‹ Fersen et Marie-Antoinette [microform]Chapitre 102 sur 182 · Inédit. L'original est en suédois · texte numérisé non relu

Inédit. L'original est en suédois

Louis XVI était un homme de devoir, fermement convaincu que la protection royale était la condition primordiale de la prospérité du pays et du bonheur du peuple, conception de la mission du Roi qui avait été transmise de père en fils, de génération en génération. Ce n'est que lorsque les attaques contre son cher clergé redoublèrent et que les critiques contre ses relations personnelles avec lui se multiplièrent qu'il approuva le projet de fuite. Au lendemain de l'incident de Saint-Cloud du 18 avril, il se sentit pour la première fois moins sûr au milieu de « ses enfants ». Cet événement pénible accentua son amertume.

Dans les mémoires de M^^ d'Adhémar se trouve un récit de l'incident que nous reproduisons ici parce qu'il a trait

à Fersen :

« Parmi ceux qui accoururent les premiers au bruit de cette grossière insulte, faite à la majesté royale, le comte Fersen fut celui que la Reine vit arriver avec le plus de contentement. Ce seigneur, dont l'affection égalait le respect, s'empressa de répéter à Sa Majesté ce qu'il lui avait dit tant de fois sur la nécessité de reconquérir son indépendance ; déjà même, et sans en avoir eu l'ordre exprès, il s'occupait d'une partie des préparatifs : il le dit à Marie- Antoinette.

— Le Roi vous donne carte blanche, répondit-elle ; il compte sur votre zèle et votre amitié.

« M. Fersen, ivre de joie, s'inclina, et avec une présence d'esprit parfaite, changea de conversation, parce qu'un seigneur de la cour demi-suspect s'avançait en ce moment. Il resta peu au château, tant il était impatient de réfléchir à ce qu'il devait faire, il se mit à tracer des plans dont aucuns ne le satisfirent d'abord ».

« M. Fersen fit des prodiges », ajoute-t-elle plus loin, « il aplanit les difficultés, détourna les soupçons, et en dernière marque d'extrême attachement conduisit luimême la voiture à la sortie de Paris ».

Fersen avait une tâche écrasante : il devrait se renseigner par des agents secrets sur les sentiments des grandes et petites puissances vis-à-vis de l'entreprise. Il devait tenir tous les conspirateurs au courant de la tournure des

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événements, les informer des complications qui se produisaient. Gustave III n'était pas seul à exiger des rapports, car dans une lettre à Breteuil Fersen s'exclame :

« M. de Mercy a tort de se plaindre de ne pas être instruit, on lui écrit autant que la difficulté d'une correspondance qui doit être aussi secrète et la rareté des occasions de lui faire parvenir des lettres le permettent. »

Il devait en outre recruter des agents absolument sûrs, écarter ceux qui inspiraient méfiance, motiver les raisons de sa confiance ou de sa suspicion dans de volumineux rapports. Lorsque les grandes puissances ne montraient pas assez d'enthousiasme ou hésitaient dans la crainte de complications politiques et diplomatiques de soutenir cette entreprise risquée, il lui fallait chercher les raisons de leur attitude et les expliquer par des arguments psychologiques. « Cette différence de langage », écrivit-il à Breteuil dans cette même lettre du 2 avril, en faisant allusion à la crainte que nourrissait l'Empereur de complications éventuelles avec l'Angleterre et à la froideur vis-àvis de l'entreprise que ce sentiment lui inspira, « ne peut, selon moi, être attribuée qu'au penchant naturel de l'Empereur pour la paix, à la crainte qu'il a de compromettre la durée par la démarche un peu prononcée en faveur du Roi, à l'indécision de son caractère et à l'embarras qu'il éprouve de donner une réponse positive de ce genre... » fe* C'est encore à lui de déchiffrer toutes les lettres qui arrivent et quelquefois même de les copier pour le compte du Roi, tâche d'autant plus difficile qu'elles étaient souvent écrites à l'encre sympathique et si peu lisibles qu'il était parfois impossible d'en tirer une seule phrase cohérente !

