CHAPITRE V
La fuite de Varennes clôt une période dans la vie de Fersen. Au lendemain de l'arrestation de Louis XVI et Marie-Antoinette, commence pour lui une nouvelle existence que personne et encore moins lui-même n'aurait pu prévoir. L'échec de la fuite brisa sa vie. Il suivra fidèlement son destin, sans même essayer de reculer, mais il ne sait où il va, il marche comme un somnambule. Il ne vivra dorénavant que pour essayer de sauver la famille royale, pour rallier l'Europe à une action commune dans ce but.
Quel serait le genre de cette action commune ? Les projets furent nombreux et variés. Il semble pourtant que l'idée maîtresse de Fersen fut de réunir un congrès pour discuter la question. Il déconseillait une intervention armée, encore si tard qu'au printemps 1792 où la guerre était imminente, tant qu'on n'aurait pas la certitude de pouvoir la mener à une fin heureuse.
Dans tous ces projets, la vieille idée de la fuite revient comme un leit-motiv. On passait son temps à échaf auder des plans, qui, le plus souvent, étaient basés sur des possibilités plutôt que sur des réalités. Tandis que Gustave III continuait à élaborer les projets politiques les plus grandioses, Fersen étudiait les détails d'une nouvelle fuite. Mais leurs projets étaient intimement liés et nous verrons par la suite que c'est encore Axel Fersen qui devrait faire
fonctionner tout ce mécanisme compliqué. Car c'est lui qui faisait toute la Correspondance avec Marie-Antoinette, non seulement la sienne propre mais aussi celle des autres. Presque toutes les lettres qu'envoyaient Louis XVI et la Reine étaient transmises à leurs destinataires par l'intermédiaire de Fersen, tous les actes envoyés aux Cours étrangères avec demande de secours et d'appui, tous les projets et mémoriaux ainsi que les réponses, étaient rédigés ou revus par lui. Il était le secrétaire de la famille royale, leur serviteur, leur facteur, celui qui était chargé de faire respecter leur volonté dans la mesure du possible. 11 assuma ses fonctions absorbantes pendant un an et quatre mois.
Les conspirateurs, Fersen et ses amis, avaient leur centre à Bruxelles. Aucun endroit ne pouvait leur convenir mieux. La Régente des Pays-Bas, Marie-Christine, sœur de Marie-Antoinette, habitait Bruxelles et elle était prête à secourir sa sœur autant que le lui permettait sa situation vis-à-vis de l'Autriche. A Bruxelles se trouvaient également le comte de Metternich, représentent de l'Autriche, et l'ancien ministre de ce pays à Paris, Mercy d'Argenteau, pourvu de pouvoirs presque illimités, ainsi que le baron de Breteuil, ancien ministre de Louis XVI, qui depuis 1789 où il quitta la France était l'agent secret de Louis XVI à l'étranger. Le comte de la Marck était à Bruxelles comme chez lui. Tous étaient maintenant en exil, incapables de secourir la famille royale à l'intérieuf de la France, mais tous fermement décidés à lui apporter du secours de l'extérieur, quelques uns par devoir, d'autres par conviction, d'autres encore par affection ou dévouement. Bruxelles était également le lieu de rendez-vous des amis étrangers de Fersen qui l'avaient secondé lors de. la fuite et dont les noms, intimement mêlés à cet événement, ont été transmis à la postérité : l'Anglais Craufurd et sa compagne italienne, Eleonore Sullivan, qui devint Mme Craufurd en 1802.
C'est donc ici que se poursui\irent les préparatifs contrerévolutionnaires dont les initiatives venaient des Tuileries. Leur but essentiel était de sauver le Roi de France
et la famille royale. « Je suis d'ailleurs parfaitement dé votre avis, M. le comte, que la sûreté individuelle des Augustes et infortunés personnages doit être le but essentiel de toutes les mesures à prendre, », écrit Mercy à Fersen le 12 août 1791. C'était même là tout le programme des conspirateurs. Leurs projets purement désintéressés ne présentaient que rarement une ressemblance avec ceux qui étaient élaborés à Coblence et ne s'accordaient jamais avec eux. On peut, tout au contraire, distinguer très nettement deux lignes de conduite après l'affaire de Varénnes: l'une qui fut celle de la famille royale, l'autre celle des Princes; la. première inspirée par Breteuil et la seconde par Calonne. Ce désaccord entre Bruxelles et Coblence, le manque d'énergie et le peu d'enthousiasme des Grandes Puissances pour une intervention effective et leur crainte de complications pour leur propre compte, paraissaient dès le début vouer cette activité contre-révolutionnaire à une mort certaine. Elle disposait toutefois d'hommes de bonne volonté, mus par de nobles idéals. Ce fut peutêtre là son seul trait de grandeur.
