CHAPITRE V
Le départ. — Le poison.
Bien avant la pointe du jour, Pedro vint frapper à la porte du comte pour lui remettre la missive royale apportée par l'ordonnance. Dona Blanca s'était réveillée à ce bruit, et son époux lui dit : « Il faut que je parte à l'instant même pour Madrid; nous partirons ensemble, hâte -toi de faire tes préparatifs de voyage.
— Mais, objecta la comtesse, est-il donc bien vrai que Fernando ait la petite vérole, et ne pourraisrje pas rester ici avec mes enfants I
— Gomment I s'écria Alonzo avec colère, tu veux sacrifier tous tes enfants à cet étranger? Tu veux donc les voir aveugles, boiteux, défigurés par la petite vérole?
— Eh bien , pars avec tes enfants. Moi, je reste; je ne puis laisser seul ici ce pauvre petit dans l'état où il se trouve.
— Et si nos enfants ont déjà puisé auprès de lui les germes de la contagion , et qu'à leur arrivée dans
la capitale ils soient attaqués de cette cruelle maladie , il leur faudra donc mourir privés des soins de leur mère?
— Alors, à la première nouvelle, je me mets en route pour les rejoindre.
— En voilà assez, reprit Alonzo avec humeur, ne me fatiguez pas davantage de vos objections. Dans
une heure nous serons en voiture; je le veux!
Pedro , qui est très-attaché à cet enfant et qui en est aimé, restera près de lui, et il a Tordre d'envoyer chercher le meilleur médecin de Salamanque :
ainsi tu peux être tranquille : allons, fais tes préparatifs. :»
La comtesse, qui depuis longtemps savait par expérience qu'où ne pouvait pas même essayer de résister à cet homme violent sans aggraver la situation, ne répondit plus rien et se résigna à suivre ses ordres.
Dès que les enfants furent habillés, elle entra avec eux dans la chambre du petit malade. Quand le pauvre Fernando les aperçut en habit de voyage, il s'écria avec douleur : <c Ah I mon Dieu , ma bonne maman , tu veux donc me quitter I Et vous aussi , mes frères, vous m'abandonnez et me laissez seul, tandis que je suis malade? Ahl restez, je vous en supplie; reste ici, ma bonne maman, si tu ne veux pas que je meure.
— Hélas I je ne le puis, mon cher Fernando, dit la comtesse en pleurant, je suis forcée de partir. i> Fernando se mit à sangloter, et les enfants aussi. L'excellente Blanca embrassa tendrement le pauvre petit et lui donna sa bénédiction. « Console-toi, lui
dit-elle, Dieu reste auprès de toi ; il te sauvera. Nous prierons tous pour toi. »
Les enfants vinrent ensuite lui dire adieu, en versant d'abondantes larmes, mais^ans oser s'approcher de son lit. « Oh ! s'écria douloureusement Fernando , ma maladie est-elle donc si dangereuse que vous craigniez de m'approcher? S'il en est ainsi, restez où vous êtes; pour tout au monde je ne voudrais pas que vous eussiez à souffrir ce que je souifre. »
La comtesse, touchée de l'attention délicate du jeune Fernando pour ses frères et ses sœurs, sentit redoubler ses larmes , et à pejne eut-elle la force de lui dire en se détournant pour lui cacher sa vive émotion : « Nous nous reverrons bientôt.
— Non, jamais, dit Fernando d'une voix déchirante, jamais nous ne nous reverrons dans ce monde! »
Elle voulut encore une fois s'approcher de lui, mais don Alonzo se présenta à la porte et cria d'une voix de tonnerre : « Est-ce bientôt fini? La voiture est prête. » Il n'osa pas entrer ni s'approcher du lit de sa victime pour lui dire un dernier adieu ; car, malgré sa dépravation, et quoiqu'il eût cent fois affronté la mort sur les champs de bataille , il n'avait point l'affreux courage de braver les regards d'un faible enfant dont il avait préparé la perte. Malgré lui sa conscience éprouvait le pouvoir des remords. La comtesse s'ai'racha avec peine du lit de son cher Fernando, puis entraîna ses enfants. La voiture partit, et le pauvre petit malade entendit retentir le bruit des roues sur le pont-levis du château.
Quand tout lé monde fut parti et que Pedro se
vit seul dans cet antique château où il devait consommer un crime, il commença à sentir une frayeur inexprimable. Le silence qui régnait autour de lui l'épouvantait; le .bruit de ses pas sous ces voûtes sombres le glaçait de terreur. Il entra en tremblant dans la chambre de Fernando.
« Ah I mon cher Pedro, lui dit l'aimable enfant, dont les yeux étaient encore humides de larmes, tu es bien bon de rester avec moi; sans toi je serais t'ota* lement abandonné. Mais qu'as-tu donc? tu parais troublé. Est-ce le départ de ma famille qui te chagrine, ou est-ce ma maladie qui t'afQige si vivement? Ohl je le vois dans tes yeux, il faut me résoudre à mourir. Mais ne t'en afflige pas. J'aurai cessé de souffrir; je deviendrai, comme le dit maman , un bel ange dans le ciel ; je serai auprès du bon Dieu , et celte pensée me réjouit. Dis-moi, mon bon Pedro, elle te réjouit aussi, n'est-il pas vrai? »
Pedro garda le silence. Les paroles de cet inno-^ cent enfant lui déchiraient le cœur. Hélas! le malheureux ne pouvait plus songer aux joies du ciel , et il n'osait pas arrêter sa pensée sur les tourments de l'enfer. L'idée de tuer cet enfant plein de candeur et d'innocence le faisait frissonner, et ses cheveux se dressaient d'horreur. Mais il craignait encx)re moins l'enfer que le courroux d'Alonzo. Son âme était en proie à la pi us horrible anxiété. Il se leva , sortit et se dit à lui-même : Non I je n'aurai pas le courage d'égorger cet infortuné. Essayons d'abord de nous procurer du poison, ensuite nous verrons.
