‹ Fernando: Agnès; Le serin; La chapelle de la forêtChapitre 43 sur 46 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Les souvenirs.

Quand leurs pemiers transports de joie se furent un peu calmés , et qu'ils se furent remis de leur trouble, le frère prit enfin la parole , et dit :

€ bonne Louise ! ma sœur chérie I je me rappelle encore très -bien le moment de notre séparation et les derniers instants que nous passâmes ensemble.

c Une famille étrangère qui se trouvait également en fuite, comme la nôtre, nous rencontra

sûr la route 9 et comme tu ne pouvais marcher que très-lentement 9 car tu étais encore bien petite, elle s'offrit à te prendre dans sa voiture; il me semble te yoir encore : comme tu paraissais contente d'aller' en carrosse! Nous suivîmes à pied, notre père et moi, et nous te rejoignîmes dans la ville voisine, où, comme tu sais , je fus placé chez le brave chaudronnier.

< Tu étais bien petite alors, et il me semble encore te voir tout enfant. Gomme tu as grandi depuis, et comme tu es devenue belle et fraîche! jamais je ne t'aurais reconnue, ma chère sœur. quel bonheur de t'avoir retrouvée ! . . .

c Âh! continua-t-il , je ne puis t'exprimer ce qui se passe dans mon cœur; il est si plein, qu'il me semble près de se briser. Quel bonheur de te voir, et quel chagrin d'apprendre la mort de notre vertueux père, quoique je m'y attendisse! Tu ne saurais croire ce que j*ai souffert de peines et de chagrins, ne recevant pas les moindres nouvelles de mon père depuis le jour où il m'a placé auprès du brave chaudronnier, qui me traita comme son enfant et m'apprit très-bien son métier. Mais combien de fois il m'a fallu entendre dire par les personnes qui venaient à sa boutique qu'il avait eu tort de me recevoir; que mon père l'avait trompé, puisqu'en ne daignant pas seulement s'informer de moi on ne songeait nullement nia me reprendre ni à payer les dépenses que mon bourgeois faisait pour moi; que mon père n'avait songé qu'à se débarrasser, et avait ainsi méchamment abandonné son propre enfant !

« Tous ces discours me navraient le cœur, quoique

je n'y ajoutasse pas la moindre foi; car comment aurais-je pu y croire ? Tu sais combien notre père était cligne de vénération , combien son cœur était tendre, combien il était pieux et sage.

— Ohl oui, il était vraiment pieux et sage! répondit Louise , et jamais de ma vie je n'oublierai la nuit où il est mort. Je dormais profondément dans un cabinet à côté de sa chambre, lorsqu'il me fît éveiller et approcher de son lit. Il était déjà totalement affaibli, et ne pouvait presque plus parler; mais il faisait encore les derniers efforts pour me bénir et te bénir aussi , mon cher frère ; sa voix , ses regards exprimaient la plus sincère piété ; la sérénité de son âme était peinte dans ses traits : il semblait un saint : jamais l'image de ce vertueux chrétien sur son lit de mort ne s'effacera de ma mémoire.

— Ah ! dit Conrad , tout à l'heure , au moment où j'entrais dans cette chapelle, je pensais à lui, et son souvenir se retraçait vivement à mon esprit : je me rappelais sa figure vénérable telle que je la vis pour la dernière fois lorsqu'il me fît ses adieux ; il me semblait que c'était hier seulement que j'avais été séparé de lui, quoique bien des années se soient écoulées depuis cette époque. C'était le lendemain de ce jour où la famille étrangère t'avait prise dans sa voiture. Ce jour-là mon père se mit en route de très-grand matin, je l'accompagnai jusqu'au plus prochain village; en le traversant nous trouvâmes la porte de l'église ouverte, et ce fut à cette occasion qu'il m'exhorta à ne jamais passer devant une église que je rencontrerais sur mon chemin sans

y entrer. Et , en effet , nous y entrâmes tous deux; il était de si bonne heure, qu'il ne s'y trouvait encore personne. D alla se mettre à genoux devant l'autel , et je m'agenouillai à côté de lui; il y resta longtemps, versant des larmes et offrant à Dieu ses supplications; et moi aussi j'unis mes larmes et mes prières aux siennes. Enfin il se leva et me dit :

c Cher Conrad, je viens de prier le Seigneur ec pour toi et pour la bonne Louise, ta sœur, et je € vous ai recommandés tous deux à sa protection « paternelle, t^ Ensuite il m'exhorta à rester toujours attac))é à la religion , à avoir sans cesse Dieu devant les yeux et au fond de mon cœur, à observer fidèlement ses divins commandements, et à fuir le péché et le vice.

