‹ Fernando de Herrera (El Divino) 1534-1597Chapitre 89 sur 147 · COTES · texte numérisé non relu

COTES

idées qui y sont exprimées et qui sont celles qu'il adopta : c'est donc là qu'il nous faut les chercher.

Après avoir montré que l'amant, pour être heureux, doit s'élever de la contemplation de la beauté particulière à celle de la beauté universelle, Bembo l'invite à faire un pas de plus, et, au lieu de contempler la beauté des corps, à rentrer «en lui-même pour contempler celle qui se voitavec les yeux de l'esprit, qui commencent à être perçants et perspicaces lorsque les yeux du corps perdent la fleur de leur beauté : mais alors l'âme, étrangère aux vices, purifiée par l'étude de la vraie philosophie, rompue à la vie spirituelle, et exercée aux choses de l'esprit, se tournant vers la contemplation de sa propre substance, comme si elle se réveillait d’un profond sommeil, ouvre ces yeux que tout le monde possède, mais dont bien peu se servent, et voit en elle-mêmeun rayon de cette lumière qui est l'image véritable de la beauté angélique qui lui fut communiquée et dont elle communique elle-même au corps une ombre légère: devenue aveugle aux choses de la terre, elle se fait tout yeux pour les choses célestes, et parfois, quand les facultés motrices du corps se trouvent abolies par une contemplation assidue, ou enchaînées par le sommeil, l'âme, n'étant plus embarrassée par elles, sent un certain parfum caché de la vraie beauté angélique, et, ravie par la splendeur de cette lumière, commence à s’enflammer, et la suit avec tant d’avidité qu'elle devient comme ivre et hors d'elle-même, dans son désir de s'unir à elle, croyant avoir trouvé la trace de Dieu, dans la contemplation de qui, comme dans sa fin bienheureuse, elle aspire à se reposer ; aussi, brûlant de cette flamme fortunée, elle s'élève à sa plus noble partie, l'intelligence; et à, débarrassée de l’ombre de la nuit obscure des choses

de la terre, elle voit la beauté divine ; mais elle n’en jouit pas encore en toute perfection, car elle la contemple seulement dans son intelligence particulière, qui ne peut embrasser l'immensité de la beauté universelle. Aussi, non content de ce bienfait, l'amour donne à l'âme une plus grande félicité : car, de même que, de la beauté particulière d’un corps, il la guide vers la beauté universelle de tous les corps, de même, au dernier degré de perfecüon, de l'intelligence particubière 1l la guide à l'intelligence universelle. Alors l’âme, enflammée du feu sacré du véritable amour divin, vole s'unir à la nature angélique, et non: seulement abandonne absolument les sens, mais n’a même plus besoin de la raison; car, transformée en ange, elle entend tout ce qui est intelligible et, sans voile ou nuage aucun, voit la vaste mer de la pure beauté divine, et la reçoit en elle, et jouit de cette suprême félicité que les sens ne sauraient comprendre. »

« Si donc les beautés que, tout ie jour, de nos yeux de ténèbres nous voyons dans les corps corruptibles, et qui ne sont autre chose que des songes et des ombres légères de beauté, nous paraissent si belles et si gracieuses, qu'elles allument souvent en nous un feu dévorant, et si délectable, que nous pensons qu'iln'’est pas de félicité qui puisse égaler celle que nous éprouvons parfois pour un seul regard qui nous arrive des yeux aimés d’une femme, quelle surprise ravissante, quel bienheureux étonnement penserons-nous que soit celui qui s'empare des âmes qui parviennent à la vision de la beauté divine ! Quelle douce flamme, quel suave incendie faut-il croire que sera celui qui naît de la source de la pure et véritable beauté qui est le principe de toute autre beauté, qui jamais ne croît ni décroît : toujours belle, et par elle-même, aussi bien dans

