‹ Fernando de Herrera (El Divino) 1534-1597Chapitre 124 sur 147 · LE Q · texte numérisé non relu

LE Q

Herrera était naturellement méthodique et sCrupuleux : il n’est donc pas étonnant qu'il ait considéré que la fin de l’histoire est la recherche de la vérité et qu'il se soit donné la peine d'essayer de l’établir : il le déclare au début de sa Relation de la querre de Chypre dans sa Dédicace au duc de Medina Sidonia. IL s'y vante de la sincérité et de la modération avec laquelle il a raconté la bataille. « Car, dit-il, de tous les récits qui mont été faits par des hommes sérieux et posés qui se sont trouvés à ce combat naval, j'ai suivi, avec le plus grand soin et le plus grand scrupule, ce qui m'a paru le plus raisonnable et le mieux d'accord avec les affirmations des autres, cherchant ainsi à atténuer la parlialité de ceux qui les ont écrits, pour ne pas tomber dans la faute de beaucoup d'écrivains illustres de notre temps : je me suis tenu éloigné de toute prévention et n'ai pas voulu m'exposer à voir mon opinion mise en doute par le lecteur". »

Ce désir de se montrer impartial est évidemment sincère; mais peut-être le patriotisme de Herrera l’empêchait-il d'accepter franchement la vérité lorsqu'elle était contraire aux intérêts de la gloire espagnole, ou de laisser dans l’ombre des détails, sans importance au point de vue général, mais défavorables à des rivaux qu'il méprise.

Les Vénitiens en particulier ont le privilège d'attirer

1. « Sola vna cosa espero, que tedra valor, y sera agradecida del tiempo que è gastado en escreuir esta breue memoria de cosas sucedidas, y es la pureza y modestia (si es licito dezillo assi) conque è tratado esta jornada. Porque de todas los relaciones que vue de ombres graves y recalados, q se hallaron en aquella batalla naual, segui con grandissimo cuidado y diligencia lo que me parecio mas razonable, ÿ que mas conformaua con la afirmacion de otros. Ÿ assi procure templar las passiones de los que las escriuieron, por no incurrir en el vicio de muchos ilustres escritores de nuestro tiempo. Porque yo me aparte de toda aficion, no queriendo que mi opinion estuuiesse dudosa en el credito de los ombres. » (Dédicace au Duc de Medina Sidonia.)

ses remarques désobligeantes ; il les accusera, par exemple, en passant, de cruauté; ainsi, pendant la bataille de Lépante, une galère turque s'échoue à la côte, poursuivie par une vénitienne : les Tures se jettent à l’eau pour s'échapper ; des Vénitiens en font autant pour les poursuivre; l’un de ces derniers, atteignant un des fuyards, l'abat de quelques coups de bâton au milieu des rochers, et, lui ouvrant la bouche, y enfonce son bâton avec tant de férocité qu'il excite l’indignation des siens eux-mêmes ‘

De même, au moment où les escadres chrétiennes s'avançaient en ordre de bataille, à l’arrière-garde, que commandait le marquis de Santa Cruz, le galère de Francisco Murillo commissaire des galères de Naplès, pour aller plus légère au combat, Jetait à e mer une parle de sa

charge, alors qu'on n'était plus qu'à quatre milles de l'ennemi; mais une galère vénitienne qui venait par derrière, s’écarta, et, ayant mis à l’eau un canot, ramassait au fur et à mesure tout ce que reJetait la galère du commissaire, laissant passer pour cela les autres navires de sa division”*. Herrera se hâte de noter ce trait de cupidité déplacée avec une satisfaction mamifeste ; le contraste est saisissant

1. «arrojändose al agua todos los turcos, algunos venecranos con deseo de matallos, hicieron lo mesmo, ÿ adelantändose uno con solo un palo en la mano alcanzé 4 uno de aquellos turcos que huian, y de dos 6 tres golpes dié con él en tierra junto al agua entre unas peñas, y abriéndole la boca lo enclavé en el palo con tanta fiereza y rabia de änimo endurecido, que aun en los suyos puso lästima aquel nuevo y crudo género de muerte. » (Relacion de la guerra de Gipre, p. 369.)

2. « descargändose la galera de Francisco Murillo, veedor de las de Näpoles, de algunos impedimentos para ir mas ligera à la batalla, ya que las armadas se vian 4 cuatro millas, una galera veneciana que iba en la retaguardia se escurri6 4 la banda ÿ echando el esquife al agua iba recogiendo todo lo que la del veedor arrojaba, deteniéndose en ello, y dejando pasar adelante el escuadron de sus galeras. » (Relaciôn de la guerra de Cipre, p. 351.)

