Inédit
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Sophie était femme dans toute l'acceptation du terme et il était pour elle inconcevable qu'un homme aussi distingué que Fersen pût un seul instant oublier l'aimée de son cœur pour une distraction passagère.
Par quelle voie ce bruit était-il parvenu en Suède ? Fersen ne cachait jamais ses liaisons amoureuses. Si au début, il avait tenu à garder secrète sa liaison avec Eléonore, c'était uniquement à cause de Craufurd — moins par tact que par crainte des ennuis que pourrait lui créer celui-ci. Plus tard, tout le monde, sauf Craufurd, connaissait les amours de Fersen et M^^ Sullivan. Les Suédois, de passage à Bruxelles, étaient par Fersen introduits dans le salon d'Eléonore qu'il considérait un peu comme le sien et dans les lettres de remerciements qu'ils adressaient ensuite à Fersen, ils lui faisaient des compliments sur la beauté, la bonté et les charmes de la maîtresse de céans. Mais si on doit indiquer une source certaine de ces bruits, il faudra désigner m:me de Saint-Priest que nous avons vu arriver à Stockholm au moment de la fuite de Varennes. D'après des lettres de la duchesse Charlotte à Sophie Piper, celle-ci aurait édifié les princesses suédoises et la Cour de Stockholm avec des histoires sur ses propres relations amoureuses avec le beau Fersen et la jalousie qu'en avait ressentie Marie-Antoinette.
Fersen vivait dans une triste solitude à Bruxelles. Les jours et les semaines s'écoulaient, on ne faisait rien, on ne prenait aucune décision. Il occupait ses soirées à écrire des lettres et à déchiffrer ou copier celles des autres, qu'il faisait suivre ensuite à leurs destinataires. Derrière les brèves remarques de son Journal, on sent son impatience, son angoisse, son amertume.
Il faisait des visites à la Cour de Laeken, il était souvent invité à la table royale et fréquentait les bals de la Cour. Il voyait les émigrés de passage à Bruxelles, les intimes de Versailles : Coigny, Alphonse et Etienne Durfort, Edouard Dillon 9 le beau » ou d'autres en qui il n'avait
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aucune confiance, comme Viomesnil. H constatait avec amertume Tinsouciance des émigrés, leur activité bruyante l'irritait et il éprouva une profonde déception en apprenant que Gustave III avait décidé d'accréditer le comte Oxenstierna à Coblence comme son ministre auprès des Princes.
Une nouvelle plus révoltante encore lui parvint peu de jours avant les fêtes de Noël. Il apprit que Louis XVI avait accepté d'envoyer à l'électeur de Trêves une sommation d'avoir à expulser de son territoire tous les émigrés français. Ce fut un coup terrible pour la noblesse française dont une grande partie avait vécu aux dépens et sous la protection de l'électeur.
Fersen ne pouvait pas comprendre les raisons de cette mesure qui l'affligea d'autant plus qu'il ne s'y attendait nullement et qu'il ne l'apprit que par les journaux. Dans une lettre à Marie-Antoinette du 22 décembre, après avoir dit que la nouvelle venait de lui parvenir, il formulait quelques réserves qui exprimaient sa peine et son indignation :
Ce lundi,
« Nous avons appris hier la démarche du roi ; conune j'en ignore les raisons et le but, je vous avoue qu'elle m'a aterré et vivement afïligé. Je crains qu'on ne vous ait donné un conseil perfide. Je crains que vous n'ayez fait trop tôt une démarche, bonne en elle-même, et qui vous aurait été utile dans un autre moment, lorsqu'elle aurait été concertée avec les autres puissances et qu'elles auraient été prêtes à agir pour vous, en ayant l'air de soutenir les princes allemands. Je crois qu'il aurait fallu se laisser forcer par l'Assemblée et, cédant à leur vœu, leur représenter combien une telle démarche avait d'inconvénients dans un moment où on aurait besoin de la paix pour l'établissement de la constitution, pour le rétablissement des finances, pour assurer la dette publique et pour éviter aux peuples un accroissement d'impôts.
