Commentaire, p. 590-59b
bèrent sur les Espagnols et les mirent en déroute: le jeune don Garcia fit en vain des prodiges de bravoure et mourut sur la place ; la retraite ne se changea pas en désastre complet grâce à la fermeté du comte, mais les Espagnols perdirent quatre mille des leurs.
Tout l'intérêt de ce récit porte sur la figure chevaleresque et étourdie de don Garcia: sa Jeunesse, son malheur, le sang-froid avec lequel, comme un vieux capitaine il essaie de racheter son imprudence, en quittant son cheval, en prenant une pique et en donnant l'exemple aux vieux vétérans qui l'accompagnent, le rendent profondément sympathique au lecteur, sans que l'historien essaie par là de justifier sa coupable légèreté.
Cette heureuse habileté de la composition est encore rehaussée par des détails précis et colorés qui donnent au récit une vie très grande. Chaque fois que l’occasion se présente de brosser un tableau, ce don du pittoresque, si caractéristique de la race espagnole, vient nous rappeler la patrie de l’historien.
C’est avec une brièveté et une couleur admirables qu'il nous montrera les Vénitiens pleins d’amabilité, laissant, contrairement à leur habitude, les Espagnols, quoique étrangers, visiter les forteresses de Corfou, tout en restant prudemment sur leurs gardes, car cinq ou six compagnies, la pique en main et la mèche allumée, surveillaient les visiteurs !; ou la rencontre des deux flottes à Lépante.
1. « Aqui hicieron los venecianos, grande demostracion de la confianza que tenian de los españoles, dejando generalmente que todos entrasen 4 ver los castellos, cosa que ellos jamäs la fian de extranjeros, aunque estaban con grandisimo apercibimiento con cuatro 6 cinco cuerpos de guardia y las picas puestas en las manos y encendidas las mechas. » (Relaciôn de la querra de
Cipre. Édition de 1852, p. 330.)
« La flotte chrétienne sortait des îles, environ une heure après le lever du soleil, le dimanche, jour de Saint-Marc, pontife et confesseur, lorsque la vigie de la galère Royale cria qu'elle voyait deux voiles, et, bientôt après, qu'elle apercevait toute la flotte ; et les vigies qui étaient à terre, à dix milles environ, en firent autant ; aussitôt on dressa l'antenne, on hissa une flamme à son extrémité supérieure, et l’on tira un coup de canon pour donner le signal du combat. Toute la flotte, pleine d’allégresse d'avoir rencontré l'ennemi en un lieu si favorable, se mit en place en observant l’ordre assigné à chacun, et, avec une satisfaction générale, tous regardaient la flotte ennemie qui venait à leur rencontre, avançant très lentement: car, bien qu'au moment où on la découvrit elle eût hissé ses voiles bâtardes, elle les amena pour se mettre en ordre, et lorsque les deux flottes se découvrirent inopinément à huit ou dix milles l’une de l’autre, ce fut un spectacle merveilleux de voir toute cette étendue de mer couverte de galères qui resplendissaient gaiment de tant de bandelee et de flammes". »
EG dem hoc ide de las dichas islas por el canal casi à una hora de sol, en or dia de San Marco, pontifice y confesor, la guardia del carcés de la Real dijo que via dos velas y luego que toda la al ; y lo mismo hicieron los de tierra que estaban cerca de diez millas, y 4 la hora se metié la antena en cigoña con una flämula en lo alto de la pena y disparé una pieza que era señal de la batalla. Toda la armada con grande alegria de haber encontrado al enemigo en tan buen lugar se fué poniendo en 6rden, guardando el que se les habia dado, i con general contento miraban todos 4 la armada contraria que venia en su buelta, bogando con mucho espacio, porque aunque al tiempo que se descubrié venia con los bastardos en popa, amainé para meterse en érden, y descubriéndose improvisamente las dos armadas 4 ocho 6 ä diez millas una de otra, parecié una maravillosa hermosura, viendo todo aquel espacio de mar cubierto de galeras, que con tantos gallardetes y flimulas de varios colores resplandecian agradablemente. » (Relaciôn… Édition de 1859, ch. xxv, p. 347-848.)
