TT QUES
Aussi répondait-il à son adversaire Prete Jacopin, qui lui reprochait d’avoir porté une main sacrilège sur les œuvres de Garcilasso, & qu'il ne croyait pas que l'autorité [de ce poète], non plus que celle de tous les anciens (Virgile toujours excepté), dût être si grande, qu'on les respectât sl aveuglément qu'il ne fût plus possible de comprendre et de juger leurs œuvres, et d’avoir plus égard à la vérité qu'à leur opinion et à l'amour qui leur est dü. Car, ajoulait-1l, si je regarde comme une impolitesse et une grossièreté de contredire sans raison les bons auteurs, Je regarde également comme une marque d'hostilité ou de passion le fait de ne pas vouloir ou de ne pas oser mettre sous les yeux des savants les passages douteux. Pourquoi faire le silence sur leurs fautes, au détriment de tous ceux qui les imitent, et pourquoi faut-il que leurs fautes trouvent des défenseurs ? C’est assurément contre toute raison, sur ce point, que quelques savants se soumettent à une religion superstitieuse ou plutôt à une ignorance si honteuse, et veulent dissimuler la lumière aux yeux de tous et montrer abusivement, par leur exemple, en quelle vénération se doivent tenir les écrivains anciens: ce Jurent des hommes comme nous, dont les sens et le jugement sont sujets à l'erreur et infirmes : ils ont donc puse tromper, el ils se sont lrompés, bien que cela ne diminue pas leur supériorité ; car 1l n’est pas donné à la nature humaine — Vitaq; cum gemutu fugit indignata sub umbras; — acabd su divina Eneida en la muerte de Turno con el mesmo verso ; que por ser dos lugares aquellos tan 1lustres, 1 ulimo verso de toda la obra, parece que se pudiera escusar en Camula; por que el verso es tal, que merece aquel lugar tan señalado, 1 si Virgiho alcançära a poner la pôstrera mano en su obra ; no se, si ôse creer, que mudära el primer verso. aunque es temenidad perdida pensar
esto de quien no solo sobrepujà los ingenios umanos, mas se levantd cast * a N:- p IP.
igual a la Naturaleza. » (Commentaire, P: 199.)
d'être infallible, et nous devons pardonner aux hommes . de mérite leurs négligences et leurs fautes graves, à plus forte raison leurs fautes légères, puisqu'ils ont travaillé pour le plaisir et le profit de tous. Mais qui donc, de tous ceux que nous connaissons, ne laisse pas quelque chose à reprendre ou à souhaiter en lui? Et qu'y a-t-1l de plus vil et de plus che, quelle preuve d’aveuglement plus grande y a-t-1l que de ne rien savoir ni rien juger par soi-même, mais au contraire de tout emprunter au sentiment et au jugement d'autrui, de ne pas se guider par une raison quelconque, mais de se déterminer toujours d’après l'avis et l'opinion d'autrui’ ? »
Les anciens qu'il faut imiter se bornent d’ailleurs, pour Herrera, aux Latins ; 1l cite bien quelquefois les auteurs
1. « Ni tengo por tan grande su autoridad [de Garcilasso] ni aun pienso que deve ser la de los antiguos todos, saco siempre 4 Virgilio deste numero, que asi de tal suerte sean reverenciados que no nos dejen lugar para entender i juzgar sus obras, i tenér mas respeto 4 la verdad que 4 su opinion, 1 al amor que les devemos : porque asi como estimo, i por descortesia 1 rusticidad, contradizer sin causa 4 los buenos autores, asi juzgo por imbidia i afecion de 4nimo no querer 6 no ossar traer en la presencia de los que saben 6 desean sauer, lo que est4 dudoso. 4 Porque se a de cubrir en silencio el herir dellos con daño de todos los que los imitan, 1 ha de hauer quien defienda sus culpas ? Contra razon, en esto, se obligan ciertamente algunos ombres doctos à una religion supersticiosa, 6 antes 4 una ignorancia torpisima, queriendo poner sombra 4 los ojos de todos, 1 mostrar demasiadamente con su exemplo en quanta veneracion se deven tener los escritores antiguos : ombres fueron como nosotros, cuios sentidos i juizios padecen engaño 1 flaqueza, 1 asi pudieron errar 1 erraron, aunque no deshazen estos efectos su ecelenzia, porque no se concedi6 4 la naturaleza umana alguna seguridad en estas cossas, ÿ deuemos perdonar 4 los barones s&bios los descuidos y faltas grandes, quanto i mas las pequeñas, porque travajaron por el gusto y aprovechamiento de todos. 4 Mas en quien, de todos aquellos que conozemos, no äi algo que reprehender 6 desear ? 4 Pero que cosa mas vil i avatida, 6 qual puede ser maior ceguera de 4nimo que no sauer cosa por si, ni juzgalla, antes pender todo del sentido i juizio ajeno, no guiarse por alguna razon, antes moverse siempre por la sentencia i opinion de otros ? » (Réponse de Herrera, TT,
