi , et celte heure m'a paru la plus convenable. Mais auparavant regarde si j'ai bien fermé la porte du vestibule. Je suis si distrait ! Pousse aussi le verrou de cette porte. Je voudrais qu'au lieu d'un, il y en eût sept; je les ferais tirer tous. »

Pedro obéit, s'assit près de son maître, et attendit avec anxiété.

Âlonzo versa du vin dans le^ verres, et dit : « Commençons par boire un coup , nous en avons besoin tous les deux pour chasser nos tristes pensées. Trinquons , cher Pedro. A toi, le plus intime et le plus fidèle de mes amis!... » Pedro trinqua avec surprise , car jamais il n'avait vu son maître lui parler avec tant de familiarité.

Ils burent; Alonzo versait force rasades, mais ne s'expliquait point encore. Ce mystérieux silence épouvantait Pedro et lui causait les plus pénibles appréhensions. Enfin Alonzo lui dit : « Je me trouve dans une position affreuse, mon cher Pedro; tu es le premier homme à qui j'en aie fait confidence. Je suis sur le point d'être perdu d'honneur à la face du monde entier; je ne pourrai survivre à ma honte. Je suis un homme ruiné ; rien ne m'appartient plus dans ce château, pas une pierre, pas un arbre ; de tous mes biens il ne me reste pas seulement ce qu'un cheval pourrait couvrir de son pied... Cela te surprend, mon cher Pedro; mais cela est vrai. Jusqu'à ce jour tu n'as vu autour de moi que l'abondance et la splendeur. Hélas ! tout ce qui- brille n'est pas or. Avant huit jours peut-^ être je serai expulsé de ce château avec ma femme et mes enfants. Que deviendrons-nous? Songe quel doit être mon désespoir, et combien mon cœur paternel doit être déchiré. »

Celte confidence affligea tellement Pedro, que les larmes lui vinrent aux yenx.

«Tu pleures, fidèle ami, répéta le comte. Entends-tu les cris de ma femme et de mes enfants qnand ils se verront chasser de ce château et réduits

à la plus affreuse misère? Eh bien ! ce n*est pas tout; un plus horrible malheur m'est encore ré- Fervé. Je suis menacé de subir un affront mortel et irréparable; et voilà surtout ce qui cause mon effroi. Non , je ne survivrai pas à ma honte : plutôt mourir que de perdre l'honneur. Dans cette affreuse position j'ai recours à toi, mon bon, mon cher, mon bien-aimé Pedro. Tu es le seul être vivant en qui je veuille mettre ma confiance : tu peux , tu dois être mon sauveur.

— Moi I s'écria Pedro avec une extrême surprise : est-ce un rêve, Monseigneur? votre douloureuse position vous at-elle troublé l'esprit? Je ne possède rien au monde que mon talent et mon luth. Comment pourrais-je, moi pauvre hère, vous être utile en de telles circonstances ?. . .

— Tu peux beaucoup, beaucoup, tout I non-seulement pour moi, mais aussi pour toi. Tu peux non-seulement m'être utile, mais devenir toi-même un homme riche, considéré, un noble enfin. Pourquoi me regardes-tu ainsi? Crois-moi, je ne plaisante pas; l'état de mes affaires ne m'en donne nulle envie ; je parle sérieusement. Expliquons- nous sans détour, mon cher Pedro. Écoute-moi. Je connais parfaitement les secrets de ton cœur, quelque soin que tu aies pris de me les cacher. Ce n'est pas sans raison que tu es devenu si pâle et si mélancolique, et qu'au lieu de tes gaies chansons tu fais renlir les rochers de tes adcents plaintifs. C'est la jeune et belle demoiselle à qui tu donnas à Madrid des leçons de chant et de musique qui est la cause de tes tourments. Tu rougis, tu crains que je ne

