CHAPITRE XIV Les Genres. — Le Sonnet
Ce n'est pas une poétique complète que l’on peut tirer des œuvres de Herrera ; il n’a traité dans son commentare sur Garcilasso que des formes poétiques employées par l’auteur qu'il annotait, c’est-à-dire du sonnet, de l’ode, de l’élégie, de l’églogue, des stances. Il n’a malheureusement pas eu l'occasion de parler du drame sur lequel il devait avoir des idées particulières ; il semble bien en effet que son amour des choses fortes et tendues l'aurait facilement orienté vers la tragédie, et son admiration pour les pièces ampoulées de Sénèque, qu'il a manifestement lues avec assiduité, ne dément pas cette hypothèse. D'ailleurs, autour de lui, ne voyait-1l pas des amis s'occuper de théâtre ? Juan de Malara, Juan de la Cueva surtout, écrivirent des comédies. Il est donc certain qu'il aurait traité ce sujet s’il avait achevé son art poétique. Mais rien ne permet de soupçonner s'il aurait adopté, surtout s'il aurait COMPTIS, la théorie d’Aristote sur le drame, ou s'il aurait au contraire conçu la comédie sous la forme, tout empirique, qu'adopta sans hésitation le théâtre espagnol pour lequel la grande règle est de plaire.
Il n’a pas non plus parlé de la poésie épique, lacune d'autant plus regrettable que nous savons qu'il sy était
essayé et qu'il avait même conçu le plan d'une épopée nationale.
Nous commencerons par le sonnet l'examen des diverses formes poétiques dont il a traité : Herrera consacre en effet à ce petit poème un long article dans son Commentaire : c’est pour lui la plus belle et la plus savante composition que connaissent les poésies italienne et espagnole. IL suffit à une quantité d'emplois et remplace l'épigramme et l’ode des Grecs et des Latins, etmême dans une certaine mesure l’élégie antique. Prete Jacopin s'étant moqué, avec quelque apparence de raison, de cette assimilation qu'il feignait de prendre comme relative à la forme extérieure de ces poèmes, Herrera expliqua quil ne parlait que du sujet‘. On ne voit donc pas quelle espèce de sujet serait interdite au sonnet, dans lequel peuvent se manifester tour à tour « l'élégance et la propriété des termes, la douceur et la gaîté, l’âpreté et la véhémence, la commisération et l'émotion, et la représentation vivante de toutes choses *. » Aussi Herrera ne s'est-il pas fait faute d'utiliser
1. « En otra parte de vuestro Libro hazeis semejante el Soneto 4 las Odas y Elegias. — Que esto sea disparate es mas claro que la luz del medio dia, porque el Sonelo tiene en sus pies, medida de sylabas cierta y sabida ; la Oda no, porque ay muchas diferencias en ellas ; ni las Elegias, porque los disticos de que vân compuestas tienen el primer verso mas largo que el segundo. El Sonelo tiene catorce piés ; las Odas ÿ Elegias pueden tener quantos quisieren. (Prete Jacopin, XXXVIIL, p. 50.) Herrera répond : « El disparate del Soneto semejante a las Odas ÿ Elegias, no es mas claro que la luz del mediodia ; y pues sois zegajoso, no querais darnos ä entender que teneis ojos de äguila siendo lechuza : porque aunque dize F. de H. sirue el Soneto en lugar de los epigramas y Odas griegas yÿ latinas, y responde 4 las Elegias antiguas, en algun modo; no es quanto al género y nümero de bersos, que eso no lo dijera un Yangues, ni lo entendiera otro que bos, sino quanto al argumento etc. » (Réponse de Herrera, XXX VIII, p. 148.)
2. « porque resplandecen en ella [cette composition] con marawillosa claridad 1 lumbre de figuras 1 esornaciones poeticas la cultura 1 propnedad, la festividad 1 agudeza, la manificencia 1 espntu, la dulçura 1 Jocundidad,
le sonnet pour les emplois les plus variés : l'amour y üent naturellement la plus large place ; mais il suffit de parcourir son recueil de 1582 pour constater qu'il se sert également de ce petit poème pour célébrer la mort de don Juan d'Autriche (sonnet 69), la fuite de la jeunesse et de la beauté (sonnet 65), les victoires du marquis de Santa Cruz (sonnet 6o), ou le souvenir des morts de Castelnoyo (sonnet 9). Le genre plaisant fait seul défaut, ce qui ne saurait étonner lorsqu'on songe à la gravité un peu sombre dont a toujours fait preuve notre poète.
IL déclare que les fautes les plus légères deviennent graves dans le sonnet, qui requiert la perfection :plus que toute autre forme poétique; que l'harmonie est la première chose qu'on y doit exiger ; que les chevilles sont rigoureusement proscrites. Enfin le véritable sujet du sonnet doit être une pensée ingénieuse et fine, ou sérieuse, qui mérite de remplir le poème tout entier’.
Le style du sonnet doit être aisé et facile, mais cependant se distinguer de celui dè la conversation”. Sur ce point Herréra s’est conformé à sa théorie, en ce sens qu'il a cherché à parler un langage plein d'art ; mais malheureusement, 1l n’a pas aussi bien réussi à fuir, comme il
l’aspereza 1 vehemencra, la comiseracion 1 afetos, 1 la eficacia 1 representacion de todas. (Commentaire, p. 67.)
I. «1 en ningun otro genero se requiere mas pureza 1 cuidado de lengua, mas templança 1 decoro ; donde es grande culpa cualquier error pequeño ; 1 donde no se permnte hicencia alguna, n1 se consiente algo que ofenda las orejas. 1 la brevedad suya no sufre, qne sea ociosa, o vana una palabra sola. I por esta causa su verdadero sugeto 1 materia deve ser principalmente alguna sentencia ingemosa 1 aguda, © grave, 1 que meresca bien ocupar aquel lugar todo. » (Commentaire, p. 67.)
2. Il dit que la pensée doit être « descrita de suerte que paresca propria 1 nacda en aquella parte, huyendo la oscuridad 1 dureza. mas de suerte que no decienda a tanta facihdad, que prerda los numeros 1 la dimidad convimente. »
(Commentaire, p. 67).