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entre ces guerriers, qui se débarrassent de tout superflu pour courir plus vite à l'ennemi, et ces commerçants qui songent au lucre au moment même de combattre. Mais ce petit fait méritat-1l de prendre place dans le récit d’une victoire à laquelle les Vénitiens contribuèrent vaillamment ? Et ne pourrait-on poser à Herrera la même question qu'il faisait, à propos de Paul Jove qu'il accusait d’hostihté à l'égard des Espagnols : « Est-ce donc une des lois de l’histoire de publier les fautes et de taire ce qui est bien fait ? » Il peut arguer, il est vrai, de ce qu'il n'a pas dissimulé la belle conduite des Vénitiens, du provéditeur Barbarigo en particulier, qui, blessé mortellement « rendait grâces à Dieu de l'avoir gardé assez pour voir la bataille gagnée et la défaite de cet ennemi commun qu'il avait tant souhaité voir anéantir'.» Il n’en est pas moins certan quil ne perd aucune occasion de manifester son antipathie pour les Vénitiens. Et lorsque le provéditeur M. Quirino prétendit*, après la victoire, qu'il était l’auteur du projet d'aller provoquer les Turcs dans le golfe de Corinthe, et de les forcer à livrer bataille, Herrera s’indigne de le voir s’attribuer ainsi une gloire à

1. « El proveedor Barbarigo... fué herido mortalmente de una flecha en un ojo, y cayendo animé generosamente 4 los suyos, y vivié hasta que sabiendo que la vitoria era ganada dijo: « que daba gracias 4 Dios que lo hubiese guardado tanto que viese vencida la batalla y roto aquel comun enemigo que tanto dese6 ver destruido. » (Relacin de la querra de Cipre, p. 360.)

2. « El proveedor Quirino escribié que despues de muchas consultaäs se hizo lo que él propuso siempre, que era ir 4 Petalü puerlo apartado del dicho golfo cuarenta millas, y de alli pasar 4 presentalle la batalla, y cuando el Bajä no quisiere salir, reconociendo los castillos si se podian ganar y entrar dentro, ÿ cuando viesen que no queria salir 4 la batalla, lo tuviesen alli cerrado 6 se pusiesen en otra empresa que lo obligase 4 salir contra su armada por defender sus lugares. Y asi él, 4 sf solo atribuye esta honra. ; Tan : dulce es el nombre de la gloria y el deseo de la inmortalidad de la memoria

laquelle d’autres avaient au moins autant de droits que lui : « Telle est, dit-il, la douceur de ce nom de gloire, et tel est le désir d’immortaliser sa mémoire, que l’on usurpe même le mérite d'autrui! Je ne nie pas qu'un homme aussi considérable que Quirino, et qui ne pouvait pas démentir son universelle renommée, ait eu part à cette décision ; mais je n'irai pas Jusqu à dire que cette résolution fut sienne, car elle est uniquement due à la valeur de D. Juan d'Autriche, de l’aveu de tous »: et 1l explique que ce fut un trait de génie, ou plutôt une inspiration divine qui lui fit donner l’ordre du départ, en pleine nuit et malgré des vents contraires, ce qui empêcha la flotte chrétienne d’être bloquée le lendemain par le Pacha dans le détroit de Céphalonie et lui donna l'avantage de surprendre les Turcs à Lépante.

IL est bien possible en effet que le provéditeur Quirino ait prétendu s’attribuer une gloire qui n’appartenait pas à lui seul: mais était-il bien nécessaire de signaler ce menu détail? N'était-ce pas montrer un patriotisme un peu trop ombrageux ?

Quant à la recherche de la vérité, Herrera se flatte d'y avoir consacré tout son zèle. «Je puis avancer, dit-il, que personne n a eu plus de relat:ons à sa disposition, et que personne n'a cherché à éclaircir la vérité avec plus de passion : J'ai confronté les affirmations les unes avec les autres, en les appuyant de l'avis de beaucoup de personnes qui prirent part à celte action '. »

en las cosas humanas que aun se usurpan los hombres el merecimiento ageno ! No niego yo que el Quirino, varon tan grave y que no queria engañar la universal fama, no fuese parte en este voto ; pero no afirmo que fuese suya esta resolucion, que solo se debe al valor de D. Juan de Austria por general confesion de todos, etc... » (Relaciôn de la guerra de Gipre, p. 344.)