te blâme de vouloir l'élever jusqu'à une demoiselle de naissance noble. Non, je ne te blâme pas, les vertus et les eiccellentes qualités de cette belle et jeune personne te justifient. Non -seulement tes secrets me sont connus , je sais plus encore : l'aimable Laure partage tes sentiments et n'bésiterait pas un instant à te donner sa main. Mais les sentiments et les volontés de ses parents s'y opposent : ils ne donneraient pas leur fille à un bomme qui ne serait pas noble, eût-il tout l'or des deux Indes, et ils sont irrités au dernier degré du penchant de leur fille pour un pauvre musicien. Jamais ils ne consentiront à celte union. Bien plus, ils vont confiner la charmante Laure dans un château situé à quatrevingts lieues de Madrid, chez une de ses parentes, où elle sera étroitement surveillée. Ainsi tu es sûr que jamais tu ne reverras ta bien-aimée. Tu soupires, bon jeune homme; ne t'affiige pas. Je veux t'indiquer le moyen de devenir le possesseur d'une seigneurie et d'obtenir des lettres de noblesse, à la faveur desquelles tu pourras facilement déterminer les parents de ta bien -aimée à t'accorder sa main. Je les ai sondés , et je connais assez positivement leur opinion à cet égard pour pouvoir te la garantir. Maintenant , mon cher Pedro , il dépend de toi seul de devenir propriétaire d'un château , gentilhomme et époux de la belle Laure. Dis, qu'en penses- tu?

—Toutes les choses que vous me dites aujourd'hui sont pour moi autant d'énigmes , répondit Pedro, et je ne puis vous comprendre. Les espérances que vous me faites entrevoir sont de beaux rêves , mais

aussi rien que des rêves. Je suis et je resterai toujours le plus infortuné des mortels.

— Écoute j tu ne le seras bientôt plus , si tu le veux; écoute, Pedro, je veux te dire cela tout bas. » Le comte rapprocha son fauteuil de celui de Pedro, et lui dit à l'oreille d'une voix sourde et étouffée : « Ce petit garçon qui est malade est IHinique cause de ma détresse et de mon désespoir;, il ne faut pas qu'il se rétablisse. Voilà tout : me comprendstu ? »

Pedro secoua la tête ; Alonzo continua d'une voix plus basse encore : « Tu lui donneras un breuvage qui le guérira pour toujours. Que cet enfant de malheur passe dans l'autre monde , je suis comte d'Alvarès, et je t'abandonne ce château. »

Pedro bondit de surprise et s'écria : « Gomment, . moi! je deviendrais l'assassin de cet aimable enfant , qui ne m'a jamais fait le moindre mal ! Non , c'est trop affreux, non, jamais I

— Au nom de Dieul reprit Alonzo, ne crie pas si haut , et écoute-moi. Écoute-moi surtout sans m'interrompre, et ensuite tu décideras. »

Alonzo épuisa alors tous les sophismes et toutes les ressources de son éloquence pour pallier l'horreur de ce forfait et déterminer Pedro qui résistait toujours. Puis il continua ainsi :

« Encore une fois , je te le répète , cette action est moins abominable que tu ne te le figures. Cet enfant est né avec une santé aussi faible que celle de ses parents ; il porte dans son sein le germe d'une mort prématurée. S'il relève de cette maladie, ce qui n'est guère probable , combien de temps encore

vivra-t-il? Une année tout au plus, peut-être pas six mois, peut-être pas seulement trois. »

Pedro répondit avec timidité : « Fernando est d'une constitution délicate, il est vrai; cependant je ne puis croire qu'il soit ausssi faible que vous le dites.

— J'en ai la certitude, reprit le coipte. D'ailleurs, quoi qu'il en soit, qu'il vive cent ans, s'il le veut, cela me serait bien égal si j'étais dans une position moins affreuse. Mais la nécessité est pressante , le moment décisif, et le temps et l'occasion me favorisent. Personne ne trouvera surprenant qu'un enfant que tout le monde savait être maladif depuis sa naissance ait succombé aux attaques d^une fièvre violente; le moindre soupçon ne saurait planer sur nous. Mais s'il vit encore huit jours , je suis perdu. Mon honneur, le bien de ma famille , tout est en jeu. Faut -il qu'un enfant chétif traîne sa fragile existence quelques semaines de plus , ou que mon honneur soit irrévocablement perdu , et ma femme et mes enfants réduits à la plus affreuse misère? En vérité, abréger la vie de cet enfant, c'est abréger ses souffrances, c'est un bienfait plutôt qu'un crime. Tu dois le concevoir ?

