‹ Fernando de Herrera (El Divino) 1534-1597Chapitre 98 sur 147 · PT · texte numérisé non relu

PT

i dend’ alli huyd de mi memoria

de los Iberos inelitos la gloria ;

1 cuantos hechos grandes acabaron

en üerra i mar, en uno 1 otro polo,

igualando en el curso al mesmo Apolo'. »

Mais il semble qu'il l'ait repris sous une autre forme : soit qu'il ait compris qu’une semblable épopée avait peu de chances de succès, soit qu il ait été effrayé des difficultés qu'offrait un pareil sujet, 1l renonça de bonne heure à lutter avec Virgile et aspira plutôt à rivaliser avec Tite- Live. L'histoire n’était-elle pas-d'ailleurs, comme l'avait dit Quintilien, une épopée en prose, € carmen solutum ? » ILse résolut donc à élever, à la gloire de son pays et de ses grands hommes de guerre, un monument impérissable, dans une histoire toute pleine de l'esprit national.

Ce fut là, comme je l'ai déjà dit, le but véritable de toute sa vie. Si l’on ne peut prendre au pied de la lettre la façon dont il parle lui-même de ses vers, qu'il traite dédaigneusement de « délassements de jeune homme® », alors qu'il a limé si soigneusement le plus insignifiant d’entre eux, si patiemment cherché l'harmonie et la clarté

1. Édition de 1619. Livre ll. Cancién 3, v. 22-26. Je rappelle les autres passages où il parle de son projet : « D’alli el so-

bervio i animoso intento — oscuro de mi canto quedar pudo ; — que solo dio lugar a mi tormento ; — I aquel rayo de Tupiter sañudo ; i los fieros Gigantes derribados ; — principio de mis versos grande i rudo ; — Lel valor

d’Españoles, olvidados - fincaron ..» (Édition de 1619. Livre Il. Élégie 9, v. 100-107.) — « D’el fiero Marte’l canto numeroso — 1 de la selva olvido...» (Édition de 1619. Livre I. Sonnet 23, v. 1.) — « Favorece, Tartesso padre”, 1 canto ; — que tierno i simple’ n onra tuya espira. — Que si me dan lugar Jos males mios; no solo oiràs d’Amor gemido i Ilanto, — mas hazañas ; que Marte airado inspira. » (Édition de 1619. Livre IL. Sonnet 73, v. 10-14.)

2. « ya que me dispongo ta tarde a publicar estos juegos de la juventud. » (Préface apocryphe à l'édition de 1619.)

de la moindre phrase, il faut se rappeler cependant qu'il s'irritait de s'entendre nommer « le Poète », et qu'il trait vanité plutôt de sa science que de ses vers, qui ne doivent être considérés, au dire de Pacheco, que comme la partie secondaire de son œuvre. Ce n'était là en effet qu'une préparation à des ouvrages plus utiles et plus sérieux ; ces discussions sur le vocabulaire ou sur la langue de Garcilasso, ces minutieuses recherches sur le style, ces essais persévérants pour atteindre à la perfection des poètes italiens tendaient à donner une intelligence plus claire de l'esprit de la langue espagnole, des ressources encore mal connues qu'elle pouvait offrir à l'écrivain. C'était un effort laborieux pour la rendre plus souple, plus riche, plus nombreuse, pour lui donner la dignité qui lui ferait prendre le premier rang parmi les autres langues, de même que ceux qui la parlaient avaient pris le premier rang parmi les peuples.

C'est dans cette pensée généreuse que Herrera se mit à écrire en prose : la gloire d’un peuple ne devient en effet impérissable que lorsqu'elle a été consacrée par les lettres et les arts ; 1la donc tenté d’étérniser la mémoire des hauts faits de ses compatriotes par cette grande histoire du monde, résultat de vingt années de travail, qu'il ne se décidait pas à publier, dans son ardent désir de la perfectionner sans cesse afin de la rendre plus digne de sa glorieuse et bien-aimée patrie.

Nous venons de passer en revue les principaux éléments du caractère de Herrera ; il resterait, pour les mettre complètement en lumière, à les rapprocher des idées de ces nombreux amis dont j'ai tenté précédemment de faire revivre l’affectueuse société. Malheureusement pareille . entreprise serait vaine ; en effet, comme on a pu le remar-

quer, ces personnages nous sont, aujourd'hui encore. presque totalement inconnus et la vie de la plupart d’entre eux reste enveloppée d’une profonde obscurité : quant à ceux dont les œuvres nous sont parvenues et dont, par conséquent, nous pourrions, semble-t-il, espérer connaître les idées, les sujets qu'ils ont traités ne nous permettent guère de pénétrer dans le secret de leur âme. Force nous est donc de nous contenter de généralités.

Des idées qui inspirèrent notre poète, les unes lui sont communes avec son siècle, les autres avec ses compatriotes.

Pour lui, comme pour ses contemporains, la science est une; un même esprit est capable d’en embrasser successivement toutes les branches avec un succès à peu près égal ; le grammairien sera donc géographe ou physicien, aussi bien que le médecin pourra être poète. D'ailleurs la source de toute science réside chez les Anciens, en particulier chez Aristote, que les découvertes des modernes n'ont pas encore dépossédé de sa royauté intellectuelle.