1. « Pero yo se prometcr, que ninguno tuuo mas copia de relaciones, y

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Il semble bien en effet qu'il ait suivi de très près lés récits de la bataille qui lui furentaccessibles, et peut-être connutil quelques-unes des pièces officielles par lesquelles le gouvernement espagnol fut informé de la victoire de Lépante. Il a dù avoir connaissance tout au moins d’une lettre, écrite au lendemain de la bataille, comme l'indique le paragraphe final, où l'auteur dit qu'il est impossible de se rendre compte du nombre des morts, bien qu'on soit en train de le fixer, et que don Juan est occupé à évacuer sur l'Italie ses blessés et ses malades afin de poursuivre sa victoire si les circonstances le permettent! ; on en retrouve presque mot pour mot certains passages dans la relation de Herrera. Je vais en donner un exemple en mettant les deux textes en face l’un de l’autre.

Manuscrit de Madrid H. 3. Relaciôn de la guerra de Gipre. Ch. xxv, p. 347. Édit. de 185o.

La guardia que estaua en el calzes la guardia del carcés de la Real de la galera rReal dio vozes que des- | dijo que via dos velas, y luego que

cubria vna uela Latina y dende a vn | toda la armada; y lo mismo hicieron poco voluio a dezir q descubria toda | los de tierra que estaban cerca de la armada enemiga, y que era gran | diez millas. numero de Vajeles

.… En la misma sazon vinieron las

ninguno inquirio la averiguacion de la verdad con mas desseo, confiriédo vnas cosas con otras y aprobando las con el parecer de muchos que intervinier en aquel hecho. » (Dédicace au duc de Medina Sidonia. — Relacién de la guerra de Cipre.) FRE Tampoco se puede entender que numero de muertos aya en tra ar- ” mada aunq se va procurando de lo entender. Queda el Sr don Ju dando orden de embiar a Italia los heridos y enfermos que ay para se desembara- çar e yr sigwendo la victoria segun le ayüdassen las ocasiones darse a auiso de lo que adelante sucediere, » (Relaciôn de lo sucedido en la armada de la sancta Liga desde 30 de septiembre deste año de 71 asla los 10 de octubre, etc: Bibliothèque de Madrid. Ms. H. 3. Papeles histéricos y Politicos 18718-75). — Cette lettre se trouve également recopiée par le P. Burriel dans le Mss. 1750, t. II, p. 162 avec quelques variantes.

guardas questaban en tierra y confirmaron en que auian descubierto toda-la dha armada.

Luego mando el Sor don Juo disparar vna pieza de artilleria y hazer las otras señales questaban brdenades

pa la batalla:

. su alteza se embarco en el Vna fragata con solo don Luys de Cordoua su caualleriço mayor y el secretario Juo de Soto y fue recorriendo la armada dando presa para que las galeras caminasen y animando à los soldados a la batalla y certificandoles la Victoria acordandoles que yban a pelear por Dios y diziendoles otras palabras desta manera.

Venian con la galera Real del turco otrasi7 galeras principales. Las quales todas acudieron sobre la Real en q yua el sor don Juo por otra parte tenia el señor don ju a la popa de su galera la capitana del comendador mayor y su galera patrona y estando como estaua en medio de las dos galeras Capitanas del Papa y Venezianos fue la batalla muy reñida de ambas partes, la qual duro mas de ora y media.

y à la hora se metié la antena en cigoña con una flémula en lo alto de’ la pena [c'était le signal convenu] y disparé una pieza que era la señal de batalla.

. y saltando en una ligera fragata con don Luis de Cérdoba y Juan de Soto, fué corriendo casi por todaslas galeras metiéndolas en 6rden, y animando ä los capitanes y soldados para combatir con aquel comun enemigo de la cristiandad, poniéndoles delante la honra y valor de su nacion, el premio de la vitoria y la esperanza que debian tener en Cristo, su patron y general de aquella santa empresa.

Ibid., p. 358.

La del Baja tenia por popa seis galeras que todas se acostaron 4 la Real cristiana, metiendo en su capitana gente de refresco. De la parte contraria tenia D. Juan 4 la popa, 4 la capitana del Comendador mayor ÿ la Patrona de España, que sin los criados de D. Juan tenia docientos y cincuenta mosqueteros y soldados, y ä la mano derecha la capitana del Papa, y 4 la izquierda la de Venecia ; ÿ asi entre unos y otros se trab6 una dudosa batalla con grandisimo impetu y furia, etc.

