‹ Fersen et Marie-Antoinette [microform]Chapitre 123 sur 182 · Craufurd écrit dans sa Notice · texte numérisé non relu

Craufurd écrit dans sa Notice

« Quand on les ramena à Paris, deux cochers à mon service, que j'avais laissés dans ma maison étaient accourus avec la foule pour voir ce triste spectacle. L'un d'eux apercevant la voiture, s'écria étourdiment que c'était celle qui avait été déposée chez moi. Aussitôt la multitude cria qu'il fallait dépiolir ou brûler ma maison ; et déjà la populace s'y disposait, lorsque l'autre cocher, brave homme nommé Joungman, nia le fait, en ajoutant que la maison n'était pas à moi, mais à M. Rouillé d'Orfeuil, citoyen français. Elle fut ainsi préservée du pillage ; mais ce ne fut que pour être ensuite pillée plus méthodiqusment par ordre et pour le compte du gouvernement révolutionnaire. »

et, si j'en vois et si j'ai des relations avec quelques uns d'eux, ce n'est que pour m'en servir, et ils me font tous trop horreur pour jamais me laisser aller à eux. » Et le 2 novembre : * '

« Soyez bien tranquille, jamais je ne me laisserai aller aux enragés ; il faut s'en servir pour empêcher de plus grandes maux ; mais pour le bien, je sais bien qu'ils ne sont capables de le faire. »

Fersen de son côté rassurait Marie-Antoinette pour son propre compte. Dans son mémoire du 26 novembre il écrit :

« Quant à moi, n'ayez aucune inquiétude ; je ne suis plus rien aux Français ; je sers le roi de Suède et n'ai rien à démêler avec eux et la seule manière, dont je puis être agréablement et sûrement chez eux est d'y être toujours comme étranger. Il me traitent tous en merveille et avec distinction parce qu'ils savent, que je n'en ai pas besoin, et qu'ils me craignent ; je ne cours aucun risque.

« Quant à mon départ de Bruxelles, quelque désir que j'aie de vous satisfaire là-dessus et de vous tranquilliser, cela m'est impossible ; j'y suis par ordre du roi, et ne puis m'absenter ; j'y suis chargé de ses affaires ; il doit m'y envoyer un secrétaire que j 'attend ; il a fait ordonner à tous ses ministres et ambassadeurs de correspondre avec moi ici et de s'en rapporter à ce que je leur manderai. Vous voyez donc, que je ne puis changer de place. D'ailleurs vous pouvez être tranquille, je ne cours aucun risque ».

Fersen attirait l'attention de la Reine sur le danger qu'il y aurait à faire des concessions à la Révolution. Il écrit le 4 décembre :

« Je sens parfaitement toute l'horreur de votre position, mais jamais elle ne changera sans un secours étranger et par l'excès du mal seul. Le mal actuel fera place à un autre, mais vous serez toujours malheureux, et le royaume tombera en dissolution. Jamais vous ne gagnerez les factieux, ils ont trop à craindre de vous et de votre caractère. Ils sentent trop tous leurs torts pour ne pas craindre la vengeance et pour ne pas vous tenir toujours dans l'état de captivité où vous êtes, en vous empêchant même de faire usage de l'autorité qui vous est confiée par la constitu-

tion. Ils accoutument le peuple à ne plus vous respecter et à ne plus vous aimer. La noblesse, se croyant abandonnée par vous, ne croira vous rien devoir ; elle agira pour elle-même, par ellemême avec les princes ; elle vous reprochera sa ruine et vous perdrez encore son attachement, ainsi que celui de tous les partis, dont les uns vous accuseront de les avoir trahis, les autres de les avoir abandonnés. Vous serez avilis aux yeux [des Puissances] de l'Europe, qui vous accuseront de lâcheté, et la faiblesse dont elles vous accuseront les empêchera de s*allier avec un pays ruiné et qui ne pourra plus leur être d'aucune utilité ».

« Pardonnez au zèle et à l'attachement que je vous ai voués », conclut-il son mémoire, « et qui ne cessera de m'animer pour vous, si j'ai exposé des vérités dures ; mais je sais que vous êtes capable de les entendre, et rien ne pourra m'arrêter quand il sera nécessaire de vous servir. D'ailleurs j'ai cru de mon devoir de ne vous rien taire. »

Fersen parle rarement de lui-même dans ses lettres. Celle du 25 octobre constitue une exception et est intéressante à ce point de vue :

« Staël dit des horreurs de moi ; il a même débauché mon cocher et l'a pris dans son service, ce qui m'a fait de la peine. Il a séduit beaucoup de monde contre moi qui blâment ma conduite et disent que je ne me suis conduit que par ambition et que je vous ai perdue et le roi. L'ambassadeur de l'Espagne et d'autres sont de cet avis ; il est à Louvain et n'a vu personne ici. Ils ont raison : j'avais l'ambition de vous servir, et j'aurai toute ma vie le regret de ne pas avoir réussi : je voulais m'acquitter envers vous d'une partie des obligations qu'il m'est si doux de vous avoir, et je voulais leur montrer qu'on peut-être attaché à des gens comme vous sans aucun autre intérêt. Le reste de ma conduite leur aurait prouvé que c'était là ma seule ambition, et que la gloire de vous avoir servis était ma plus chère récompense.

