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france, à voix haute et d’un souffle altier, Je chantera les triomphes et la victoire de l'Espagne, et dans sa gloire je donnerai la place qu'elle mérite à votre valeur. Mais une douce splendeur, un cercle d’or formé de boucles qui flamboient, une harmonie, une grâce qui sont la fleur et la parure de la terre, une beauté que jadore, interdit, m'arrêtent dans cette haute entreprise et, dans les trans
ports qu’elles m'inspirent, m'élèvent jusqu'au ciel. »
Señor, si este dolor d’el mal, que siento, veo desvanecer en mi memoria ; i en olvido yazer la triste istoria ; que fue dura ocasion a mi tormento; D’España con voz alta i noble aliento cantarè los triunfos 1 vitoria ; i darè entre su onor 1 eterna gloria al valor vuestro insigne igual assiento.
Mas un dulce esplendor ; un certo i Oro ; qu’en crespas hebras arde; una armonia i gracia; que florece 1 orna el suelo ; Vna belleza, a quien suspenso adoro, impiden esta altiva empresa mia, i en su furor me Ilevan hasta el cielo'
À cette confidence singulière du poète, le éomte de Gelves répondait par des vers” dont le sens nous échappe en grande partie, car ils font allusion à la mort d’un ami, d'un parent ou d’une maîtresse que déplore don Alvaro : ils dénotent en tout cas une grande familiarité entre le poète et le comte, puisque ce dernier tutoie Herrera : il est d'ailleurs certain que les deux sonnets se répondent, car ils riment avec les mêmes mots. « Fernando, la dou-
. Édition de 1619. Livre Il. Sonnet 37. LES
. Édition de au Livre IT, p. 196. En titre: « Sonéto d& d. Alvaro de Portugal CAC
leur que je ressens, plein de tristesse, de la funeste et lamentable aventure qui fut l'amère origine de mon tourment,incessamment renouvelée dans ma mémoire, fit que tout interdit, retenant mon souffle, croyant que tu chantais la victoire que la mort remporta sur moi, flatté et attentif Je t'écoutai dans le séjour où je pleure. Mais voyant que les boucles d’or, la beauté et l'harmonie céleste, digne ornement de l'Hespérie, dont j'adore la splendeur absente sont oubliées de toi, je retourne en soupirant à mon chagrin, et je me plains de toi et de la rigueur du ciel. »
Fernando, aquel dolor, que triste siento, contino renovado en mi memoria, de la funesta 1 lamentable istoria :
que dio principio amargo a mi tormento.
Me hizo suspendido, sin aliento, creyendo, que cantavas la vitoria ; que Muerte uvo de mi, 1 aquella gloria atento oirt’en mi Iloroso assiento.
Mas viendo, que las crespas hebras d’oro 1 celestial belleza 1 armomia, ornato dino d’el Esperio suelo, Olvidas ; cuya luz ausente adoro, me buelvo suspirando à l’ansia mia, de ti quexoso 1 d’el rigor d’el cielo.
Il semblerait même, d’après les tercets, que le comte invitât son ami à célébrer cette Luz que lui-même, don : Âlvaro, adorait de loin, « cu ya luz ausente adôro ». Je ne prétends pas expliquer cet obscur passage ; mais je conclus de ces deux sonnets qu'au temps même où Herrera célébrait doña Leonor, son intimité restaif ‘rande avec don Alvaro. “ina La passion de Herrera.resta donc toujours cachée : (Je sais bien, disait-il, que ma peine secrète est comprise seu-
lement de celle qui a connu ma pensée, et que cette plainte n'est entendue d’aucun autre. »
Bien sé, que mi passion secreta entiende solo quien conocio mi pensamiento ; i qu'esta quexa otro ninguno alcança ”.
Il se plaignait de ne pouvoir avouer hautement son amour : € Pourquoi, ingrate, refusez-vous à mon tourment, que mon mal s’enorgueillisse en se souvenant que vous en êtes la cause, Ô mon Étoile ?
Porque negais, ingrata a mi tormento que s’ufäne mi mal con la memoria de ser la causa vos, Estrella mia *.
Le secret fut donc soigneusement gardé; la multiplicité des noms, par lesquels le poète désigne celle qu'il chante, déroutait d’ailleurs la curiosité, et ce ne fut qu après la mort de don Âlvaro, survenue, comme nous l'avons vu, en 1581, après la mort de doña Leonor ellemême, qu'il se décida à publier le petit recueil de poésies qui renfermait le roman de sa jeunesse et qu'il dédiait en 1582 au marquis de Tarifa.
Essayons cependant de reconstituer les diverses phases de cette intrigue, et tout d’abord d’en bien comprendre la nature. Il nous faut pour cela nous reporter par la pensée au xvi siècle et nous rappeler quelles étaient alors les idées sur l’amour. La théorie de l’amour honnête ou coupable, raisonnable ou brutal se trouve exposée tout au long dans le livre fameux que le comte Balthazar Castiglione publ pour la première fois en 1528 à Venise sous
. Édition de 1619, Livre III. Cancién 6, v. 71- 78.
