Commentaire, p
OU
l'habitude, dans ses poésies, d’accumuler huit épithètes sur le même substantif, combien de fois ne les redouble-t-1l pas, sans qu'aucune raison justifie cette dépense d'adjectifs autre que le besoin de remplir le vers ! Le feu sera « ardente 1 fiero » (Sonnet 4 de 1582, v. 3); sa flamme « 1mmortal 1 siempre viva » (Élégie L''desr583 82) la voix, & ecelsa 1 pura » (Élégie 1 de-1582,-V;: 109): lui-même « oscuro en ciega miebla » (Sonnet r4 de 158», v. 10). D'une façon générale enfin tout substantif, chez lui, est accompagné de son épithète.
On peut cependant remarquer qu'il avait compris combien cette accumulation de qualificatifs était oiseuse et qu'il tenta d'y remédier en retouchant ses vers; on constate dans son édition de 1582 la suppression de plus d’une épithète, ou l’attribution de deux qualificatifs à des substantifs ou à des pronoms différents. C’est ainsi que le vers
En el silencio d’oscura noche fria (Édition de 1619.) devient : En el silencio de la noche fria (Édition de 1582. Elégie 1, v. 16.) De même: El cuello, 1 vèrme libre alegre espero
(Édition de 1619.)
estchangé en: el cuello osado 1 hbertad espero (Édition de 1582. Sonn. 7, v. 8.) Et le vers : yo triste mayor daño ausente Iloro
(Édition de 1619.) se transforme en : ÿo Iloro mayor daño en son quexoso (Édition de 1582. Sonn. 28, v. 11.)
Nous avons vu que Herrera exige dans tous les styles, comme une qualité primordiale, la propriélé des mots; pour satisfaire à cette exigence il faut que chaque idée
trouve son expression exacte dans un mot déterminé ; or il y a des idées nouvelles, tout au moins des nuances de Ja pensée sur lesquelles l'attention ne s'était pas encore fixée, qu'un écrivain se trouve impuissant à exprimer avec les ressources que lui offre sa langue : comment y parviendra-t-1l ? C’est le délicat problème du néologisme, agité de tout temps, par Horace, comme par du Bellay, comme par Fénelon, et que Herrera aborde à son tour.
Il affirme nettement la légitimité et la nécessité du néologisme, rassuré qu'il est, à vrai dire, par l'autorité d'Anistote, de Cicéron et d'Horace dont il cite le vers bien connu
licuit, semperque licebit * signatum præsente nota procudere nomen.
Mais 1l le fait avec une vigueur singuhière. « Toutes les langues, dit-il, ont eu une enfance, une jeunesse et une vieillesse qui est leur perfection, etrien ne devient grand tout d'un coup'. » Par conséquent tant qu'une langue n'a pas atteint l’âge de la perfection, elle est en droit de s’accroître, d'augmenter imcessamment le nombre des mots dont elle use, et d’en créer de nouveaux. On voit ici le défaut de la théorie de Herrera, bien qu'il n’ait pas développé complètement sa pensée. Le problème est mal posé; Herrera considère tout mot nouveau comme une acquisition heureuse, il ne semble pas non plus limiter le nombre de ces acquisitions; bien qu'il ne l'ait pas formellement dit, 1l semble tout prêt à admettre plusieurs mots pour une même idée : et pourquoi ne le ferait-il pas.
1. « Todas las lenguas tuvieron anfancia © mñez, juventud, perfecion t vegez. 1 ninguna cosa se h1z0 grande de repente. » (Commentaire, p. 573 574.)
puisqu'il justifie le néologisme par deux raisons ? « L'une est la nécessité, lorsqu'il s’agit d'exprimér des idées théologiques ou philosophiques, et des choses nouvelles, l’autre est le besoin d'ornement”. »
Aussi reconnaît-il que les poètes parlent une autre langue que les orateurs ? et fait-il la distinction entre les mots nobles ou graves et les mots vulgaires, comme on l'a vu à propos dela gravité du style : mais ce qui distinguera ces vocables, ce ne sera pas une nuance de sens, ce sera une harmonie différente que l'écrivain s’imaginera sentir en eux. Pourquoi par exemple onda est-il plus grave que agua? Simple question de délicatesse d'oreille, que le poète tranche avec assurance sans indiquer sur quoi il se fonde. Il ne voit pas que la véritable raison qui autorise la création d’un mot nouveau n'est autre que la naissance d’une idée nouvelle ; il ne met pas le novateur en garde, en lui signalant que ces idées nouvelles sont infiniment rares, que bien souvent nous ne les croyons telles qu'en raison de notre ignorance des ressources de notre langue.
