‹ Fernando: Agnès; Le serin; La chapelle de la forêtChapitre 8 sur 46 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

L*a.ssassinat.

Pedro passa une nuit affreuse. Tantôt il rêvait que Fernando empoisonné expirait dâïls d'horribles convulsions, et que lui-même, découvert et condamné, marchait à Téchafaud à travers la foule indignée qui le montrait du doigt et le maudissait ; tantôt , recueillant le fruit de son crime , il se montrait sur un char brillant au peuple émerveillé, ou donnait un banquet splendide à une foUle adulatrice, ou conduisait à Tautel sa fiancée étincelante de diamants. Ces rêves flatteurs éclipsèrent les songes sévères; il se réxeilla ivre d'ambition. L'aurore commençait à paraître ; il alla examiner Fernando; celui-ci avait les yeux fermés, la bouche entr'ouverte , le visage pâle et baigné de sueur. « Boni pensa Pedro, c'est la sueur de la mort...; cette respiration bruyante est le râle du trépas; il ne se réveillera plus. »

V N'ayant presque rien mangé le jour précédent , Pedro avait faim. Il apporta du pain et du vin , et se mit à déjeuner à la fenêtre en parcourant des

yeux toute cette riche campagne qui allait être son domaine; plus il buvait, plus sa tête se montait. € Tout cela est à moil i> dit -il enfin en prenant Tattitude du plus orgueilleux gentilhomme de toutes les Espagnes.

Cependant ce prétendu sommeil de mort était pour Fernando un sommeil réparateur ; une crise heureuse l'avait débarrassé de' sa fièvre , et il n'avait pas la petite vérole. Pedro , vidant son dernier verre, se retournait pour aller écrire au comte et lui annoncer la mort de son neveu , quand tout à coup Fernando, entièrement habillé, parut à la porte , et lui dit : « Bonjour, cher Pedro, me voilà guéri. »

Pedro poussa d'abord un cri de surprise et de rage : c Tu n'en mourras pas moins 1 1> répondit-il en s'armant du couteau resté sur la table ; et il courut sur l'enfant.

« Pedro! cher Pedro I ne me lue pasi » s'écriait la faible victime , à qui la peur donnait des ailes et qui fuyait de chambre en chambre.

La grande salle se trouvant fermée par un verrou trop élevé , Fernando , enfermé dans cette pièce , se mit à tourner autour d'une immense et lourde table qui était au milieu. Pedro, appesanti par le vin, bronchait à chaque pas , et s'appuyait de temps en temps sur la table pour reprendre haleine. Mais l'enfant, affaibli par la maladie, et succombant de fatigue, se laissa saisir par les cheveux.

« Pedro ! que t'ai-je fait? » répéta-t-il d'une voix lamentable. Il tomba à genoux, joignit les mains, et levant les yeux au ciel : « Seigneur, ajouta-t-il ,

ayez pitié de moi, venez à mon secours!... » Pedro le frappa trois fois d'une main mal assurée et en détournant la tête. « Pedro, reprit l'enfant, mon sang coule et demande vengeance comme celui d'Abel. »

Son visage pâle et défaillant, ses regards invoquant la justice divine, ce sang qui jaillissait de trois blessures , épouvantèrent Pedro , qui , par un mouvement involontaire , ramenait ses yeux sur le pauvre enfant. Pedro , troublé, laissa retomber son bras prêt à frapper encore, et lâcha le couteau.

« Ne crie pas! ne crie pas! dit-il, j'avais le délire; je reviens à moi, je ne te ferai plus de mal; je te sauverai , si je le puis encore. »

Tout à coup il crut entendre gronder le tonnerre ; un rayon de soleil perçant les nuages pénétra dans Fappartement , comme un regard de la divine justice ; et Pedro trembla. Cependant le bruit redoubla, et cette fois encore il le prit pour celui de la foudre ; mais on frappa à la porte à coups redoublés, et une voix terrible cria : « Ouvre , assassin ! » Comme Pedro restait immobile d'effroi, un choc violent écarta soudain les deux battants de la porte , et l'on vît entrer un homme de haute stature , portant le court manteau rouge , la collerette de dentelle , et le chapeau à plumes noires des chevaliers de cette époque. Il tenait une épée nue, dont il allait percer Pedro. Celui-ci, voulant s'échapper par une autre issue , y rencontra un autre guerrier, qui lui présenta la pointe de son glaive. Pedro, réfugié dans un coin de la salle, demanda grâce à genoux. « Tu seras puni , répondit le clievalier en faisant signe à

éiiÉi' nue, dont il allait percer Pedrn.

son écuyer de venir garder le coupable; mais il faut d'abord songer à cet infortuné...