Ce n'est pas un tableau moins saisissant que celui de la marche des Espagnols dans l'ile de Djerba ; ils s'avancent d'abord en bon ordre : en tête, escorté de cavaliers nobles qu'il avait amenés d'Espagne, le jeune don Garcia, revêtu d'un corselet doré, de brassards et d’un casque, montait un cheval gris pommelé, et se hâtait vers le lieu du combat, impatient qu'il était de montrer sa valeur ; derrière lui viennent les compagnies dont le comte, en capitaine expérimenté, surveille et règle la marche. « Ces quinze mille hommes avaient déjà fait une lieue et demie, presque en plein midi, sur une terre sèche, stérile, brülante, etsablonneuse. La chaleur empoisonnée du climat africain brülait, l’eau manquait, et presque tous mouraient de soif ; sous l’action de cette vapeur embrasée ainsi que de la fatigue, beaucoup tombaient comme morts, et d’autres comme asphyxiés surle chemin. Alors, ne gardant plus leurs rangs, les compagnies commencèrent à se débander..." » C'est qu’en effet elles apercevaient au loin des palmeraies qui leur promettaient l'ombre et l'eau dont elles avaient tant besoin. Les Espagnols y pénètrent et, au bout d’un quart de lieue, débouchent dans une plantation d'ohviers où ils découvrent un puits; incapables de se contenir, les soldats s’élancent et se battent pour boire les
1. «en siete escuadrones comiençan a marchar, 1endo en el primero don Diego con un coselete dorado con braçaletes 1 celada 1 en un cavallo rucio, apressurandose, por hallarse en la ocasion casi presente; para dar prueva de su valor. 1van con el casi sesenta cavalleros 1 ombres nobles, que avia traido de España ; 1 tras ellos seguian las otras escuadras en ordenança, 1 el conde encima de su cavallo, visitandolos, 1 animando, 1 dando orden en todo. Avia caminado el exercito, que eran quinze nul ombres, legua 1 media casi a medio dia por aquella terra seca, estenl, calida 1 arenosa. ardia el calor pestilencial con el aire de Africa, faltava l’agua, 1 cast todos perecran de sed. 1 con aquel encendido vapor, 1 trabaJos se caian muchos como muertos, 1 otros ahogados en el camino. entonces sin guardar orden, començaron a deshazerse los escuadrones. » (Commentaire, p. 592-595.)
premiers, sans se douter que les Maures sont en embuscade derrière les palmiers et les murs des jardins, à une portée de flèche. Toute cette scène est tracée de main de maître et l’on est surpris et charmé de trouver un pittoresque si exact sous la plime du poète qui, dans ses vers, montre si rarement la réalité ou ne la fait voir que transfigurée et déformée.
Je n’ai pas encore parlé du petit ouvrage que Herrera dédia, en 1592, sous le titre de « Thomas Morus », au cardinal archevêque de Séville. Faut-il le considérer comme un fragment de sa grande histoire que l'auteur se serait borné à encadrer d’un prologue et d’une conclusion ? Je ne le pense pas : Herrera avait eu certainement l’occasion de parler du chancelier Thomas Morus dans son histoire lorsqu'il avait abordé l’époque de Henri VIIT ; mais, tel que se présente à nous ce petit opuscule, il aurait été d’une longueur excessive pour une histoire générale, où forcément les événements ne pouvaient être rapportés que d’une façon très succincte. IL affecte d’ailleurs la forme d'un panégyrique, bien plutôt que d’une biographie, comme le pourrait faire croire le titre. Nicoläs Antonio qui signale deux éditions de ce petit livre le qualifie avec juste raison d’éloge'. D'ailleurs Herrera lui-même se défend d’avoir voulu écrire une biographie. « Ce n’est pas mon
. « Edidit quoque : .., Vida y muerte de Thomas Moro. Hispali, 1592, in-$ Matritique apud Ludovicum Sanchez, 1625, in-8. Scilicet elogium hujus summi cum literis, tum integritate morum et constantia viri tyrannide maJoris gravissimum ac disertissimum, cujus vitam Latine scripsit Thomas Stapletonius. » (Nicoläs Antonio, Bibliotheca Hispana nova.) Nicoläs Antonio ne mentionne pas l’édition de 1617. — L'ouvrage de Herrera n’a aucun rapport avec celui de Thomas Stapleton intitulé: « Tres Thomæ seu res gestæ S. Thomæ Apostoli, S. Thomæ Archiepiscopi Cantuariensis et Martyris, Thomæ Mori Angliæ quondam Cancellarij. »
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intention, dit-il, d'écrire toute sa vie'. » Eten fait. s'il parle de sa naissance, dont il n indique même pas la date, et de ses premières occupations, de ses fonctions de chancelier et de ses vertus, ce n'est qu'en passant et rapide- . ment, dans la hâte qu'il a d'arriver à son véritable sujet, qui nest autre que la résistance héroïque faite par Morus au divorce de Henri VIITet à son mariage avec Anne Boleÿn etle martyre de ce vieillard énergique. Le ton emphatique, les phrases longues et périodiques auraient parfaitement convenu à une lecture publique dans laquelle les pensées morales, qui occupent presque tout le livre, auraient provoqué à des places déterminées les applaudissements de l'auditoire. IL me paraît done que, sur les quelques mots consacrés à Thomas Morus dans sa grande Histoire, et qui comprenaient de toute nécessité un certain nombre de détails biographiques, Herrera jeta les développements oratoires qui sont la vraie raison d'être de ce petit livre.