« Maintenant, je n'y vois qu'une source d'embarras pour vous, de dangers, et le mauvais effet qu'elle fera en Europe ; on l'attribuera encore à la faiblesse qu'on vous suppose, et le décourageement gagnera les puissances amies : en effet, quelle idée doivent
avoir celles à qui vous vous êtes adressés et en qui vous voulez avoir confiance, lorsqu'elles n'apprendront que par les papiers publics une démarche aussi importante, sans en savoir les motifs et sans en avoir été prévenues par le baron de Breteuil ? Elles seront tentées de croire que vous n'avez en lui qu'une demiconfiance, et cette croyance doit rendre ses négociations plus difficiles ; elles soupçonneront même et avec que)que fondement vos intentions, et la confiance que vous aurez l'air de leur marquer leur paraîtra douteuse ; ayant adopté le plan proposé, il ne faudrait faire aucune démarche importante que de concert avec elles ou du moins sans avoir consulté le baron de Breteuil, qui, étant au fait des dispositions de ces puissances, pourrait vous informer de l'effet que ferait votre démarche et serait alors dans le cas de les instruire des raisons qui peuvent vous engager à la faire et de prévenir la mauvaise impression qu'elle pourrait donner. Je sens qu'il est des circonstances où vous pouvez être obligés de vous décider et d'agir promptement ; mais comme vous en prévoyez toujours d'avance la possibilité, il faudrait nous en faire part, et la retarder assez pour que nos lettres eussent le temps d'arriver avant les papiers publics et diriger la première impression du côté le plus favorable pour vous. Je sais que la confiance ne se donne pas, et je suis loin d'en demander plus que vous ne voulez m'en accorder ; votre intérêt seul me guide et me guidera toujours, et, si vous pouvez suspecter les vues et les projets du baron de Breteuil, j'ai la vanité de croire que ma conduite passée doit vous en ôter la possibilité à mon égard et doit vous convaincre de la pureté des miens, et du zèle, de l'attachement et du dévouement que je vous ai consacrés, mon unique désir est de vous servir, et ma plus douce récompense, la seule que j'ambitionne, est la gloire d'y réussir: je n'en veux jamais d'autre. Je serais trop récompensé si je vous savais heureux et si je puis penser que je l'ai été assez pour y avoir contribué. C'est ce que j'aurai à écrire au roi de Suède, et donner la possibilité de justifier et de défendre à ses yeux et à ceux de l'impératrice la démarche qui vient d'être faite.
« Tout ce que je viens d'écrire devient inutile, car la lettre pour le baron et M. de Mercy viennent d'arriver. Cependant, je dois vous observer qu'il eût été intéressant de les recevoir plus tôt, afin que les puissances eussent pu être prévenues par vous-mêmes, avant d'apprendre votre démarche par les gazettes ».
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Marie-Antoinette avait formellement déconseillé Fersen de venir à Paris. Mais cette idée le hantait. Son désir de la voir s'accrut encore, lorsqu'il reçut de Paris des lettres où Craufurd lui mandait qu'il avait vu la Reine. II note dans son Journal Intime, mercredi, 11 janvier :
« Lettre de Sullivan, écrite par Simolin, des nouvelles, une d'elles apporté par Hodges, une de Craufurd, il a vu la R. et causé avec [elle]. »
Le 15 janvier Ferren développe à Taube le plan et le but du voyage qu'il se propose d'entreprendre. Cette lettre est intéressante parce qu'elle montre que même au sujet de ce nouveau projet de la fuite de la famille royale, Fersen était en désaccord avec Gustave III :
« Tout est arrangé pour mon voyage, mais j'attends pourpartir le moment que le Roi et le Reine m'indiqueront — mettes aux pieds du Roi toute ma reconnaissance pour vanter les précautions qu'il a bien voulus prendre et pour les choses llatteuses qu'il veut bien dire de moi dans sa lettre a la Reine. J'ai cru plus prudent de ne pas parler de ce voyage dans ma dépêche pour que Brelin l'ignore. Le projet de départ indiqué par le Roi, me parait le plus sure mais il doit être combiné avec leur situation, je ne puis rien en dire la dessus, avant d'en avoir causé avec eux, le point le plus difficile sera de les séparer l'idée du Roi de faire rester la Reine et le Dauphin me parait fort dangereux, non pas qu'Elle court aucun risque, mais parce qu ils les garderont en otages et qu'en menaçant leurs jours Ils auraient un moyen d'agir sur Tesprit faible et irrésolu du Roi de France : et d'arrêter toutes ses opérations, d'ailleurs il serait seul et dans cette position il serait difficile de dire a qui il se livrerais, il aurait toujours devant les gens la crainte pour la Reine et pour son fils, d'ailleurs les factieux déclareraient sur le champ le Dauphin Roi, avec une régence, le Roi de France serait forcé de lui faire la guerre, et avec la légèreté d'exaltation et l'exagération des têtes françaises, il aurait beaucoup de partissans, on aimerait un enfant Roi parce qu'il serait nouveau et on oublierait le Roi.