« Grand Dieu ! serais -je venu trop tard? » s'écria l'inconnu en soulevant Fernando, dont les yeux étaient fermés, dont la tète et les bras pendaient languissamment. Cependant il sonda les blessures , elles n'étaient pas mortelles : il porta le pauvre enfant sur son lit , qu'indiqua Pedro y banda les trois plaies , et parvint à ranimer Fernando , le rassura et promit de le sauver. Bientôt survint un heureux sommeil. Alors le chevalier, tirant Pedro à l'écart, lui dit : ^ Je sais tout ; Alonzo , accablé de dettes , a fait assassiner son neveu pour usurper son héritage. » Comment pouvait-il savoir ce mystère si bien caché? Pedro ne le concevait pas. Il n'en fut que plus troublé, et confessa la vérité. « Mais, ajouta-t-il, avant votre arrivée, j'avais cessé de frapper, je détestais mon crime, Dieu parlait à ma conscience.

— Race de tigres ! dit le chevalier, je ne laisserai pas entre vos mains ce malheureux enfant; je saurai le protéger ! » Quand l'écuyer proposa de garrotter l'assassin, les lamentations de Pedro réveillèrent sa victime.

« Ah! ne lui faites pas de mal , s'écria Fernando : il a toujours été si bon pour moi! jamais il ne m'avait causé la moindre peine; aujourd'hui il est devenu fou; c'est dans un accès de délire qu'il m'a frappé ; même dans son délire il a élé sensible à mes larmes et à mes prières ; soyez sensibles aux siennes, je vous en supplie; il a eu pitié de moi , ayez pitié de lui; avant que vous vinssiez, il avait jeté son couteau, il promettait de me sauver. Ce n'est pas sa

faute s'il est devenu fou , je ne veux pas qu'une seule goutte de sang coule pour moi; tâchez plutôt de le guérir.

— Tu es un généreux enfant, répondit le chevalier; à ta prière et sur ton témoignage je veux bien lui pardonner. Cette nuit je t*emmènerai hors de ce repaire d'assassins. Nous allons passer dans la pièce voisine, et te laisser reposer un peu. »

Quand on eut quitté la chambre du blessé , Pedro dit à l'inconnu : « Seigneur, permettez-moi une^arole qui vient d'un cœur repentant. Don Alonzo attend la nouvelle de la mort de son neveu; s'il apprend que je l'ai épargné, qu'il est dans vos mains, ètes-vous sûr de le soustraire à sa haine? Je ne connais pas votre crédit; mais Âlonzo est puissant, rusé, capable de tout. Une accusation dirigée contre lui serait mal reçue; sans autre preuve, mon témoignage n'aurait nulle valeur, l'enfant retomberait en son pouvoir et serait perdu. Si vous m'en croyez , je vais écrire à Alonzo que son neveu est mort; un enterrement simulé vous permettra de le garder près de vous , et vous attendrez une occasion favorable pour faire valoir ses droits. »

Le chevalier trouva cette proposition assez sage. « Cependant elle exige, dit-il, une fourberie dont je n'entends pas me charger; tu es libre, fais ce que tu voudras. »

Peiiro alla commander le dîner. Il trouva dans la cuisine le curieux et bavard Ambrosio, que par prudence il voulut écarter. « Quel est donc le seigneur qui est venu ici avec son domestique? demanda Ambrosio.

— C'est le docteur de Salamanque, répondit négligemment Pedro.

— Diable! je ne monte pas; il pourrait lui prendre encore la fantaisie de m'inlerroger et de visiler ma pharmacie. » Ambrosio s'esquiva et ne reparut plus au château pendant quinze jours.

Quand la nuit fut venue , le chevalier enveloppa le petit blessé dans son manteau et l'emporta; personne, à l'exception de Pedro , ne le vit sortir non plus que son écuyer. Nul ne savait ni d'où il était venu, ni où il allait. Il semblait être tombé du ciel , et avait disparu avec le même mystère.

Pedro, bien heureux d'en être quitte pour la peur, et ne renonçant pas au bénéfice de son cou pable marché , écrivit cette nuit même au comte que son neveu était. mort de la petite vérole, çt, dans un billet particulier, il instruisit son maître que , n'ayant pu se procurer du poison , il avait , à son grand regret, employé le poignard.

Le lendemain, Pedro annonça partout que Fernando était mort pendant la nuit d'un accès violent. Comme , d'après le dire d'Arnbrosio , on croyait la thaladie contagieuse et même pestilentielle, personne ne désira voir son corps. D'étouffantes fumigations de genièvre brûlé , qui remplissaient le château, auraient seules écarté les plus intrépides curieux. Les ensevelisseurs ordinaires surent même gré au rusé musicien de s'être cette fois chargé de leur besogne sans retenir leur salaire. Une statue de plâtre enveloppée de vieux linges et couverte d'un voile noir fut placée dans le cercueil , et à la nuit tombante le convoi, conduit par plusieurs ecclé-

siastiques et de nombreux flambeanx, se dirigea vers la sépulture de la noble famille. Quelque léger que fût le caractère de Pedro , sa conscience lui reprocha pourtant de profaner par de feintes funérailles les pratiques religieuses de TÉglise, lui qui était à peine échappé des mains de la justice, et il craignait que la vengeance di\îne ne vînt punir un tel sacrilège.

Page 1