Étant donnée la rareté de cet ouvrage, dont je n'ai d'ailleurs pas pu voir l'édition originale, je pense qu'il est intéressant d'en donner quelques extraits : 1l commence par un exorde qui rappelle à la fois les sentences de Salluste et l'ampleur oratoire de Tite-Live.
« Lorsque * Je me mets à considérer le passé, et que je
= 1. «No es mi intento escrivir toda su vida, « (Tomas Moro. Édition de 1017, p. 18.)
2. « Cuando me pongo en consideracion de las cosas pasadas, i rebuelvo en la memoria los hechos de aquellos ombres, que se dispusieron à todos los peligros (por no hazer ofensa à la virtud), i escogieron antes la onra 1 ala-
: bança de la muerte, que el abatimiento 1 vituperio de la vida, no puedo dexar de admirarme de la ecelencia à singular valor de su animo, i esti- mar marauillosamente sus obras ; pero no sè por ventura, si por mayÿores que las umanas. Porque parece, que florecio la virtud en aquella edad, i crecio en toda la grandeza i fuerça, que se pudo esperar, 1 los animos de
Sr SpnRE
me rappelle la conduite de ces hommes qui affrontèrent tous les périls pour ne pas offenser la vérité et préférèrent une mort honorable et glorieuse à une vie déshonorée et infâme, je ne puis m'empêcher de m'étonner de la grandeur et de le valeur singulières de leur âme et de faire une merveilleuse estime de leurs œuvres, mais Je ne saurais dire si je les admire comme surhumaines. Car il semble que la vertu fleurit en ce temps-là et se développa avec toute la grandeur et la force qui se pouvaient espérer ; les âmes étaient pleines de vigueuret désiraient montrer leur vaillance dans les circonstances difficiles. Et comme on se trouvait à l’âge le plus vigoureux et le plus robuste du monde, et que les exploits, les travaux et les prédica-
los onbres estauan Ilenos de vigor, i deseauan mostrar su fortaleza en los casos dificiles. I como los que se hallauan en la sazon mas entera 1 robusta del mundo, i tenian casi frescas 1 rezientes las hazaïñas, los trabajos, i las predicaciones de los Dicipulos de Jesu Cristo, reparador de la salud umana, i verdadero Dios i Señor nuestro, i via presentes los gloriosos hechos de los Martires, las penitenc ias 1 estrecheza de aquellos que se ocupauan en contemplacion de las cosas divinas, imitando generosamente sus obras, procurauan, si ya no podian auentajarseles, descubrirse no inferiores, à a lo menos no mui desuiados dellos. Mas como sean flacas las fuerças de los onbres, 1 la naturaleza umana se canse siempre, siguiendo en esto su condicion, como en las otras cosas, de tal suerte à ido desfalleciendo el amor t estimacion de la virtud, que ninguna cosa ai mas despreciada i ninguna mas aborrecida. I assi no es mas admirable en aquellos, la inclinacion que tenian todos al bien, que miserable en estos la perdicion i error de la vida. I tanto es mas lastimosa 1 dina de lagrimas, cuanto es seguida mas codiciosamente de los que podian emendar i remediar estos daños, metiendo la mano en lo profundo de susraizes,iarrancandolas, sin dexar crecer la muchedumbre de maldades, que nos cercan, i van por miserable calamidad destos tiempos, siguiendo perpetuamente nuestra compañia. Por esto juzgo por mayor hecho, que de onbres tan entregados al vicio, levantarse alguno de animo generoso entre la confusion i ceguedad de tanta gente perdida : ï, rompiendo todas las dificultades, Ilegar al merecimiento de la verdadera gloria. [ tanto pienso serà mayor, cuanto està mas en la vegez del mundo, i la naturaleza oluidada de produzir onbres, aborrecedores de las costumbres deste tiempo, i que justa i ibremente-osen sacrificar su vida por la onra. de Dios, ï por el amor de la virtud. » (Tomas Moro. Édition de 1617, p. 1-4.)