Toute conspiration nécessite un foyer où les acteurs peuvent se réunir pour tenir leurs conciliabules et qui doit ouvrir ses portes aux fidèles à toute heure du jour ou de la nuit. Dès le début, on se réunissait dans la maison de Craufurd où M^e Sullivan jouait le rôle de maîtresse de maison. Elle était aussi au courant des conspirations politiques, et le Journal Intime de Fersen nous apprend qu'elle était même un des membres les plus actifs du cercle : tous les projets, si secrets fussent-ils, lui étaient toujours soumis pour être discutés en sa présence. Craufurd et Fersen étaient descendus à l'Hôtel Bellevue, qui semble avoir été le plus élégant de l'endroit, où se trouvaient déjà plusieurs émigrés, ainsi que Metternich. Plu5 tard Craufurd s'installa avec M^^ Sullivan dans un hôtel particulier.
Comme Fersen était l'âme même de l'entreprise, il avait choisi la maison de Craufurd pour centre de toute cette activité : le riche Craufurd était passionné pour la politique et M^^ Sullivan était la maîtresse de Fersen.
Nous touchons ici au côté donjuanesque de la vie d'Axel. M°^e Sullivan était devenue sa maîtresse au début de la Révolution, et jusqu'en 1799, où^^cette amitié prit brusquement fm, elle partagea son amour entre Craufurd et Axel Fersen d'une manière assez équivoque. Cet étrange ménage-à-trois consacrait son temps et son argent au service de la contre-révolution ; tous trois travaillaient à sauver la famille royale, et seraient plus tard unis dans une même ardeur dans la délicate entreprise de rassembler l'Europe pour abattre la Révolution française.
M°^e Sullivan était fille d'un mécanicien du Théâtre de Milan. A l'âge de 12 ans, la petite Eléonore dut s'engager dans une troupe italienne qui faisait des tournées à travers le pays. Pendant quelques années, sa vie fut celle d'une comédienne ambulante. Nous savons qu'elle se maria très jeune, probablement avec un camarade du théâtre. Un jour que la troupe jouait à Venise, pendant le carnaval, le Duc Karl-Ernst de Wurtemberg, venu là pour se distraire et qui avait une réputation de libertin, tomba aussitôt amoureux de la jeune comédienne. Labeauté d'Eléonore était telle que même ses pires ennemis, tel plus tard le neveu de Craufurd, lui rendaient hommage. Elle n'hésita pas à abandonner son mari et le Duc ramena Eléonore à sa cour à Ludwigslust, près de Stuttgart. Elle vécut ici dans le luxe et dans les fêtes pendant quelques années et donna au duc de Wurtemberg trois enfants, un fils et deux filles ^. Celui-ci, dont la constance fut la moindre vertu, se lassa pourtant vite d'Eléonore et lui donna congé, mais les enfants restèrent à Stuttgart. Eléonore reprit sa vie de comédienne et visita avec sa compagnie différents pays. Au cours de ses pérégrinations, elle vint aussi à Vienne. Ce fut alors au tour de Joseph II, encore très jeune, de tomber victime de sa beauté et de son charme. Il fit d'elle sa maîtresse, mais Marie-Thérèse qui n'admettait pas les liaisons de ce genre, ordonna à Eléonore, après un bref séjour à la cour, de
1. Une fille de M™« Sullivan épousa le comte Grimaud d'Orsay et une petite fiUe le duc de Guiche.
quitter Vienne. Léopold II se souvenait très bien d'elle plus tard. « Mais oui, je connais très bien Craufurd », ditil à Fersen lorsque celui-ci lui rendit visite à Vienne, au cours de l'été 1791, « et la prétendue M^e Craufurd 1 » i. Elle connut, dans sa vie, des hauts et des bas. A un certain moment elle était réduite à gagner son pain « sur le pavé de Paris ». Un des hommes qu'elle connut à cette époque, M. Sullivan, l'épousa, et emmena sa femme avec lui, lorsqu'il partit pour les Indes pour faire fortune. Le couple y lia connaissance avec Quentin Craufurd, Écossais de vieille famille qui, s'étant expatrié très jeune, avait réussi à se créer une fortune considérable. Il occupait les fonctions de résident du Roi d'Angleterre à Manille — un de ses contemporains le surnomme « le Nabab de Manille ». Il était un peu vaniteux et passait pour être un original. Quentin Craufurd devint follement amoureux de W^^ Sullivan et se lia d'amitié avec elle. Au moment de retourner à Paris, en 1780, il la pria de l'accompagner. M^e Sullivan choisit cette fois encore ce qu'elle considérait être la meilleure part et suivit Craufurd en Europe. Il s'établit à Paris, et elle devint maîtresse de sa maison. 2 « On doit faire fortune ailleurs, mais en jouir à Paris » disait Craufurd. Il devint un de ces étrangers, « très parisien » comme il y en a eu tant à toutes les époques, recherché partout autant pour sa fortune énorme que pour son hospitalité. Grand collectionneur d'objets d'art, il possédait une des plus importantes collections privées de Paris. Il publia aussi quelques ouvrages de valeur sur les Indes et qui eurent du succès à une époque où l'on s'intéressait aux voyages et aux pays exotiques. Craufurd avait des relations aussi bien dans les milieux mondains que littéraires. Il fréquentait Grimm, était l'ami de Sénac de Meilhan et fut très intime avec M. Simolin, ministre de Russie. Un de ses compatriotes, le jeune lord Strathoven,