— Ce que je conçois fort bien , dit Pedro , c'est qu'avec de belles paroles on peut donner aux choses les plus horribles une certaine apparence trompeuse. A vous entendre parler ainsi, certaines gens seraient tentés de croire que vous avez raison. Mais je sens au dedans de moi une voix qui ne saurait tromper et qui parle tout autrement. Mon cher maître , le Ciel m'en est témoin , votre infortune me navre le

cœur. Si, pour vous sauver du malheur qui vous menace , il me fallait donner mon sang et ma vie . je le ferais; mais ne me demandez pas de charger ma conscience d'un crime, et de vous sacrifier le salut de mon âme. Oh! non, ne le demandez pas; je ne le puis.

. — £h bien! dit Albnzo en se levant brusquement et saisissant avec fureur Fépée qui était sur la table j puisque je ne puis te convaincre et obtenir de loi le service que je réclame , je veux mettre un terme à tout ceci. Il faut que je meure, ou que Fernando périsse; tu veux qu'il vive, laisse «moi donc mourir. »

En disant ces mots , il posa contre terre la garde de son épée et en dirigea la pointe vers sa poitrine.

c Arrêtez, au nom du Ciel! s'écria Pedro tout tremblant; il vaut mieux perdre l'enfant et vous sauver; je vous obéirai.

— Jure-moi donc d'exécuter ponctuellement mes ordres, quels qu'ils soient!... 9

Pedro le jura ; il était pâle comme la mort , et une sueur froide coulait de son front. Jamais il n'avait encore éprouvé un pareil sentiment de terreur.

Quand il eut répété le serment qu'Alonzo lui dictait, une main sur Fépée et l'autre levée vers le ciel , Alonzo lui dit : « C'est bien ! mais si tu changes de sentiment , si tu deviené parjure , tremble , je me vengerai. :» En même temps il brandissait son épée au-dessus de la tête de Pedro, qui recula épouvanté.

Alonzo se remit à table, tendit la main à Pedro, et lui dit : <;: Courage! ne t'inquiète pas, tout ira

bien ; demain à la pointe du jour je pars pour Madrid y et j'emmène toute ma famille. Ma femme fera quelques difficultés pour se séparer de son Benjamin ; mais par bonheur cet imbécile de barbier m'a déjà préparé la voie en répandant l'alarme. Elle sait que la petite vérole désole nos contrées^ et cette considération la déterminera sans doute à s'éloigner, de peur de compromettre la santé de sa femille. Si elle persiste à rester auprès de Fernando , et veut laisser partir les enfants avec moi, je saurai parler en maître et me faire obéir. Je la tranquilliserai en lui disant que je te laisse ici pour avoir soin du petit malade , et je te donnerai en sa présence l'ordre d'envoyer chercher un médecin de Salamanque : ce que tu te garderas bien de faire.

<£ J'ai encore une chose à te recommander, continua Alonzo : cette nuit, vers une heure ou deux, un cuirassier viendra en ordonnance m'apporter, entre autres dépêches , une lettre scellée du sceau royal. Ne te couche pas jusqu'à l'arrivée de cette dépèche, reçois-la; viens m'éveiller au point du jour, et n'oublie pas de dire au château qu'un exprès m'a remis une lettre du roi qui m'ordonne de me rendre à Madrid sur-le-champ. Ce sera im motif de presser notre départ et celui de mes gens. Tu restes seul ici, avec une vieille domestique et le barbier, qui ne sauraient te gêner. Dans trois jours tu m'enverras une lettre cachetée de noir, bien touchante , bien sentimentale, fiour m'annoncer la mort du jeune comte. Aie soin d'écrire ta lettre de manière que je puisse la faire lire à tout le monde. Si tu as des choses particulières à me dire, tu me

les écriras sur un billet à part. De celte manière, personne ne se doutera de ce qui s'est passé. Je ferai faire un riche convoi; je deviendrai grand d'Espagne; toi, tu seras possesseur d'un château et l'époux de la plus aimable femme du monde. Maintenant, adieu! bonne nuit. »

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