<i Mes chevaux sont arrivés K Je sais que vous avez vu la femme de mon valet de chambre. Quelle bonté 1 Mais je devrais y être accoutumé. »

Dans le Journal Intime de Fersen nous retrouvons presque les même phrases :

1. Les chevaux que Fersen avait prêtés à la famille royale pour la fuite de Varennes.

« 1791 octob. Mardi 18. lettre de Staël mon cocher entre chez lui cela me peina et me fâcha Simolin mande à M™» Sullivan qu'il dit des horreurs de moi, qu'il dit que je ne fais qu'intriguer p[our] lui oter sa place il a même montré des lettres dit il du Roi de Suéde etc. etc. tous ces Messrs Esp[agne] :, Simolin, etc., sont contre moi disent que j'ai tout fait par ambition que j'ai perdu le Roi et la Reine pour cette raison et pour être tout Esp :, a dit que le Roi et la R(eine) avoient dit qu'ils voyoient que nous les avions trompés et qu'ils sont fort mécontents etc. etc. voila ce que c'est quand une chose manque. La Marck arrivé j'y fus il me dit l'appologie de sa conduitte en disant qu'il n'avoit rien fait que pr servir le Roi que c'etoit la raison de sa liaison avec Mirabeau que des le mois d'oct 1789 il lui avoit fait faire le plan de la contre rev.: qu'il avoit vu Monsieur clandestinement et lui avoit lu et donné que ce plan portoit p' base le départ du Roi p*" Beauvais il dit des horreurs de la nation francoise etc. etc. il a acheté une maison ici il ne sera pas bien vu, mais s'il donne bien a manger tout le monde ira ».

La tâche de Fersen était plus lourde et plus difficile qu'avant la fuite de Varennes. Il n'avait plus Marie-Antoinette auprès de lui, le danger était moins palpable qu'auparavant, il devait lutter à distance.

Ce n'était pas seulement le manque d'entente ou de Volonté d'agir de la part des puissances qui inspirait des inquiétudes à Fersen. Des complications nouvelles s'ajoutaient aux précédentes : le désaccord régnait au camp des plus fidèles et des plus enthousiastes. Ceux en qui il avait le plus confiance et dont l'appui lui semblait certain, s'intéressaient plus aux Princes et aux émigrés, qu'au Roi et la Reine de France. Parmi les anciens fidèles de Versailles, deux seulement occupaient une situation assez puissante pour pouvoir se rendre vraiment utiles : c'étaient Stedingk et Esterhazy. Mais tous deux étaient accrédités à la Cour de Catherine, le premier comme ambassadeur de Gustave III, le second comme représentant des Princes. Stedingk, homme honnête, franc et bon, ne brillait pas par l'intelligence. H était plus habile militaire que diplomate. Esterhazy, l'ancien cavalier de Marie-Antoinette, s'était donné corps et âme au comte d'Artois. Tous deux se laissaient d'ailleurs éblouir par les grands gestes

de Catherine, par son charme personnel et par ses promesses faciles, mais illusoires.

La principale cause d'inquiétude de Fersen était fournie par les divergences d'opinion entre lui et Gustave III. Fersen n'était pas toujours du même avis que Gustave III et Taube sur les mesures à prendre. D'accord sur les points essentiels, reconnaissant tous trois que l'évasion de la famille royale était la première condition à réaliser — ils ne l'étaient plus lorsqu'il s'agissait des méthodes et moyens à employer. Gustave III s'obstinait à interpréter l'hésitation et le manque d'enthousiasme de l'Empereur comme une jalousie à son égard : « J'ai toujours craint la jalousie de la Cour de Vienne, jalousie dont la cause nous est bien honorable puisque Gustave-Adolphe en est l'origine, et vous savez que dès Aix-la-Chapelle j'ai prévu cet obstacle », écrit-il. Un peu plus loin dans la même lettre, il exprimait la conviction que la mission de Fersen ne réussirait pas à « lever l'obstacle de la jalousie Autrichienne contre les Wasa ». Cette conception pour le moins naVve était également partagée par Taube : « Je ne doute point », écrit Taube dés son retour en Suède, « que ce Prince (l'Empereur) ne jalouse les succès du Roi et la réputation qu'il a gagnée ; il le fera bien d'avantage, quand il apprendra que l'Impératrice se réfère à lui et à sa décision relativement aux affaires de la France et qu'elle se repose sur lui de l'exécution de leurs opérations communes. »