Il alla trouver le barbier Ambrosio, qui était en même temps le médecin et l'apothicaire du village.
€ Bonjour, bonjour, seigneur Pedro; vous voilà déjà levé si matin? Comment va notre petit malade? Mais vous-même, qu'avez- vous? Vous me paraissez bien pâle! il paraît que vous avez besoin de mon ministère; permettez -moi de vous tâter le pouls; comme il bat avec violence 1 Oui, décidément vous avez la fièvre.
— Oh! non, ce n'est rien; seulement j'ai trèsmal dormi la nuit dernière; il y a tant de rats et de souris dans ce vieux château ! Ne pourriez-vous pas me donner quelque drogue pour leç- détruire?
— Hum! fit le barbier, j'avais une excellente composition pour corriger ces hôtes importuns , mais dans ce moment-ci je suis au dépourvu.
— Vous devez avoir quelque autre poisoq dans votre boutique?
— Non! répliqua le barbier avec une humeur visible : le docteur de Salamanque, en visitant ma pharmacie, m'a enlevé toute espèce de drogué vénéneuse; il ne m'a laissé que des médicaments anodins, avec lesquels je ne puis presque rieq faire.
— Mais ne sauriez -^ vous donc pas me procurer quelque poison? j'en ai grand besoin.
— Et pourquoi? demanda Ambrosio d'un air inquiet; voudriez-vous par hasard vous suicider? je vous ai trouvé si agité.
— Cher docteur Ambrosio, répondit Pedro avec finesse, je vois qu'il faut être sincère avec vous. -Voyez, il s'agit tout uniment d'un pari. Un jeune seigneur avec lequel je me rencontrai dernièrement dans une société soutenait qu^à un homme de ma condition, 'et qui n'est pas noble, on ne vendrait
jamais de poison , à quelque prix que ce fût. Gela me choqua, et je pariai six louis d'or que dans Tespace de cinq à six jours je me serais procuré unje bonne dose de poison , liquide ou en poudre , n'importe. Et pour que vous soyez sûr que je ne vous trompe pas, que je vous dis la vérité, j'ofire de partager avec vous le montant de la gageure. Tenez, voilà les trois louis; mais trouvez -moi du poison tout de suite, sans quoi je perdrai mon pari. Quatre jours se sont déjà écoulés.
Ambrosio jeta un regard de convoitise sur les pièces d'or : quelque vanitieux et ridicule qu'il fût, il avait pourtant l'âme honnête, et s'il eût soupçonné l'usage que Pedro voulait faire de ce poison , il ne lui en aurait pas donné pour tous les trésors du monde.
m Eh bien ! dit-il, puisqu'il ne s'agit ici que d'une gageure, c'est autre chose. Quoique je n'aie pas de poison et que messieurs les apothicaires refusent de m'en vendre, je crois pourtant pouvoir vous en procurer. A quelques lieues d'ici, dans l6s montagnes, vit un vieil ermite qui, à ce que je crois, est venu de l'Orient, et qu'on dit un magicien j car il passe des journées entières à gravir les montagnes pour cueillir des plantes et ramasser des pierres; puis il passe de longues nuits auprès d'un fourneau sur lequel il y a tantôt un creuset, tantôt un alambic. On voit aussi dans sa cellule un globe terrestre et une longue-vue pour observer les astres. Avec la connaissance qu'il a des plantes, je ne doute point qu'il ne puisse nous préparer un breuvage qui endormirait un homme jusqu'au jugement dernier.
— Allez vbir votre ermite, mon cher docteur Ambrosio, lui-diJ; Pedro, et hâtez votre retour; surtout ne revenez pas les mains vides. Pendant ce temps je prendrai soin de notre petit malade. Hier vous l'avez si bien pourvu de médicaments, qu'il en aura au moins pour huit jours. Je suivrai vos ordonnances à la lettre , et je lui en ferai prendre toutes les demi-heures. y>
Ambrosio prit sa perruque , son chapeau à trois cornes, sa canne, et s'en alla à l'ermitage, promettant de revenir vers le soir, tandis que Pedro , toujours absorbé dans les pensées les plus sombres , regagna le château.
Il s'applaudissait d'avoir ainsi trompé Ambrosio , il parvint aussi à se tromper lui-même, c Sans doute, disait- il , la mort de cet enfant est un grand malheur, mais la mienne et celle d'Alonzo , qui me tuerait avant de périr, et la ruine de cette noble famille ai intéressante, seraient aussi de grands malheurs, et l'on ne peut éviter ceux-ci qu'en se résignant à celui-là; d'ailleurs je suis lié par un serment, et Dieu punit le parjure. » On lui avait enseigné pourtant qu'un serment qui mène à l'homicide est un outrage à Dieu, qui défend l'homicide, et qu'il n'est point permis de commettre un crime pour éviter un malheur; mais si Pedro avait consciencieusement examiné le fond de son cœur, il aurait reconnu que le désir de posséder un château et d'épouser une noble demoiselle était le seul motif qui le déterminait à se charger d'un lâche assas* sinat.
. C*:. C. s. [3c sÉniii.] 3