une partie que dans une autre, parfaitement simple ; semblable seulement à elle-même et ne participant d'aucune autre; mais tellement belle que toutes les autres choses belles sont belles parce que c’est à elle qu'elles empruntent leur beauté. C'est là cette beauté indistincte de la suprême bonté, qui par sa lumière appelle et attire à, soi toutes choses; et non seulement donne aux êtres doués d'intelligence, l'intelligence, aux êtres doués de raison, la raison, aux êtres sensitifs, les sens et l'appétit de vivre, mais communique encore aux plantes et aux rochers, comme un vestige d'elle-même, le mouvement et cette conscience instinctive de leurs propriétés. Cet amour est donc d'autant plus grand et plus heureux que la cause qui le provoque est plus excellente ; et de même que le feu matériel affine l’or, de même ce feu sacré détruit et consume dans les âmes ce qui s'y trouve de mortel, et vivifie et embellit en elles cette partie céleste, qui d’abord y élait mortifiée et ensevelie par les sens”. C'est le Bûcher, sur lequel les poètes disent qu'Hercule fut brûlé au sommet du mont OEta, et dont l'incendie le rendit après sa mort divin et immortel : c’est le Buisson ardent de Moïse, les doubles Langues de feu, le Char enflammé d'Élie, qui redouble la grâce et la félicité dans les âmes de ceux qui sont dignes de le voir, quand. s’éloignant des bassesses de la terre, il s'envole vers le ciel. Dirigeons donc toutes nos pensées et toutes les forces de notre âme vers cette sainte lumière, qui nous montre la route qui mène au ciel; et, droit vers lui, nous dépouillant des passions dont nous étions revêtus en en descendant, par l'échelle, au

1. C’est le passage dont Herrera a donné la traduction sommaire dans son

Commentaire, p. 331.

OO

dernier échelon de laquelle se trouve l’ombre de la beauté sensible, montons au séjour sublime où habite la céleste, l’'aimable, la véritable beauté qui réside cachée dans les plus mystérieux sanctuaires de Dieu, afin que les yeux profanes ne la puissent voir; et là nous trouverons le terme fortuné de nos désirs, le repos véritable de nos fatigues, le remède certain de nos misères, la médecine efficace de nos maladies, le port assuré contre les tempétes de la mer orageuse de cette vie. »

« Quelle sera donc, à Amour très saint, la langue mortelle qui pourra te louer dignement? Très beau, très bon, très sage, tu dérives de l’union de la beauté, de la bonté et de la sagesse divines, et c’est en elle que tu résides, c’est à elle et par elle que tu retournes comme par un cercle. Doux lien du monde, intermédiaire entre les choses célestes et terrestres, dans une bienveillante condescendance, tu inchnes les puissances supérieures vers le gouvernement des puissances inférieures ; et ramenant les esprits des mortels à leur principe, tu les unis à lui. Tu joins les éléments de concorde, tu pousses la nature à produire, et ce qui naît à la succession de la vie. Tu réunis ce qui est séparé : à ce qui est imparfait tu donnes la perfection; à ce qui est dissemblable, la ressemblance: à ce qui est: ennemi, l'amitié; à la terre, les fruits : à la mer, la tranquillité ; au ciel, la lumière vitale. Tu es le père des vrais plaisirs, des grâces, de la paix, de la mansuétude et de la bienveillance, ennemi de la grossière sauvagerie, de la lâcheté: en somme principe et fin de tout bien. Et comme tu te plais à habiter la fleur des beaux corps et des belles âmes, et de là parfois à te montrer un peu aux yeux et aux esprits de ceux qui sont dignes de te voir, je pense que ton séjour

est aujourd'hui au milieu de nous. Mais daigne, Seigneur, écouter nos prières, pénètre dans nos cœurs, et, de la splendeur de ton feu sacré, illumine nos ténèbres, et comme un guide éprouvé dans ce labyrinthe obscur, montre-nous le vrai chemin. Corrige la fausseté de nos sens, et après nos longues erreurs, donne-nous le bien véritable et solide : fais-nous sentir ces parfums spirituels qui vivifient les vertus de l'intelligence, et fais-nous entendre l'harmonie céleste si parfaite qu'il n’y ait plus en nous place pour aucune discordance des passions ; enivre-nous à cette source intarissable qui toujours charme, et jamais ne rassasie, et qui, à celui qui boit ses eaux vives et limpides, donne le goût de la vraie béatrtude; des rayons de ta lumière, purifie nos yeux des ténèbres de l'ignorance, afin qu'ils ne goûtent plus la beauté mortelle et qu’ils connaissent que ce qu'il leur semblait voir auparavant n'existe pas et que ce qu'ils ne voyaient pas existe réellement; accepte nos âmes, qui s'offrent à toi en sacrifice ; brüle-les dans cette flamme vive qui consume toute grossièreté matérielle, afin que, complètement séparées du corps, d’un lien perpétuel et plein de douceur,elles s'unissent à la beauté divine,et que hors de nous-mêmes, comme de vrais amants, nous puissions nous transformer en ce que nous aimons; et, nous élevant au-dessus de la terre, être admis au banquet des anges, où, nourris de l'ambroisie et du nectar de l'immortalité, nous mourions enfin d’une mort fortunée et vivifiante, comme déjà sont morts ces anciens dont les âmes ont été, dans l’ardeur de la contemplation, ravies par toi à leurs corps et unies à Dieu”. »

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