Pour lui, comme pour tout homme du xvi* siècle, la nature n'est intéressante que par ses rapports avec l'homme, roi de la création, à qui elle est subordonnée ; aussi ientelle peu de place dans la poésie : elle ne fournit qu'un décor, et non un sujet. C’est une vieille conception, directement héritée des Anciens, et qui va régner encore sans conteste pendant deux siècles ; elle convient d’ailleurs à des âmes viriles et pleines d’une noble conffance en ellesmêmes. Nous en avons des exemples frappants; deux des concitoyens de Herrera, que nous connaissons le mieux, Gutierre de Getina et Juan de la Cueva, qui avaient beaucoup voyagé, qui connaissaient l'Amérique pour y avoir

habité, ne semblent pas avoir été frappés par les tableaux nouveaux et grandioses qu'avait déroulés sous leurs yeux le nouveau continent : tout au moins n'y trouvet-on aucune allusion dans leurs œuvres. Ne nous étonnons donc pas si Herrera paraît ne jeter qu'un coup d'œil distrait sur les beautés naturelles qui l'entourent, ou si sa conception de la science nous semble étroite etsurannée ; s'il avait eu d’autres idées il se serait montré un véritable novateur : son audace ne va pas si loin.

L'amour de la religion et le patriotisme étaient communs également à tous les Espagnols, chacun y apportant plus ou moins de fougue selon son caractère ou sa profession. Herrera comptait parmi ses plus chers amis des chrétiens fervents comme ce Luis Ponce de Leôn, auteur d'ouvrages de piété, mort en combattant contre les infidèles, ou le sage Francisco de Medina, dont Pacheco célèbre la dévotion particulière à l'égard de la Vierge. C'était un sentiment particulièrement vivace parmi les populations andalouses, à qui la présence des Morisques devait rappeler à tout moment que leur foi n'était pas encore complètement en sûreté. D'ailleurs l’'Inquisition, depuis 1487, veillait avec énergie au maintien de l'orthodoxie, et l’on put voir, le 24 septembre 1559, un membre de la puissante famille des Ponce de Len, brûlé comme hérétique sur une des places de Séville. Aussi n'abordait-on les sujets religieux que sous la forme du panégyrique, souvent comme un devoir de convenance, et j'ai pu signaler comme une originalité de Herrera son abstention, presque totale, de toute poésie religieuse, et son obstination à ne pas recevoir la prêtrise.

En revanche l’amour de la patrie, personnifiée dans le souverain, fut, comme j'ai essayé de le montrer, une des

sources d'inspiration les plus fécondes de Herrera ; mais ce sentiment était trop répandu et trop naturel à cette époque pour constituer une véritable originalité. J'ai rappelé les raisons qui le surexcitaient alors dans l'âme de tout Espagnol; j'ai montré qu'il n'y avait pas de cité où l'on püt le ressentir avec plus de force qu'à Séville, place frontière et grand port de commerce, où les souvenirs glorieux de la conquête venaient d’être ravivés par la révolte des Morisques et où la prospérité merveilleuse, résultant de ses relations avec les différentes parties d’un immense empire, rendait aisé l'attachement à la patrie. C'est le sort qui, en faisant de Herrera un homme de lettres, a permis qu'il étalât plus pompeusement ce senüment qui ne se manifestat chez les autres que par des actes de bravoure ou par le dédain silencieux de l'étranger.

Reste la manière dont Herrera comprit l'amour : c’est là sans doute que son originalité est le plus accusée. Autour de lui l'amour est un passe-temps ou une passion sensuelle : c'est ainsi que le conçoit une race ardente et forte, chez laquelle le langage du mysticisme s’identifie d’une inquiétante façon avec celui de la volupté; qu'on se reporte, pour s’en convaincre, à ces Aulos sacramenlales, directement issus du Cantique des Cantiques et tout brülants d'une passion qui semble n'être pure que par son origine. Hurtado de Mendoza et Gutierre de Cetina ne se contenteraient pas d'une [ris en l'air, comme en témoignent éloquemment les gauloiseries de la Zanahoria du premier ou de la Pulga du second. Certes, depuis longtemps les théories néo-platoniciennes sur l'amour avaient été apportées en Espagne; depuis longtemps déjà Dante et Pétrarque ÿ étaient connus et admi-

rés, grâce à Micer Francisco Imperial, à Ausias March -qui leur avaitemprunté son inspiration toute dégagée des passions sensuelles; mais ils n'avaient pu faire école. C'est Herrera qui me semble avoir appliqué le premier la théorie de l'amour platonique qu'il alla chercher directe- .ment, comme nous l'avons vu, chez les Italiens. Son .choix fut-1l spontané ou réfléchi? Comment expliquer qu'il se soit ainsi séparé des poètes de son temps, qui répugnaïent à ces chimères, en raison des tendances invinciblement réalistes de leur race ?

Je suppose qu'en adoptant les doctrines de Bembo, sur l’amour, Herrera cherchait en réalité à se tromper lui-même, et je croirais volontiers qu'il y réussit. Gêné par l’habit ecclésiastique, naturellement délicat et ennemi du scandale, 1l fut trop heureux de justifier à ses propres yeux la passion très réelle qu’il éprouva pour dofña Leonor. Quoi de plus saint que de s'aimer en Dieu, s'il est interdit de s’unir sur cette terre ? N'est-ce pas obéir au grand précepte d'amour qui, est le fondement de la loi religieuse ? C'est par ce sophisme que notre poète endormait les scrupules de sa conscience. Et d'autre part, l’orgueil trouvait son compte à cette passion si pure qui élève l’homme audessus des êtres grossiers dominés par le goût des viles Jouissances de la terre : or si Herrera n'était pas vaniteux, j'estime qu'il était orgueilleux. Mais, quel que soit .le motif qui lui fit adopter cette attitude, reconnaissons qu'autour du poète on ne retrouve ni pareille doctrine, ni pareille passion, et que c’est vraiment un trait caractéristique que cette aspiration continue vers la pureté, qui ne s'est jamais démentie dans ce qui nous reste des œuvres de Herrera.

Page 1