Dans une autre lettre sur la même victoire on retrouve

des ressemblances analogue

1. Mss. 13040 (ancien Dd 59) de la Bibliothèque nationale de Madrid,

p- 125, intitulé:

Carta de la Vicloria contra la Armada del Turco a los 7

de Octubre de 1571 Por la armada de la Sta Liga. — Gest un des manu-

scrits copiés par le P. Burriel.

Manuseril 13040.

En este medio havia una hora que se peleaba en la Real, sin conocerse victoria donde haydo dos vezes ganado fasta el Arbol de la Ri turquesca, fueron los nros ambas vezes retrados. della por mucho socorro, que del Turco le entrava, donde asi por los muertos, como por los muy bheridos, que el Macstre de Campo don Lope de Figueroa tenia en la Proa, la ql estava a su cargo en las arrumbadas, le fuè à dar socorro dn Bernaldino de Cardenas, el que tenia a su cargo la R!'..... Viendo

Relaeion, eh, xxvir, p. 362.

Habia mas de una hora que se combatia entre ellos sin conocerse vitoria, aunque los españoles ganaron dos veces hasta el 4rbol de la enemiga, y fueron ambas relirados por el mucho socorro que le entraba, y como D.

Lope tuviese muchos heridos y muertos en la proa que estaba 4 su cargo, le fué 4 socorrer D. Bernardino de Gärdenas, y al pasar le dieron con un esmeril sobre la rodela que lo derribé atormentado y murié dello en el dia siguiente.

cerca de la Proa al dho dr Bernardino le fue dado un esmirilazo sobre la rodela fuerte, tan recio, q aunque no le paso del todo, derribando le murid luego por la mañana.

On remarquera, dans les passages que je viens de citer, quelques différences de chiffres qui montrent avec quel soin Herrera contrôlait les renseignements qui lui paraissaient les plus authentiques. C’est ainsi que les sept galères signalées comme accompagnant celle du Pacha dans la première lettre sont réduites à six par l'historien. De même, au moment où la vigie découvre l'ennemi, la lettre disait qu'elle avait signalé une voile : Herrera en marque deux.

Au reste, il semble bien qu'il recourut à tous les documents qui étaient à sa portée. Dans son Commentaire, par exemple, où il a introduit le récit de la défaite des Espagnols dans l’île de Gelves ou de Djerba. en 1510, il cite les auteurs qu'il a consultés à ce sujet: « Jean Léon dans sa Description de l'Afrique, Pierre Martyr au livre 23 de ses épitres, Thomas Faselo au livre 6 de la 2° décade de son ouvrage sur la Sicile, Alvar Gémez au livre

À de l’histoire de Fr. Francisco Ximenez, Luis del Märmol au livre 6 de son Africa; et Alonso de Santa Cruz dans sa Vie de l'empereur Charles-Quint' ». Il manque à cette énumération celle de documents originaux ; mais ceux-ci n'existaient peut-être plus, et d’ailleurs il eût été bien difficile de les découvrir.

Les faits une fois connus, il reste à les exposer ; nous sommes dans l'impossibilité de savoir quelle méthode avait adoptée Herrera dans sa grande histoire, et quel ordre il avait choisi pour raconter clairement les événements qui s'étaient simultanément déroulés dans le monde: mais sa Relation de la querre de Chypre nous permet de juger comment il comprenait le récit d'un événement particuler.

La composition de ce petit ouvrage est d’une clarté parfaite : d’abord l'historien s'applique à faire comprendre les causes du conflit qui va mettre aux prises les musulmans et les chrétiens, et l'importance capitale qu'il avait pour ces derniers. Les Turcs, dont la puissance se développe tous les jours, sont fatalement amenés à convoiter et à réclamer l’île de Chypre; à ce propos Herrera fait brièvement l’histoire de cette île et dit comment, étant passée sous la domination des Vénitiens, elle offre, par les troubles qui ont accompagné la transmission du pouvoir, un prétexte et une facilité aux convoitises des infidèles. Un coup d'œil rapide sur la situation respective des États chrétiens et de l'empire Turc, et la déclaration de guerre faite par Sélim aux Vénitiens terminent l'exposition du sujet.

Les hostilités commencent à Chypre: l’île se défend

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