Et d'autre part, que dire de l'image qu'il emploie pour caractériser les langues ? Si, comme il semble le croire, elles sont identiques à un organisme vivant, si elles connaissent tour à tour l'enfance, la jeunesse et la vieillesse, elles connaîtront aussi la mort. Fâcheuse erreur que celle qui lui fait croire qu'arrivées à la vieillesse elles devien-
1. « Dividese en dos especies la formacion de los vocablos nuevos, por necessidad para esprimur pensamentos de Teologia 1 Filosofia, 1 las cosas nuevas, 4 se hallä aora, 1 por ornamëto. 1 ass es hato 1 loable en los modernos, lo que fue horto 1 loable en los antiguos. » (Commentaire, p. 579.)
2. « porg, como dize Tuho, los poetas habla en otra lengua 1 no son las mesmas cosas 4 trata el poeta q las que el orador, n1 unas mesmas las leyes 1 osservaciones. » (Commentaire, p. 575.)
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dront éternelles! IL est loin de comprendre que ce qui peut mourir c'est le peuple qui parle une langue et que cet idiome lui-même, dans son évolution incessante, est susceptible d'une durée illimitée; 1l est bien loin de penser quel'espagnol n'estque du latin transformé, et lorsqu'ilcroit reconnaitre qu'un mot espagnol est calqué sur un mot latin, il s’imagine que c’estun emprunt fait directement et habilement par les premiers Espagnols. Mais cette erreur n’est pas imputable à Herrera : telle étaitla croyance des hommes de son temps, il a fallu le travail de plusieurs siècles pour arriver à une conception plus claire de ce qu’est une langue. Herrera compare ailleurs avec plus de raison les langues à des champs qui, plus ou moins bien cultivés, deviennent plus ou moins fertiles’ : c’est une image beaucoup plus juste.
Mais comment faut-il procéder dans la création des mots nouveaux? La première chose à faire, dit Herrera, pour que la langue soit suffisamment riche, c'est de ne laisser disparaître aucun des mots utiles qu'elle possède ; il faut donc conserver soigneusement les termes @ clairs, propres et élégants » et ne pas les éliminer par une déhcatesse ridicule, soit qu'ils paraissent d’un usage trop commun, soit que l’on craigne de déplorables équivoques qui ne peuvent résulter que de l'emploi grossier et coniraire à toute raison qu'en font certaines personnes. « Pourquoi proscrire les mots Natura, À yuda, si bien faits, si conformes à l’analogie, et si expressifs ? et une quantité d’autres mots semblables Ÿ Qui est assez barbare etgros-
1. «ass creco la lengua Gnega, ass con l’assidua continuacion de Tuho,.… pudo la lengua Latina, como terra nueva, hazerse fertl 1 abundosa con este culto à labrança, 1 crecer en la suma grandeza. » (Commentaire,
sier pour éviter de se servir du mot Lindo, alors qu'il n'y : en à pas de plus joli (lindo), de plus béau, de plus clair, de plus charmant, de plus doux, de plus tendre et de mieux fait, et qu'il n’y a pas de langue qui puisse se vanter d’en posséder un meilleur 1)»
On doit done non seulement garder précieusement, à moins de raisons bien fortes, les mots existants, mais il. est encore habile et légitime de ressusciter ceux qui ont disparu. Car les archaïsmes ont une saveur particulière, outre qu'ils ont fait déjà partie de la langue, et l'oubli où ils sont restés ensevelis leur donne, avec la dignité de ce qui est ancien, toute la grâce de la nouveauté. Herrera louera donc Garcilasso d'avoir employé par exemple le mot archaïque abastança”*. Mais il faut apporter beaucoup de discrétion dans l'emploi de ces archaïsmes, de peur de tomber dans l'affectation si l’on en fait un trop fréquent usage, ou dans l'obscurité si l’on se sert de mots complètement oubliés depuis longtemps et par conséquent inintelligibles. I faut se borner à ceux qui sonttombés depuis peu en désuétude et qui, par suite, sont encore facilement
1. « la rudeza 1 poco entendimento de muchos J’an reduzdo [la langue] a estrema pobreza ; escusando por dehcado gusto, siendo mui agenos del buen conocimiento, las diciones puras, propnas 1 elegantes ; una vez por ser usadas 1 comunes, otra por no incurnr en la ambigindad dela simficacio. dandole sentido torpe contra razon 1 cotra todo el uso de las de mas lenguas. porque causa no deven ser adnntdas estas vozes, Natura, Ayuda, siendo bien formadas 1 analégicas 1 sumficantes, 1 otras desta suerte ? quen es tan barbaro 1 rustico de ingemo que huya el trato desta dicion, Lando, que mnguna es mas hnda, mas bella, mas pura, mas suave, mas dulce 1 terna 1 bien compuesta ; 1 ninguna lengua ä, que pueda alabarse de otra palabra mejor que ella ? (> Commentaire, p. 120-121.) Prete Jacopin relève À ce passage étourdiment et d’une manière qui prouve qu’il ne l’a pas compris: « me parece que quien condena este vocablo, ayuda, merece la palmatoria, y vos una ayuda, 6 si os parece mejor vocablo, una melezina de agua fria. » (Prete Jacapin. Observation V, p.37.)