grecs, mais jamais il ne le fait dans leur langue; bien que Francisco de Rioja, dans sa Préface à l'édition de 1619, prétende que Herrera eut « une connaissance assez profonde du grec, et que tout au moins les livres grecs qu'il laissa, et qui n’étaient ni en petit nombre, n1 ordinaires, étaient annotés comme ses livres latins”. » Aussi bien cette connaissance était-elle alors trop peu répandue en Espagne pour qu'on pût indiquer les auteurs grecs comme des modèles à imiter: le Prete Jacopin reproche amèrement à Herrera d'avoir écrit dans son livre des caractères grecs et se déclare incapable de les lire, comme nous l'avons vu : or Herrera s’est borné à écrire quelques mots grecs isolés, qu'il aurait aussi bien pu prendre dans le Thesaurus d'Henri Estienne paru en 1972 : jamais il n’a écrit une phrase en grec, si courte fût-elle. IT s’abstient donc à juste titre de recommander la lecture de ces écrivains, à la différence de du Bellay qui trente et un ans plus tôt, en France, préconisait l'imitation des Grecs, non moins que des Latins.
Je viens de rappeler le nom de du Bellay dont la doctrine littéraire se rapproche quelque peu de celle de Herrera ; sa Défense el illustration de la langue françoise date de 1549 et 1l eût été possible, par conséquent, que Herrera l’eût connue au moment où il composait son Commentaire ; mais on peut affirmer qu'il n’en est rien : jamais dans ce Commentaire, Herrera n’a fait allusion à un écrivain français si ce n’est à Guillaume du Bellay, à qui 1l se réfère dans sa biographie de Garcilasso, sans
1. « De la lengua Griega dizen que tuvo masque mediana noticia ; i por lo menos los Libros que dejà della (que ni fueron pocos ni ordinarios) se ven notados assi como los Latinos. » (Préface de Rioja à l'édition de 16109.)
qu'il soit bien évident qu'il ne le cite pas de seconde main ’. |
Toute cette partie de la théorie de Herrera était assurément excellente ; chercher des modèles parfaits, les imiter non dans leur forme, mais dans leurs principes, c'était une doctrine à la fois sage et féconde: l'inspiration pouvait être nouvelle, et même il était fatal qu'elle le fût, puisque les acquisitions nouvelles des connaissances humaines élargissaient incessamment le champ de la poésie ; l’invention de nouvelles modalités poétiques n'était pas non plus interdite, puisque le poète recherchait la perfection extérieure dans l'application de certains principes dont les combinaisons n'avaient certainement pu être épuisées.
Malheureusement 1l semble bien que Herrera n’a pas entendu se montrer aussi libéral, et qu'il ne s'est pas fait de l’imitation une conception aussi nette; en voulant préciser le rôle qu'elle doit jouer il l’a singulièrementamoindri et même rendu néfaste. « Pour moi, dit-il, si je désirais devenir fameux dans ces études... je ne me préoécuperais pas d'imiter [Pétrarque ou l’Arioste|, mais je me mettrais à la suite des meilleurs Anciens, et, les combinant avec les Italiens, je rendrais ma langue abondante et riche de ces admirables dépouilles, joserais penser qu'avec de l'application et du soin je pourrais arriver où n'arriveront Jamais ceux qui ne suivent pas cette voie. Et je puis dire que par là il est possible de faire bien des découvertes. Car toutes les idées et toutes les considérations sur l'amour et sur les autres sujets qu'aborde la poésie ne
1. « como escrive Jovio en el hb. 35.1 Arnoldo Ferromo en el 8. 1 Guwullermo Belor en el 7. mandd el Emperador que la batesse [il s’agit de la tour à l'assaut de laquelle périt Garcilasso] alguna infanteria Española etc... (Vida de Garculasso. Commentaire, p. 16.)