Fersen était autrement clairvoyant ! « Je ne crois pas », écrit-il de Prague, à Taube, le 21 septembre, « que ce soit uniquement par aversion ou par jalousie que l'Empereur retarde et traine en longueur les opérations, je le crois personnellement bien disposé pour agir, mais son ministère le retient et il n'a pas la force de lui résister. »

Fersen comprenait ce que ni le Roi ni Taube n'avaient compris, c'est-à-dire que toute tentative de sauver la famille royale sans l'appui de l'Empereur serait vouée à un échec et il souhgnait souvent dans ses lettres à Gustave III ce qu'une action isolée, entreprise par lui ou les Princes, comporterait de risques et de dangers, et qu'elle nuirait à la bonne entente entre les Puissances

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Tout le inonde était donc contre la fanùlle royale et on désapprouvait partout leur conduite d autant plus qu'on sSait maintenant que la Constitution avait été adoptée à la suite d'un compromis entre la famille royale et îe^s cons mutionnels. « Tout ce qui c'est fait autour des Tuileries depuis deux mois a dérouté tout le monde » écrit Stedinsk à Fersen le 25 octobre. « Les cours mal Mentionnées ou indécises en prennent occasion pour excuser leur inaction. Les ennemis de la monarchie applaudissent et les bons sujets du roi sont consternes. J imaeine quelquefois, que l'intention de la Reine est de s atfache^e peuple pour relever l'autorité royale par les r^êmes mains qui l'ont détruite; mais outre que je ne voTrUomme qu'il faudrait à la tête d'une te eentrenrise il serait encore de la bonne politique de faire tout L qu'on peut pour augmenter les embarras du gouvernement artuel, et une levée de boucliers de la part des princes et des puissances voisines en est le moyen le plus

sûr »

Et Esterhazy écrit à Fersen le 26 octobre : r Expliquez-nous le peut-être du roi, s'd est de bonne foi il se voue à l'avilissement aux yeux de son siècle et de 'la postérité, et, s'il trompe, il en fait trop pour pouvoir être justifié par la nécessité ou le danger. Je voudrais du moins, qu'il prouvât, par une apparence de/es»stance. qu'il est forcé à toutes les démarches humiliantes, que l'on exige de lui. Cela donnerait des armes à ceux qm veulent le servir, même malgré mi, et n'autoriserait p^ l'inaction des faibles, qui ne demandent qu un prétexte « Vous, mon ami, dont ainsi que moi, le seul objet est le bien de la famille royale, employez tous vos moyens pour prouver que sans accord on ne peut rien faire que du mal Avant de savoir qui gouvernera la France, mettons la France en état d'être gouvernée, et attendons, pour disputer à qui sera le ministère, qu'il y ait un roi. Tout retardement à cet égard est un mal, si grand, que, pour Deu que s'il se prolonge, il sera sans remède... »

Taube parie sur le même, ton dans une lettre a Fersen le 15 novembre :

« Je n'approuve point la crainte que vous me dites qu'a le roi de France de se trouver dans la dépendance de ses frères, au cas que ceux-ci contribuassent seuls à mettre le roi sur le trône ; mon ami, pour savoir gouverner, il faut être maître chez soi ; reconnaître des services rendus, mais ne jamais permettre que qui que ce soit ose entreprendre de leur imposer ; car s'ils veulent se laisser mener et aller aux cabales, aux intrigues et aux ménagements puérils, faibles et particuliers, comme ils le furent avant la révolution, ils retomberont encore une fois dans l'état malheureux où ils se trouvent à présent, et tout ce qu'on entreprendra pour les sauver sera inutile. Tâchez, au nom de Dieu, mon ami, que les haines et les contestations du baron de Breteuil et de M. de Galonné n'empêchent pas tout rétablissement du roi et de la reine ; faites tout votre possible pour que cette dernière écrive quelques mots au roi de Suède... ».

On voit avec quelle ardeur tous ces conseillers poursuivaient Fersen pour lui imposer leurs opinions, leurs volontés, leurs intentions. Si on ne le savait déjà, ces lettres prouveraient abondamment qu'au moment où l'on discutait encore pour savoir lesquels du Roi d'Espagne ou de Gustave III prendrait le commandement de la ligue contre-révolutionnaire, si Breteuil ou Galonné serait chargé des négociations avec les Princes ou encore si l'Empereur se verrait confier la mission de rétablir la Monarchie, c'était en vérité Axel Fersen la figure centrale de l'entreprise : tout dépendait de lui.