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lions des disciples de Jésus-Christ, restaurateur du salut des hommes et notre vrai Dieu et Seigneur, étaient encore pour ainsi dire tout frais et tout récents, qu’on avait sous les yeux les glorieux actes des Martyrs, les pénitences et l'austérité de ceux qui s'occupaient à la contemplation des choses divines, imitant généreusement leurs œuvres, on essayait, si l'on ne pouvait déjà plus les surpasser, de ne pas se montrer inférieur à eux, ou tout au moins de n’en pas être trop éloigné. Mais comme les forces humaines sont faibles et que la nature se fatigue toujours, suivant en cela comme en toute chose sa condition, l’amour et l’estime de la vertu ont baissé de telle sorte, qu'il n'y a rien de plus méprisé ni de plus abhorré. Aussi ne faut-il pas admirer davantage chez les premiers l'inclination que tous avaient pour le bien que s’affliger de voir la perdition et l'erreur dans lesquelles vivent les autres. Et leur vie est d'autant plus lamentable et plus digne de larmes qu'elle est plus avidement imitée de ceux qui pouvaient corriger et amender ces calamités, en portant la main sur leurs racines les plus profondes et en les arrachant pour ne pas laisser croître la mullitude de méchancetés qui nous entourent et qui. par le déplorable effet du malheur de notre temps, nous tiennent perpétuellement société. Aussi, je juge pour un acte plus héroïque qu'on ne peut l’attendre d'hommes si adonnés au vice, qu'il s'en lève un d'âme généreuse, au milieu de la confusion et de l’aveuglement de tant de gens perdus, qui brisant tous les obstacles, arrive à mériter la véritable gloire. Et je crois qu'il sera d'autant plus héroïque, que la vieillesse du monde sera plus avancée, et que la nature oubliera davantage de produire des hommes qui abhorrent les coutumes de notre temps et qui, justement et librement, osent sacrifier leur
vie pour l’honneur de Dieu et pour l'amour de la vertu. » Thomas Morus fut un de ces héros ; mais on ne peuts'em-. pêcher de trouver que le procédé, employé par Herrera pour rehausser sa gloire au détriment de celle des premiers chrétiens, sent un peu trop son sophiste.
Après avoir brièvement parlé de la naissance et de la famille de son héros, et un peu plus longuement de ses goûts littéraires et des premières fonctions qu'il exerça, Herrera vante la pureté deses mœurs et la décence de son langage, sa courtoisie, la douceur dont il ne se départit que pour répondre à la critique injurieuse que Luther avait faite du traité de Henri VIIT sur les sacrements ; 1l parle enfin de son élévation à la dignité de chancelier. Il s’étend sur la modestie et la droiture avec laquelle Morus s’acquitta des devoirs de sa charge. Puis, arrivant au schisme de Henri VIIL, il en explique sommairement la cause. Thomas Morus résigne ses fonctions en donnant. pour excuse sa vieillesse et ses travaux de polémique contre les protestants. Il est remplacé par Thomas Audley : :
à ce propos Herrera se livre à de longues considérations sur le danger des mauvais conseillers ; sur les malheurs que peuvent attirer sur leur pays les souverains qui les écoutent, et sur l'antipathie que les princes éprouvent généralement pour le commerce des gens vertueux”; et il est amené tout naturellement à célébrer le bonheur de ceux qui possèdent un bon roi, faisant ainsi une allusion flatteuse à Philippe IT. Reprenant le cours de son récit, il rapporte comment Morus et l’évêque Fisher répondent à à la question posée par le roi, que, seul, son mariage avec,