«J'ai reçu..., votre dépêche des 11 et 16 mars », — c'est toujours la lettre du 2 avril à Breteuil, — « mais à force d'être mystérieux vous avez presque été inintelligible et j'ai manqué ne jamais vous pouvoir lire. L'encre que vous avez employée était tellement faible qu'on ne pouvait rien déchiffrer, qu'en la tenant contre le jour, et pour que

le Roi pût la lire, il m'a fallu copier le tout ; comme je n'os^ me fier à personne, cela a été fort long. »

C'est lui aussi qui doit procurer l'argent nécessaire. r écrit à Taube le 1 : er avril :

« La difficulté de trouver de l'argent étant très grande pour le Roi de France, ne serait-il pas possible, mon ami que sous prétexte d'acquérir des Biens nationaux Vous pussies trouver par des Banques en Suéde un emprunt en Holl : /ande / de 2 ou 3 millions en votre nom, en mien et en celui de quelques autres je me ferais garant de cette somme je vous enverais deux Blancs Seings de moi pour les remplir si cela est nécessaire. » Dans la même lettre il raconta, qu'il avait écrit à son homme d'affaires en Suède Northun, de lui envoyer 12,000 livres, « soit par emprunt ou du restant de mes appointements ou de la pension de mon père. Cet argent me sera extrêmement nécessaire ^ » « Dites-moi surtout si vous avez l'argent nécessaire », écrivit Bouille le 18 avril. « Occupez-vous surtout beaucoup d'avoir de l'argent », rappelle-t-il le 9 mai. « Je vous envoie par la diligence de demain ou mardi, dans du taffetas blanc et à l'adresse de M. de Coutades un million en assignats », répondit Fersen à Bouille le 26 mai. Mais il ne suffisait pas de parer aux besoins immédiats, il lui fallait encore penser à l'avenir : « Nous avons 4 millions pour les premiers besoins », l'informa Fersen le 16 mai. « Il serait, je crois, intéressant de prendre sur le champ un parti sur la banqueroute à faire ou non, et sur les assignats. Les biens du clergé, en les leur rendant, pourraient en répondre. Cela ferait des ennemis de moins et intéresserait tous ceux qui en sont porteurs et tous banquiers au succès du roi, qU'eft pensez-vous ? »

Il devait surveiller l'exécution des préparatifs : « J'ai peine à trouver vos chevaux ; j'espère les envoyer demain », écrivit-il à Bouille. Mais peu de temps après, il réussit à en trouver. « Le cheval gris est pour vous ; le petit entier pour votre frère, à moins qu'il n'aime mieux le bai ; les

.}\h^^^^^ inédite, dont la première partie, en français, est déchiffrée de la main de Taube.

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deux autres pour Goguélat », dit-il le 4 juin. Ainsi, il trou-^ vait encore le moyen de faire un cadeau au milieu de ses soucis et de ses occupations !

S'il lui était difficile de satisfaire tout le monde, il était encore plus difficile de garder le secret. Chaque ligne de ses lettres ou de ses rapports exprimait sa crainte des indiscrétions. Gustave III était connu pour être bavard, Condé et Artois sacrifiaient volontiers le salut du Roi et de la Reine à la satisfaction de leur propre vanité, les émigrés ne formaient dans toute l'Europe qu'une grande famille dans laquelle on n'avait aucun secret l'un pour l'autre.

Lui-même faisait preuve d'une extrême prudence. Dans une lettre à Taube, du 7 mars, après avoir résumé le contenu d'une missive qu'il avait adressée le jour même à Gustave III, il ajouta en langage chiffré :

« Tout ce que j'ai mandé au Roi, comme des idées de moi, sur le départ du Roi et de la Reine de France, sur la manière d'opérer un changement ici, et sur la nécessité des secours étrangers, est un plan qui existe et auquel on travaille ; tout le monde l'ignore et il n'y a que quatre français dans la confidence, dont trois sont hors du pays. Celui qui y est sûr, n'est pas à Paris. Je n'ai rien mandé là dessus au Roi ^ ; j'ai craint un peu son indiscrétion, et cela demande le plus grand secret. Vous sentez combien cela est important, et vous n'en ferez usage qu'autant que cela serait nécessaire pour qu'il vous semble, parce que je vous ai écris qu'il y a quelque plan et qu'on y travaille. Méfiez vous surtout de tous les français, même de ceux qui sont le mieux intentionnés, ils sont d'une telle indiscrétion qu'ils gâteraient tout, s'ils savaient quelque chose, ils ne manqueraient pas d'en écrire sur-le-champ... M. le comte d'Artois et le prince de Condé ne sont pour rien dans ce plan ».

« Suppliez le Roi », écrit-il en chiffre à Taube le 18 avril, « de bien prendre garde à soi, s'il vient à Aix-la-Chapelle ; même avec les personnes les mieux intentionnées ; ils interprêteront les moindres mots qui lui échapperont, et leurs indiscrétions peuvent être aussi nuisibles dans ce moment,

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