sont pas venues à l'esprit de Pétrarque, de Bembo et des Anciens. Ce sujet de l'amour est si vaste, si abondant et si fécond par lui-même, qu'il n'y a pas d'intelligence qui puisse l’embrasser toutentier; au contraire 1l reste à ceux qui viennent ensuite l’occasion d'atteindre ce qu'il semble impossible qu'ils aient laissé. Nos prédécesseurs n'ont pas su inventer toutes les modalités et les observations sur l’élocution; et ceux qui, aujourd’hui, croient en avoir pénétré tous les mystères et présument en posséder une connaissance complète, n’en ont pas vu tous les secrets et toute la nature. Et, bien qu'ils rehaussent leurs discours d'une merveilleuse éloquence et qu'ils égalent l’abondance et l'ampleur, non seulement des plus grands fleuves, mais de l'immense Océan, ils ne pourront cependant faire croire que la langue se renferme dans les étroites limites de leur génie; or s'il peut y avoir ainsi des idées et des mots nouveaux, qui serait assez négli-
gent el paresseux pour se laisser aller seulement à imiter !...9 »
1. € Yo, si desscära nombre en estos estudios, por no vér envegecda 1 muerta en pocos dias la gloria, que prensan alcançar eterna los nuestros ; no pusiera el cuidado en ser 1imtador suyo [de Pétrarque et de l’Arioste], s1 no endereçära el camino en seguimiento de los mejores antiguos, 1 juntando en una mescla a estos con los Itahanos ; hiziera m1 lengua copiosa 1 mea de aquellos admirables despojos, osära pensar, que con dihigenaa 1 cwidado pudiera arrbar à donde nunca Ilegarän los que no Ilevan este passo. 1 sè dear, que por esta via se abre lugar para descubnir muchas cosas. porque no todos los pensamientos 1 consideraciones de amor, 1 de las de mas cosas que toca la poesia; cayeron en la mente del Petrarca 1 del Bembo 1 de los antiguos. porque es lan derramado 1 abundante el argumento de amor, 1 tan acrecentado en si mesmo ; que mingunos ingemos pueden abraçallo todo ; antes queda à los sucedientes ocasion para alcançar lo que parece imposable aver ellos dexado. 1 no supreron inventar nuestros precessores todos los modos 1 osservaciones de la habla ; m1 los que aora prensan aver conseguido todos sus mislerios, 1 presumen posseer toda su notica ; vieron todos los secretos 1 toda la naturaleza della, : aunque engrandescan su oracon con maravil-
IL semble que Herrera retire d'une main ce qu'il donne de l’autre : 1l admet que les Anciens n'ont pas trouvé toutes les idées possibles; mais s'il cite, par manière d'acquit, les sujets que peut traiter la poésie, il en restreint malheureusement le choix en considérant que le plus fécond, et pour ainsi dire le seul, c'est l'amour : il ne voit pas que le poète érotique est condamné à se rencontrer perpétuellement avec ceux qui l'ont précédé, et que les découvertes qu'il peut faire, dans un champ retourné tant de fois, ne sauraient être bien heureuses ; elles se réduiraient bien vite à des singularités ou à des extravagances qui, n'ayant rien de commun avec la réalité, ou tout au moins avec la moyenne des passions humaines, ne sauraient émouvoir le lecteur.
Et de fait, Herrera, qui a mis à profit sa théorie et qui a écrit tant de vers d'amour, ne saurait se vanter d’avoir inventé beaucoup d'idées nouvelles sur le sujet. Ce que Pétrarque, March, Bembo, Garcilasso avaient déjà imaginé, 1l l’a redit sous une forme un peu différente quelquefois, souvent même un peu inférieure. Mais si nouvelle que soit la passion pour celui qui l’éprouve, il n'en va pas de même pour le spectateur désintéressé qui, plus maître de soi, voit à tout instant se lever dans sa mémoire le souvenir de situations identiques à celles qu'on prétend lui faire admirer comme des trouvailles.
