‹ Fernando: Agnès; Le serin; La chapelle de la forêtChapitre 42 sur 46 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le frère el la sœur.

Conrad continua de prier ainsi longtemps encore. Enfin il se leva. Il n'osait pas emporter son petit livre. Quoiqu'il m'ait appartenu autrefois , j'ignore , se disait-il, si je suis encore fondé à le regarder comme ma propriété. Ce qu'il y a de certain, c'est que quelqu'un l'aura oublié ici, et qu'on viendra le chercher avant qu'il fasse tout à fait nuit. Le meilleur parti à prendre, c'est d'attendre ici quelque temps. Peut-être au moyen de ce livre obtiendrai-je quelques renseignements sur bien des choses.

Absorbé dans une multitude de réflexions , il prit le livre, alla s'asseoir dans un coin de la chapelle, et se mit à lire avec un plaisir indicible. Mais à peine eut-il parcouru quelques pages, qu'une jeune personne d'environ seize ans, d'une physionomie douce et modeste, d'une mise propre et décente,

entra dans la chapelle , s'approcha de l'autel, fit une profonde et respectueuse inclination , et s'agenouilla pour réciter ses prières. « mon Dieu ! ditelle en regardant avec anxiété autour d'elle, il n'est plus là! J'aimerais mieux avoir perdu tout autre objet. » Cependant elle resta encore quelques minutes à genoux devant l'autel, et pria avec ferveur. Ensuite elle se leva et voulut sortir.

En ce moment Conrad alla à sa rencontre, le petit livre à la main. Comme elle ne l'avait point vu , elle s'effraya au premier abord. Mais la contenance honnête de ce jeune homme la rassura bientôt. « Il paraît que c'est vous, Mademoiselle, qui avez oublié ce livre? lui dit-il.

— Oui, Monsieur, répondit- elle toute joyeuse en lui voyant dans la main le livre qu'elle croyait perdu; il y a sur le premier feuillet le nom de Conrad Erlib.

— Il paraît que Mademoiselle tient beaucoup à ce livre , reprit le jeune homme : oserai-je vous en demander le motif? Le nom dé Conrad Erlib ne m'est point étranger; je suis à même dé pouvoir, vous en donner des nouvelles positives, si cela vous est agréable.

— Ah! si vous le pouviez, s'écria-t-elle , vous me rendriez infiniment heureuse : ce Conrad Erlib me tient de fort près. Beaucoup de voyageurs m'avaient déjà assuré l'avoir rencontré dans différents pays; mais malheureusement leurs renseignements ne se sont jamais confirmés. Comme vous prétendez connaître un Conrad Erlib , je vais vous donner quelques détails qui vous mettront à même

« Il parait qne c'est vous. Mademoiselle, qui avez oublié ce livre 7 »

de juger si celui dont le nom se trouve écrit sur le livre est le même que vous connaissez.

oc Mon père était chef d'une administration dans une petite principauté sur la rive gauche du Rhin. La guerre et l'occupation du pays par l'armée française le forcèrent de quitter notre chère patrie. Son prince, qui lui-même avait tout perdu, ne pouvant plus rien faire pour lui , la position de mes parents devint très-malheureuse. Ma. mère , d'une constitution faihle et délicate, ne put résister longtemps à de bien dures privations; elle mourut de chagrin et de misère. Mon père sentit doublement cette perte, d'autant plus qu'avec deux enfants en bas âge, mon frère et moi, il ne pouvait trouver facilement à se placer, ni même parcourir le pays pour chercher un emploi. Un honnête chaudronnier de la petite ville par où nous passâmes un jour, et qui n'avait point d'enfants , se chargea de mon frère , et le prit dans sa maison pour lui apprendre son métier et l'élever. Mon père consentit volontiers à cette proposition, et parlit quelques jours après avec moi. Nous voyagions ensemble, et nous allâmes loin , bien loin , sans que mon père pût réussir à se procurer aucune place. J'étais si jeune alors, que je ne puis me souvenir du nom des pays que nous traversâmes. Tout à coup mon père tomba malade , et mourut presque subitement au bout de quelques jours. J'étais alors une enfant de six ans, trop jeune encore pour sentir toute l'étendue de ma perte. Une dame riche et charitable eut compassion de moi , et me prit chez elle; mais voilà bientôt que dix ans se sont écoulés depuis que j'ai perdu mon père , et

depuis ce temps je n'ai plus entendu parler de mon frère.

« La nuit même qui précéda sa mort, mon père sentant sa fin approcher, avait instamment prié l'aubergiste chez lequel il se trouvait de faire parvenir la nouvelle de sa mort et ses dernières bénédictions à mon frère, et de conjurer le bienfaisant chaudronnier de continuer à servir de père à ce pauvre orphelin. Dans ce but, mon père avait voulu écrire une lettre; mais ses mains défaillantes ne lui permirent de tracer sur un morceau de papier que le nom de la ville et du chaudronnier chez lequel se trouvait placé mon frère.

<ic Malheureusement ce morceau de papier s'est égaré; une domestique occupée à ranger la chambre du défunt, et ne sachant pas lire, l'avait déchiré et jeté comme inutile. Ah ! combien de milliers de fois j'ai pensé à mon frère! Nous avons pris de tous côtés des informations, mais toutes nos recherches sont demeurées sans résultat : j'ignore complètement ce qu'il est devenu. Ce petit livre de prières est le seul objet qui me reste de ma famille; quoique je ne le tienne pas de lui-même, il y a cependant son nom écrit de sa propre main , et il m'est devenu à cause de cela un souvenir très -précieux. Je l'ai trouvé au fond de la petite malle qui renfermait notre modeste avoir. Lorsque mon père eut laissé le petit Conrad dans la maison du chaudronnier, il tira de cette malle les habits et les effets de mon frère; ce livre y fut oublié, et c'est ainsi qu'il me resta. »

En cet instant Conrad , qui depuis longtemps avait

écouté, les larmes aux yeux et le cœur palpitant de la plus vive émotion ^ s'écria :

(Si Grand Dieul que vos voies sont admirables! N'est-ce pas, ma chère enùint, tu t'appelles Louise?

— Oui, répond la jeune fille, le considérant avec des yeux étonnés ; Louise Erlib est mon nom.

— Alors sois mille et mille fois la bienvenue ^ ma sœur bien-aimée ; je suis ton frère , Conrad Erlib; c'est moi qui ai écrit autrefois mon nom dans ce petit livre. »

Tous deux se regardèrent avec étonnement , et ne surent que dire en pensant à une rencontre si inopinée. Après quelques instants de silence, Conrad et Louise se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, en pleurant de joie , et dans cette attitude d'une religieuse émotion ils restèrent un bon moment ainsi au pied de l'autel.

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