. Édition de 1619. Livre L. Sonnet 98, v. 12-14. is
le titre du « Courtisan' ». On sait quel fut le succès prodigieux de cet ouvrage dont les éditions se succédèrent rapidement. Castiglione lui-même, nonce en Espagne de 1929 Jusqu'à sa mort, survenue à Tolède le 10 février 1529, le communiqua peut-être à Boscän qui en donnait, en 1940, une traduction espagnole * réimprimée en 1559 et en 1561. Selon toute apparence, Herrera eut entre les mains une de ces traductions; peut-être même connut-il le texte original: mais, ce qui est certain, c'est que ce livre, dont il parle dans son Commentaire, est un de ceux qu'il avait le plus pratiqués.
Dans ces dialogues pleins de grâce et d'éclat où les cavaliers de la cour d'Urbin, réunis en une sorte d’académie sous la présidence de la duchesse Élisabeth et de la comtesse Emilia Pia de Montefeltro, traçaient le portrait idéal du courtisan parfait, c'est Bembo qui, comme Herrera, n'avait alors reçu que les ordres mineurs, qui se charge d'exposer avec une ampleur et une netteté, qui ne laissent rien à désirer, la théorie de l'amour tel qu’on le comprenait à cette époque. Ses idées, qui peuvent paraître étranges aujourd'hui, ne semblaient alors nullement scandaleuses.
Il affirme la supériorité de l'amour rationnel sur l'amour sensuel, explique que le premier assure plus de bonheur que le second et détermine d’une ligne hardie les différences qui séparent l’un de l’autre. « Pour que vous connaissiez encore mieux, dit-il, que l'amour rationnel est plus heureux
1. Îl Libro del Cortegiano del Conte Baldesar Castiglione. Venise, 1528.
. 2. « Libro llamado el Cortesano, traduzido agora nuevamente en nuestro vulgar Castellano por Boscan MDXLIX — in-4°; il n’y a l'indication ni du
lieu d'impression, ni du nom de l’imprimeur. — En 1559 une réédition
parut à Tolède, in-4° ; puis en 1561 une autre parut à Anvers chez la veuve de Martin Nuzio, in-8°.
que le sensuel, je dis que les mêmes choses doivent, dans l'amour sensuel, se refuser parfois, et s’accorder dans l'amour rationnel, parce que dans le premier elles sont déshonnôêtes, et dans le second honnêtes ; ainsi la dame, pour complaire à son amant, s’il est honnête, en plus de lui concéder des sourires aimables, des conversations particulières et secrètes, de le laisser badiner, plaisanter, lui toucher la main, peut aller encore raisonnablement et sans encourir de blâme jusqu’au baiser, ce qui dans l'amour sensuel... n’est pas permis; car, le baiser étant l'union et du corps et de l'âme, 1l est à cramdre que l'amour sensuel ne penche plus du côté du corps que de celui de l'âme; mais l'amant rationnel connaît que, si la bouche est une partie du corps, c'est par elle néanmoins que sortent les paroles qui sont les interprètes de l’âme, et ce souffle interne qui, lui aussi, s'appelle l'âme; et c’est pour cela qu'il se plait à unir sa bouche à celle de la femme aimée, par le baiser: non qu'il y soit amené par. quelque désir déshonnête, mais parce qu'il sent que ce bien lui ouvre l'accès des âmes, qui, entraînées par le désir l’une de l’autre, passent réciproquement l’une dans le corps de l’autre, et se mêlent si bien ensemble, que chacun d'eux ait deux âmes et que l’âme unique ainsi composée des deux autres semble gouverner les deux corps : aussi le baiser peut-il s'appeler plutôt une union d'âmes que de corps, parce qu'il a une telle force sur l’âme qu'il la üre à lui, et la sépare, en quelque sorte, du corps ; aussi tous les amoureux chastes désirent-ils le baiser, comme une union d’âmes: et c’est pour cela que le divin amant que fut Platon dit qu’en donnant un baiser, l’âme lui venait aux lèvres comme pour sortir du corps. Et comme la séparation du corps d'avec les choses
sensibles et son union totale avec les choses intelligibles peut se manifester par le baiser, Salomon dit dans son livre divin du Cantique des Cantiques : « Qu'elle me baise « du baiser de sa bouche !, » pour montrer son désir que son âme soit ravie par l'amour divin à la contemplation de la beauté céleste, de telle façon que, s’unissant intimement à elle, elle abandonne le corps *. »
Tel me paraît avoir été l'amour de Herrera pour doña Leonor. Les privautés qu'autorisait Bembo sont les félicités surhumaines auxquelles il aspirait et qu'il obtint un jour. C'est le récit de ces félicités rapides, auxquelles succédèrent des années de douleur, que l’on retrouve en relisant attentivement les œuvres du poète et que nous allons refaire brièvement. | |
Lorsque, comme nous l'avons vu, le comte de Gelves, abandonnant ses fonctions de gentilhomme de l'Infant don Carlos, revint se fixer à Séville, avec sa jeune épouse, en 1559, celle-ci avait entre vingt et vingt-cinq ans ; Herrera: en avait alors vingt-cinq; peut-être, et je serais porté à le croire, était-il déjà pourvu de son modeste bénéfice sur la paroisse San Andrés ; mais 1l était, à coup sür, plongé dans les études de toutes sortes où s’épuisait sa nature ardente : lorsque, bien des années plus tard, le maestro Francisco de Medina présentait au public, dans sa belle préface, le Commentaire sur Garcilasso, 1l exprimait le vœu que € l’acharnement de son ami au travail ne détrui-