CHAPITRE IX
lidition des OEuvres poétiques de Herrera par F. Pacheco (1619). — Autres éditions des OEuvres de Herrera.
. Cependant la mémoire de Herrera semble être promptement tombée dans l'oubli; nous avons rappelé plus haut quelques-unes des raisons qui firent que sa mort fut à peine connue du public qui ne l'avait jamais pu lire. Mais un admirateur lui était resté, jeune, ardent, admirablement placé pour connaître tout ce qui pouvait intéresser la mémoire de son héros : c'était le peintre Francisco Pacheco, le propre neveu du chanoine qui avait été le plus fidèle ami du poète disparu.
Vingt-deux ans après la mort de Herrera, en 1619, Pacheco faisait paraître l'ouvrage intitulé : « Versos de | Fernando | de Herrera | Emendados 1 dividados por el | en tres libros. | À don Gaspar de Guzman, | Conde de Olivares, Gentilombre de la Camara del Prin | cipe nuestro Señor, Alcaide de los Alcaçares Reales | de Sevilla, ÿ Gomendador de Bivoras en la | orden de Calatrava. | Año (Écusson) 1619. | Con privilegio. | Impresso en Sevilla, Por Gabriel Ramos Vejarano. | C'est un in-{° de 249 feuillets. L’approbation du D' Lucas de Soria Galvarro est du 12 avril 1617; une autre de Pedro-de Valencia, de Madrid, 30 août 16:57. L'ouvrage commence par une dédicace de Pacheco, et
deux préfaces, l'une de Francisco de Rioja, l’autre du licencié Enrique Duarte à la mémoire de Fernando de Herrera ; enfin un court avant-propos composé par : Duarte de quelques phrases détachées qu'il avait trouvées écrites de la main de Herrera et que celui-ci destinait, semble-t-1l, à présenter au public ses poésies complètes.
Cette édition, qui contient un nombre considérable de poésies’ qui n’existaient pas dans le recueil de 1582, est généralement considérée comme authentique et donnant les corrections que Herrera aurait apportées à ses œuvres au cours de sa vie. Le titre dit en effet formellement que les corrections et la division en trois livres ont été faites par le poète lui-même « emendados y divididos por el en tres hibros ». Mais une étude plus attentive m'a conduit à des conclusions très différentes.
On n’a pas, je crois, Jusqu'ici, suffisamment pesé les paroles du licencié Enrique Duarte dans sa préface à l'édition de 1619 : « ILest certain, dit-1l, que la mémoire [de Fernando de Herrera] serait demeurée ensevelie dans l'oubli, si Francisco Pacheco... n'avait recueilli avec un zèle et un soin tout particuliers, quelques cahiers et quelques brouillons qui échappèrent au naufrage dans lequel, peu de jours après sa mort, périrent toutes ses œuvres poéliques, qu'il avait corrigées et recopiées sur des cahiers destinés à l'imprimerie *. » Il me semble que, si Duarte
1. Elle renferme. 308 Sonnets, 33 Élégies, 18 Canciones, 4 Sextines, et 2 Stances, le tout réparti en trois livres.
2. « Les cierto que su memoria uviera quedado sepultada en perpetuo olvido, si Francisco Pacheco, celebre Pintor de nuestra Ciudad, i afectuoso imitador de sus escritos no uviera recogido con particular diligencia i cuidado, algunos cuadernos i borradores que escaparon d’el naufragio, en que pocos dias despues de su muerte, perecieron todas sus obras Poeticas; que el tenia corregidas de ultima mano i encuadernadas para darlas à la Emprenta. »
(Préface de Duarte à l'édition de 1619.)
affirme que toutes les œuvres poéliques de Herrera furent perdues à sa mort, il en résulte qu'aucun des volumes préparés pour l'édition définitive ne subsista.
Ce que Pacheco sauva du naufrage, ce furent des brouillons, des cahiers isolés, de dates très différentes, des papiers oubliés dans des tiroirs, tout ce qui avait forcément échappé au personnage peu scrupuleux, dont parle Duarte, qui avait fait main basse sur les œuvres de Herrera, avec la pensée de publier sous son nom ce qui était encore inédit, et qui, naturellement, avait exécuté en toute hâte sa mauvaise action, se saisissant des volumes qu'il savait renfermer le texte définiüif et le plus parfait de Herrera. :
D'ailleurs la façon dont Duarte félicite Pacheco du dévouement qu'il apporta à l’accomplissement de sa tâche ne fait que fortifier cette idée. « Non seulement Pacheco copia Jusqu'à deux fois de sa main ce qu'il nous offre aujourd'hui, dit Duarte, mais il remplit les vides au moyen d’autres papiers détachés qui étaient venus aux mains de différentes personnes de qui il les tint". » N'’est- | il pas clair que ces vides, que remplit Pacheco, étaient non seulement des pièces qui manquaient, mais des vers inachevés ou illisibles dans les brouillons? Une dernière phrase de Duarte est d'ailleurs significative : «€ Bien que, dit-il, tout cela soit du même auteur, il est certain que
1. (1 juzgo por merecedor de gran premio, al que con tantas veras À procurado restaurarla, hurtando muchas oras de su mas forçosa i precisa ocupacion ; porque no solo copiù una i dos vezes de su mano lo 4 aora nos ofrece, pero cumplid Jo que faltava de otros papeles sueltos, que avian venido a manos de diferentes personas, de quien los uvo; i aunque todo ello sea d’el mesmo Autor es cosa cierta, que lo que el tenia escogido i perficionado para sacar à luz seria de mayor, i de mas acabada perfecion. » (Préface de Duarte à l'édition de 1619.)
ce qu'il avait choisi et perfectionné, pour le produire au jour, devait être d’une perfection plus grande et plus achevée. » Ainsi Duarte reconnaît que Pacheco reçut de toutes mains et qu'il publia tout ce qu'il put retrouver, sans trop s'inquiéter de savoir si certaines de ces pièces n'étaient pas d’une valeur tout à fait négligeable et n’auraient pas été volontairement exclues, par le poète luimême, de l'édition de ses œuvres complètes.