Que de vers sur des sujets de venus banaux ! C’est Luz qui, en glissant, tombe dans les bras de son amant qui la
losa eloquencia, 11gualen al” abundancra 1 crecimento, nosolo de grandissimos rios, pero del mesmo 1mmenso Océano ; no por esso se persuadiran a entender que la lengua se cierra 1 estrecha en los fines de su ingemo 1 pudiendo ass aver cosas 1 vozes ; quien es tan descuidado 1 perezoso, que solo se entrégue a una sample inntacion ? » (Commentaire, p. 71-72.)
soutient quelques instants (Sonnet 73 de 1982); ailleurs elle se pique avec une épingle (Livre [. Sonnet 33 de 1619); elle apparaît en songe à son amant (Livre I.
Stances n, de 1619); son amant l’aperçoit au lever du soleil et trouve qu'elle en fait pâlir l'éclat (Sonnet 71 de 1582); un peintre exécute son portrait et ne saurait reproduire sa divine beauté (Livre 1. Sonnet 105 de 1619): puis c'est l’interminable série des jouissances, des désespoirs, des espérances, des absences. Tout cela, encore une fois, ne saurait guère être renouvelé que dans la forme, et c’est en somme ce qu'a tenté de faire notre poète.
. Pour décrire son désespoir, la solitude morale affreuse dans laquelle il se trouvait loin de sa Luz, 1l a employé à plusieurs reprises un procédé, assurément volontaire et réfléchi, et qui est véritablement original. Après une description matérielle, dans laquelle rien ne laisse soupçonner une allégorie, il se transporte sans transition dans le monde moral, unissant les deux éléments d’une façon qui tient un peu du cauchemar.
J'en donnerai deux exemples empruntés à des ordres d'idées différents.
«Je gravis, brisé sous un si grand fardeau, cette haute montagne, abrupte et aiguë, et je ne suis pas encore à la cime qu'un faux pas me fait trébucher au fond d'un précipice. Accablé par le coup et par ma charge, je me relève à grand peine et je retourne à mon ancienne lutte. Mais à quoi bon? la terre même me manque pour faire ma course accoutumée. Cependant, bien que le danger épuise , mes forces, je n'abandonne pas ma marche: bien plutôt Je recommence mille fois à m'épuiser dans cette entreprise décevante. Ma crainte grandit, et mon obstination grandit;
et sans trêve, comme une roue qui tourne, je recommence à me précipiter dans le malheur. »
Subo, con tan gran peso quebrantado, por esta alta, empinada, aguda sierra ; que aun no Ilégo a la cumbre, cuando 1erra el pre, 1 trabuüco al fondo despeñado.
Del golpe 1 de la carga maltratado, mé alço à pena, 1 à mi antigua guerra buelvo, mas que me vale? que la terra mesma me falta al curso acostumbrado.
Pero aunqu'en el pehgro desfallesco, nos desampäro el passo ; qu’antes torno mul vezes à cansar m'en este engaño.
Crece el temor, 1 en la porfia cresco ; 1 sin cessar, cual rueda buelve en torno ; assi rebuelvo a despeñar m'al daño.
Ailleurs 1l nous transporte sur la mer déserte et furieuse. & Vers la mer déserte, dans le détroit profond, entre les durs rochers, sur ma nef sans agrès, je vais à la poursuite du chant mélodieux, qui m'entraîne de force et malgré moi. Un désir téméraire, un cœur imprévoyant, à qui j'ai remis la clé de ma volonté, me livrent au péril affreux et terrible, sans que je puisse m'éloigner du mal qui m'est fait. Je vois les ossements blanchir, et j'entends les tristes plaintes des victimes déçues et les mugissements croissants des ondes. Je ne puis déjà plus fuir ma perte, car la présence du mal ne m'en donne pas le loisir, et l'audace ne me servirait pas dans ma frayeur éperdue. »
Al mar desierto en el profundo estrecho entre las duras rocas con m1 nave
desnuda tras el canto voi suäve, que forçado me Ileva a m1 despecho.