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«... J'ai reçu une lettre de la Reine, qui me prie de différer de quelques jours mon voyage a cause du mouvement, qu'on a excité a Paris sous prétexte d'une nouvelle fuite du Roi, je vous informerés d'avance de mon départ.
« ... Soyés tranquil mon ami je ne courirai aucun risque, fiéo \ous a ma prudence et ma discrétion... » ^.
« Je ferai tous mes arrangements pour arriver le 3, à 6 heures du soir », écrit Fersen à Marie-Antoinette le 27 janvier 1792. II était maintenant d'autant plus convaincu de la nécessité de son voyage à Paris, que Marie-Antoinette s'était laissé entraîner par les constitutionnels à commettre un acte que» Fersen considérait comme absolument contraire aux intérêts de la famille royale. Elle venait en effet d'adresser à l'Empereur un appel qui n'interprétait ni ses opinions à elle ni celles du Roi. Dans une lettre à Fersen, elle avoua que cet appel avait été rédigé par Duport, Lameth et Barnave. Mais bien qu'elle reniât l'appel aussitôt après l'avoir envoyé, l'hostilité des Puissances européennes redoubla. Tout le monde allait se désintéresser du sort de la famille royale et de la monarchie, dorénavant. Pour Fersen qui voyait la gravité de la situation, il s'agissait donc de prendre immédiatement les mesures qui s'imposaient, sans quoi il serait bientôt trop tard. II se décida à partir. « La reine a consenti que j'aille à Paris », dit-il dans une note du 21 janvier, « mon voyage à Paris est fixé au 3 février. » A Taube, il écrit quelques jours plus tard, le 29 janvier : « Mon arrivée à Paris est fixée au 3 fév. à 6 h : du soir, je partirai d'ici le l:er car ma santé n'est pas assez bonne pour courir beaucoup la nuit et il faut que je puisse arriver a l'heure je ne serai de retour ici que le 15 ou 16 selon la tournée que je serais obligé de faire en France. »
Mais à peine avait-il envoyé cette lettre, qu'il reçut une lettre de Marie-Antoinette, le priant de différer son voyage. II écrit dans son Journal Intime :
D[imanché\ 29. Lettre d'Elle, qui me prie de différer mon 1. Inédit.
voyage jusqu'à ce que le décret sur les passeports soit rendu et la tranquilitee un peu retab[lie] a Paris. On y parloit beau coup du départ du Roi, les papiers indiquoit par Calais. Voila le fruit de l'indiscrétion françoise, ceux qui en ont imaginé le projet l'ont dit a tout le monde et les espions l'ont mandé. Ce contretems me fâcha. *
Quelques jours plus tard, il y eut contre-ordre. Il écrit dans le Journal :
« M[ardi\ 31. Reçu lettres que je peux venir, mais faut attendre l'arrivé de Simolin. »
M. Simolin, l'ami de Fersen et de Craufurd, ministre de Russie à Paris, qui comme Staël, avait été rappelé de son poste, depuis que Catherine et Gustave III avaient refusé de reconnaître la Constitution, avait, par l'entremise de Craufurd, obtenu une entrevue avec Louis XVI. « A la suite d'une conversation que j'eus avec la Reine, elle me dit que le roi désirait envoyer quelqu'un auprès de l'empereur », raconte Craufurd dans sa notice, et ajoute, qu'on ne pouvait faire un meilleur choix que Simolin. « J'ai connu peu d'hommes dans la carrière diplomatique, qui tinssent une marche plus régulière, plus sûre, ou qui eussent un tact plus juste que lui ».
En attendant l'arrivée de Simolin son espoir fut de nouveau déçu. Il note dans son Journal le 3 février :
Vlendredi] 3.
« Lettre d'Elle S qu'il est impossible a cause des passeports mdi\iduels de venir et qu'il faut y renoncer, cela est mal pour moi et les affaires. On a feint de soupçonner le départ du Roi, on a excité du bruit dans Paris, le tout pour empêcher la nouvelle gardp du Roi de prendre ses fonctions, ce qui est fixé au 10 et on a xait les passeports pr empêcher le départ, s'il devoit avoir heu. Le moyen n'est pas mauvais. »
Le 5 février il écrit à Taube :