« Pauvre enfant, ajouta-t-il entre a^itres choses, « je crois que je ne vivrai pas longtemps : peut- « être tu me vois pour la dernière fois; je te recom- « mande ta sœur lorsqu'un jour tu seras' en état de c gagner ton existence; aie soin d'elle et sers-lui « de père. »

«c Lorsqu'il eut prononcé ces paroles , il me prit par la main, me conduisit au pied de l'autel, et me fit promettre devant Dieu que j'exécuterais fidèlement tout ce qu'il venait de me recommander; je lui promis tout ; ensuite il me fit mettre à genoux , leva un regard plein de dévotion vers le ciel, et me bénit. Il se mit un instant à genoux à côté de moi, puis me releva, me serra affectueusement dans ses bras, me donna un peu d'argent, et nous sortimes ensemble de l'église , la douleur ne nous permettant pas de dire un mot. Enfin le moment de la sépara-

tion était arrivé. € Dieu soit avec toi, mon fils! }» me dit-il d'une voix entrecoupée de sanglots , puis il fixa sur moi ses yeux pleins de larmes. »

a: Adieu , dit-il; conduis-toi de manière que nous m puissions nous revoir dans le ciel. :e> A ces mots il se détourna vivement, et disparut en tournant le coin de l'église... Depuis ce moment je ne l'ai plus revu.

<i Ici 9 dans cette chapelle solitaire, le souvenir de ces adieux et de cette longue et cruelle séparation vint, plus vif que jamais, me rappeler mon tendre père, ainsi que la scène touchante et solennelle qui avait eu lieu dans la petite église du village.

€ Ici même, au pied de cet autel, il me semblait voir mon père agenouillé. Et lorsque j'ai trouvé ce livre, que j'ai très-bien reconnu pour m'avoir appartenu autrefois, l'image de mon père est venue de nouveau s'offrir à mes yeux ; la fervente prière qu'il adressait à Dieu le dernier jour où nous nous vîmes m'est revenue de même à l'esprit; je me suis cru encore à genoux à côté de lui devant l'autel; j'ai conjuré le Seigneur avec larmes d'avoir pitié de moi, et de me procurer enfin, après tant d'années de cruelles incertitudes sur votre sort, quelques nouvelles de mon père et de toi. Oh ! que je me sens heureux d'apprendre que cet excellent père ne m'a point oublié, qu'il s'est encore souvenu de moi avec tendresse, et qu'au moment de sa mort il m'a donné sa bénédiction I

— le bon, l'excellent père! répondit Louise, fondant en larmes ; ce vertueux père est maintenant au ciel; là il prie pour ses enfants, et sa der-

niëre bénédiction repose visiblement sur nous... Oui, cher frère, nous en avons une preuve sensible et bien remarquable : vois-tu , ce fut devant l'autel d'une autre petite église de village que notre père te fit ses adieux, et c'était aussi devant l'autel de cette chapelle que nous, ses deux enfants, devions nous retrouver. Cela vient de Dieu! Dieu a exaucé la prière du père dans l'autre église, et la prière que tu lui as adressée dans celle ci. Tu vois combien le Seigneur t'a récompensé de ta fidélité à obéir aux exhortations de feu notre père , et d'avoir eu toujours Dieu présent à ta pensée. Si, comme tant de gens du monde, tu avais regardé d'un œil de dédain cette chapelle sans y entrer, jamais nous ne nous serions rencontrés. Ohl viens, hâtons -nous à l'instant même de remercier le Dieu d'amour de nous avoir réunis d'une manière si admirable et si heureuse. »

Et le frère et la sœur se mirent à genoux sur les marches de l'autel, et du fond de leur cœur vivement ému , ils adressèrent de ferventes actions de grâces à Dieu, qui avait si admirablement dirigé leur sort en ce jour mémorable.

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