Quevedo, qui semble avoir deviné la vérité, dit, en parlant de l'édition de 1619 dans sa préface aux œuvres du Bachelier Francisco de la Torre, qu'il croit que « l'intention de Pacheco fut de donner, d’un maître aussi autorisé
‘et aussi savant, jusqu'aux pièces que Herrera avait rejetées par scrupule ; car chez de tels génies, les taches même dont ils se débarrassent peuvent être des joyaux pour nous autres ignorants, et leur ombre est pour nous la clarté du jour’. »
D'autres remarques viennent confirmer cette opinion. C'est ainsi que l'Égloga Venatoria ne se trouve pas dans l'édition de Pacheco, qui prétend cependant que le recueil de 1582 est contenu tout entier dans le volume qu'il fit imprimer”. Gette suppression est d'autant plus singulière que c’est la seule églogue que Herrera ait publiée de son vivant, à l'exception de celle qu'il intitula Salcio : àl y attachait donc une valeur” particulière. Il est vrai que
1. « Greo fué elintento darnos, de tan grave y erudito maestro hasta lo que él desech6 escrupuloso ; que de tales ingenios, aun las manchas que ellos se quitan, pueden ser joyas para los que sabemos poco, y su sombra nos vale por dia. » (Biblioteca de autores españoles. OEuvres de Quevedo. Tome If, p- 492.)
2. « Estos tres libros se estamparon ; i un breve tratado de versos que est à contenido en el que yo hize imprimir. » (Pacheco. Libro de Retratos. Éloge de Herrera.)
l'on peut supposer que Pacheco se réservait de publier ce petit poème avec les autres églogues dont il parle dans son Livre des Portraits’; en effet Rioja, dans sa préface, après avoir parlé des œuvres disparues de Herrera, telles que sa Gigantomachie, son Enlèvement de Proserpine et son Amadis, annonce que les Amours de Lausino et de Corona et beaucoup d'égloguesel de vers espagnols, qui ont échappé au désastre, s'imprimeront plus tard”*.
Mais ce qui est moins concevable, c'est que certains sonnets de l'édition de 1582 ne se retrouvent pas dans celle de Pacheco : c'est le cas du sonnet 67 : «O breve don d’un agradable engaño », qui cependant est un des meilleurs du recueil par la forme aussi bien que par la pensée. |
De même, et cela est plus étrange, Pacheco n'a pas inséré dans son édition le sonnet 65 : « Ya el rigor imporluno à grave welo », qui était adressé à son oncle le chanoine, et qui est également remarquable par l'éclat du style et la netteté de la composition. Faut:al en conclure que Pacheco n'avait pas sous les yeux l'édition de 1582 lorsqu'il transcrivait les poésies de Herrera? ou que ce dernier avait lui-même rejeté ces deux sonnets comme indignes de lui? Cette seconde hypothèse est inadmissible.
La IV® élégie était adressée par le poète à son ami le maestro Francisco de Medina nous le savons par le einquième vers : |
siento, Medina, ya gastar s’, 1 siento
. 1. « Compuso algunas ilustres Eglogas. » (Pacheco. Libro de Retratos. Eloge de Herrera.)
2. € Pero los amores que escrivid de Lausino i Corona, i muchas Eglogas, versos Castellanos, que än podido vivir, por ventura se estamparan con bre-
vedad. » (Préface de Rioja à l'édition de 1619.)
qui, chez Pacheco, est maladroitement remplacé par le vers
siento perder su fuerça en todo, i siento…
Et à la fin de la même élégie, dans l'édition de 1582, Herrera s’adressait à Medina, au vers 262 :
Vos, que deste amoroso desvario vivis hbre, sabed, que.
Toute allusion à un correspondant à disparu de l'édition de Pacheco :
EI que d’este amoroso desvario vive libre.
sepa, que devo…
Est-il vraisemblable que Herrera ait, dans ses corrections, fait disparaître aussi soigneusement le nom de son ami, alors que, selon le cours naturel des choses, Medina, plus jeune de sept ans, devait lui survivre, comme 1l lui survécut en effet? N'’est-il pas infiniment plus probable qu'il composait ses élégies, sans avoir l'intention de les dédier à un personnage plutôt qu'à un autre, et que ce n’était qu'après les avoir achevées qu'il s’arrangeait pour y introduire le nom des amis à qui il décidait de les offrir. Dans ce cas la leçon de l'édition de Pacheco serait la leçon primitive, tandis que celle de 1582 serait le résultat des cofrections de Herrera.
La Canciôn IV, « Esparze en eslas flores », fut adressée, comme nous l’apprend Pacheco, à la comtesse de Gelves, avec la permission du comte son mari. Or on remarque que, dans l'édition de 1619, la quatrième strophe, qui con-