‹ Fernando: Agnès; Le serin; La chapelle de la forêtChapitre 7 sur 46 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Une journée d'anxiété.

Lorsque Pedro rentra , Fernando l'accueillit avec amitié et lui demanda d'un air chagrin : c Où as- tu donc été, mon cher Pedro? voilà plus d'une heure que je ne t'ai vu.

— Je suis allé parler au médecin pour toi.

— Mon bon Pedro, je te remercie de ton attention : et que t'a dit le médecin?

— Il espère que tu seras bientôt guéri ; mais il te recommande de prendre bien exactement les remèdes que l'on te donnera.

— Eh bien ! apporte • moi la potion ; je dois en prendre toutes les heures, et il s'est déjà écoulé près d'une heure et demie. »

Pedro lui présenta la médecine : Fernando la prit courageusement, sans manifester le moindre dégoût, et le remercia de la manière la plus affable. Pedro s'assit auprès de son lit. L'amitié de ce charmant enfant, qui autrefois lui faisait tant de plaisir, l'attristait aujourd'hui profondément. Le regard candide et confiant de Fernando lui perçait le cœur; il ne put le soutenir, se leva précipitamment, et sortit. Il errait, tremblant d'épouvante, sous les sombres voûtes du château ; il parcourait tous les appartements, la cour et le vaste jardin; puis il revint dans la chambre du petit malade ; mais là ,

plus que partout ailleurs , il ne pouvait rester tranquille.

Il ne trouvait de repos nulle part ; il ne pouvait' ni boire ni manger; un fantôme semblait le poursuivre; son affreux projet anéantissait en lui la paix du cœur; le jour lui paraissait d'une longueur désespérante. ^ Non, jamais, soupirait -il, je n'avuis imaginé que je passerais des moments aussi atfreux. ^ £t plus le soir approchait, plus il seittait redoubler son angoisse. Il éprouvait une anxiété semblable à celle que ressent le criminel qui voit approcher le moment du supplice.

Il allait souvent à la fenêtre, et fixait ses yeux sur le chemin par où devait arriver le barbier; mais il ne le vit pas. Il revînt encore s'asseoir près du lit de Fernando. « Pourquoi, mon cher Pedro, lui demanda Tenfant, tardes -tu si longtemps à me donner la potion? l'heure est écoulée déjà depuis dix minutes. i>

Pedro se leva pour Taller chercher. Il l'avait placée dans la chambre voisine, sous prétexte de la mettre au frais, mais en réalité dans l'intention d'y mêler plus facilement le poison sans que l'enfant pût s'en apercevoir. Il apporta la potion dans une tasse en porcelaine. En pensant au poison qu'il devait présenter à l'innocent enfant dans cette même tasse, il frémit au point de devenir tout tremblant. Fernando but et lui rendit la tasse vide, en lui disant avec un doux sourire : « Que Dieu te récompense de tout ce que tu fais pour moi ! »

Ces mots frappèrent Pedro comme un coup de foudre,

o2 FERNANDO.

« Oui , pensa - 1 - il , de tout , conséquemment aussi du meurtre que je prémédite. » Il tressaillit , et K'e put s'empêcher de pousser un profond soupir.

<^{ Qu'as -tu donc aujourd'hui, mon cher Pedro? lui demanda Fernando ; depuis ce matin je te trouve un air singulier, et à présent même tu as un air effrayant A te voir ainsi , on dirait un spectre ou bien la mort qui se tient près de mon lit. Tu n'es plus le même; je crains que tu ne sois malade, plus malade encore que moi.

— C'est bien possible , » répondit Pedro en se re» tournant et sortant avec précipitation. « Hélas I oui, s'écria-t-il quand il fut éloigné, c'est pourtant la vérité ce que j'ai entendu dire : Il n'est pas depoison y si violent qu'il soit, qui fasse dans le corps de V homme les ravages quune mauvaise action fait dans son âme. Si celui qui médite un crime ressent déjà d'aussi poignantes angoisses, que ne doit-il pas ressentir quand il l'a consommé! »

11 essuya la sueur froide qui baignait son visage , et s'approcha de la fenêtre pour respirer un air plus frais II vit alors venir le barbier, et se hâta d'aller à sa rencontre ; puis , le tirant à l'écart : « Donnemoi vite, lui dit -il à voix basse, le poison que tu m'as apporté.

— Je n'apporte rien , répondit Ambrosio ; le vénérable ermite n'a point voulu m'en remettre.

— Rien! s'écria Pedro avec effroi; car il craignait que la demande du barbier n'eût excité quelque soupçon. Et pourquoi donc? continua-t-il : qu'a dit l'ermite?

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— Ah! l'ermite m'a dit qu'il fallait qu'il en préparât, et qu'il l'apporterait lui-même demain.

— C'est bon, répliqua Pedro, qui ne savait s'il devait s'affliger ou se réjouir de ce contre-temps. Je te remercie de ta peine. Adieu, bonne nuit. »

Mais Ambrosio voulut encore voir le petit malade ; il l'observa longtemps avec attention, lui tàta le pouls avec un gi and sérieux et non sans avoir, selon son habitude , secoué la tète et haussé les épaulas ; puis il se retira sans mot dire. Pedro l'accompagna et lui demanda : « Eh bien! qu'en pensez-vous?

— Cela va mal , très-mal , répondit Ambrosio ; il y a de forts indices d'une mort prochaine, et je ne crois pas que l'enfant soit encore en vie déhiain. »

A ces mots, Pedro se sentit soulagé d'un poids énorme, a Si cet enfant meurt sans ma participation, est-il un homme plus heureux que moi? Je suis dispensé d'avoir recours à un moyen qui me fait horreur, et j'obtiendrai la récompense promise ; car je persuaderai à mon maître que c'est moi qui ai abrégé ses jours et qui lui ai procuré le riche héritage après lequel il soupire; alors, mes engagements se trouvant remplis , il tiendra sa parole , et ce château est à moi. »

Il rentra et s'assit auprès du lit avec plus de tranquillité. Fernando le regarda avec un doux sourire , et lui dit : « A la bonne heure! tu n'es plus le même; tu n'as plus l'air sinistre comme tantôt; maintenant au moins tu as figure humaine. N'estil pas vrai que lu te trouves mieux? Quant à moi, je me sens bien faible et bien abattu. »

Pedro lui souhaita une bonne nuit, et, après avoir

allumé une petite veilleuse, il alla dans le cabinet voisin et se jeta tout habillé sur son lit. Gomme il n'avait pas dormi de toute la nuit précédente et que les angoisses du jour avaient épuisé ses forces , il ne tarda pas à succomber aux besoins du sommeil.

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