N'est-ce pas significatif, quand Fersen avait écrit dans sa lettre du 26 novembre :

« Dimanche on avait répandu ici la nouvelle que vous étiez partis et arrivés à Raisinés chez la Marck ; tous les français étaient fous, plusieurs étaient même déjà partis, et ceux qui en doutaient étaient regardés comme des mauvais citoyens. Le baron de Viomesnil vous avait donné le bras avec le Dauphin, et le duc de Choiseul au Roi, déguisé en femme. Personne n'a osé me donner cette nouvelle, ni m'en parler, ni me demander, s'il était vraie. »

Les complications se multipliaient de jour en jour et Fersen se rendait compte qu'il n'y avait qu'un seul moyen de les éviter : aller en personne voir Marie-Antoinette, négocier avec elle, discuter les mesures à prendre et lui soumettre le projet de Gustave III pour une nouvelle évasion. Par sa correspondance on voit qu'il y avait déjà pensé lors de son séjour à Vienne et il est même probable qu'il a eu ce projet dans l'esprit depuis Varennes. Il écrit à Taube le 30 octobre ;

« Il serait nécessaire que je pusse voir le roi de France et la reine et, si cela est possible j'irai ; mais je ne veux pas être vu : à cet effet il faudrait que le roi m'envoyât deux passe-ports de courrier pour l'Espagne, datés de Stockholm, en laissant la date en blanc. Un serait en mon nom et un en celui de Reuterswerd comme si nous venions d'Espagne. Si le roi voulait leur écrire, il faudrait mettre l'adresse au Roi d'Espagne ; ce paquet pourrait m'être envoyée par extra-poste à Hambourg et de là par estafette. De cette manière je pourrais au moins leur représenter leur véritable position, leur instruire de tout et concerter quelque chose avec eux ».

Le 26 novembre, il écrit à Marie-Antoinette :

« Répondez-moi sur la possibilité de vous aller voir, tout à fait et sans domestique, au cas que j'en reçoive l'ordre du roi ; il m'en a déjà lâché quelque chose, sur le désir qu'il en avait. »

Dans l'attente de pouvoir se rendre en personne à Paris, il envoyait à Marie-Antoinette les amis en qui il avait confiance et qui sans danger de mort pouvaient séjourne! à Paris. Ge fut tout d'abord M. d'Agoult, ancien évêqué de Ramiers et qui semblait jouir de l'entière confiance de la famille royale, qui servit d'intermédiaire entre Fersen et Marie-Antoinette. La lettre que la Reine adressa à Fersen après son entrevue avec M. d'Agoult exprime la joie qu'elle avait ressentie en revoyant un des fidèles de Versailles :

,' iC.

Ce 7 décembre 1791.

a Voici nos deux dernières lettres ]e ne sais si vous en serez content. J'ai tâché d'y mettre tout ce que vous nous avez Squl mais cela est bien difficile pour quelqu'un qufn'a pas l'kabitude des affaires. En relisant vos papiers, ?e me suis aperçu que dans nos deux grandes lettres nous avions oublié tout plein de choses ; heureusement que ce ne sont pas les plus essentielles. Vous ne saunez croire le plaisir que j'ai eu à voir l'évêque ^ je ne pouvais pas le quitter; j'aurais bien désiré vous écrire par lui ne fut ce qu'un mot... ^ mais je n'ai pas pu en trouver le moment. Il vous dira bien des choses de ma part et surtout sur mes nouvelles connaissances et liaisops. Je l'ai trouve bien sévère ; j'avais cru déjà avoir fait beaucoup et qu il m admirerait : point du tout. Mais plaisanterie à part. Je vous garde, pour le temps heureux, et où nous nous rêverrons un volume de correspondance très curieuse, et d'autant plus curieuse qu'il faut rendre justice à ceux qui y ont part ; personne au monde ne s'en doute, et,si on en a parlé, c'est si vaguement que cela est rwitré dans les mille et une bêtises qu'on dit chaque jour.

« M. de Mercy a l'air de vouloir venir ici ; je crois qu il y est poussé par mes amis les enragés d'ici ; mais il aurait grand tort dans ce moment, il ne pourrait y faire aucun bien et au contraire cela ferait tenir cent mille propos de plus sur moi. Au reste cette démarche animerait encore plus la rage des émigrés contre l'em. et moi.

« Notre position depuis le départ de l'évêque est un peu meilleure ; il semble que tout ce qui s'appelle constitutionnels se rallie pour faire une grande force contre les républicains et les jacobins; ils ont rangé une grande partie de la garde pour eux surtout la garde soldée qui sera organisée et enrégimentée sous peu de jours. Ils sont dans les meilleures dispositions et brûlent de faire un exemple des jacobins. Ceux-ci font toutes les atrocités

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