‹ Fersen et Marie-Antoinette [microform]Chapitre 137 sur 182 · Inédit · texte numérisé non relu

Inédit

'Ai

tude, dit-il. Elle lui donna un paquet qu'il devrait remettre à Fersen ^ mais que Craufurd se dit avoir rendu à Marie- Antoinette plus tard. Ce paquet renfermait entre autre la correspondance de la Reine avec les constitutionnels, que Marie-Antoinette remit ensuite à Fersen en mains propres. L'inscription « papiers à mon amie » a été conservée. Craufurd prétend, que la Reine lui aurait dit à cette

occasion :

« Vous savez que le parti jacobin désire de me voir séparé du roi : ils ont résolu de me faire arrêter ». « La reine ne croyait pas qu'ils osassent jamais attenter aux jours du roi », ajoute Craufurd, « elle disait souvent que le gros de la nation ne soufîriroit jamais qu'on fit violence à sa personne, mais elle paraissait intimement persuadée qu'elle même serait victime de la haine de ce parti. » Une autre fois elle lui demanda une bague : « Peu de jours avant mon départ, la reine, remarquant une pierre gravée que j'avais sur le doigt, me demanda si j'y étais bien attaché. Je lui répondis que non ; que je l'avais achetée à Rome. Je vous la demande, me dit-elle, j'aurais peut-être besoin de vous écrire : et s'il arrivait que je ne crusse pas devoir le faire de ma main le cachet vous servira d'indication. Cette pierre représentait un aigle, portant dans son bec une couronne d'olivier. Sur quelques mots que ce symbole me suggéra, elle secoua la tête, en disant : Je ne me fais pas d'illusion, il n'y a plus de bonheur pour moi. Puis, après un moment de silence : Le seul ^.spoir qui me reste, c'est que mon fils pourra du moins être iieureux » *.

1. Craufurd ne le nomme pas, la Notice ayant été publiée après la brouille définitive entre Craufurd et Fersen. Dans son récit Craufurd désigne Fersen par des expressions comme « une personne » et « on ».

2. Il dit encore sur la bague : « Trois jours avant la trop fameuse journée du 10 août, M. de Goguelat dont j'ai parlé, se trouvant auprès de sa majesté, elle lui donna cette bague en disant : « Si vous voiyez jamais M. Craufurd, vous la lui remettez de ma part. » Son Intention a été remplie, M. Goguelat me Tayant remise à Vienne. » Note : « J'ai perdu cette bague avec d'autres effets qui furent volés chez moi, »

Voici ce qu'il dit sur sa dernière visite chez elle : « Le 14 avrU 1792 j'allai le soir prendre congé de la reine. Elle me reçut dans son cabinet à l'entresol. Vers 9 heures je la quittai. Elle me fit sortir par une pièce étroite, où il y avait des livres, et qui conduisait à un corridor fort peu éclairé. Elle m'ouvrit elle-même la porte, et s'arrêta encore pour me parler ; mais entendant quelqu'un marcher dans le corridor, elle rentra. D était tout simple qu'en de pareilles circonstances je fusse frappé de l'idée que je la voyais pour la dernière fois. »

Fersen n'était guère heureux, à son retour à Bruxelles. D n'éprouvait que satisfaction, mêlée de tristesse, d'avoir réussi dans son expédition si risquée.

Il note le premier jour dans son Journal :

« V. 29. Beau, moins froid. Visites le matin, le B : on, Me Mat[tignon] l'Eveque. Diné Bre : Beaucoup de gens ignoroient mon absence, personne ne se doutoit ou j'avois été ».

D était fatigué et sa santé ébranlée — il note dans son Journal qu'il est malade, qu'il a les ongles rétrecies comme un vieillard et que pour se rétablir il doit « fortifier son estomac et manger plus abondamment. » Les nouvelles de Paris ne furent pas encourageantes : c'est la lutte contre le ministère des Feuillants et de Lessart, accusé de faire partie de ce • Comité Autrichien » qui n'existait que dans les esprits surchauffés des révolutionnaires. Cette accusation, indirectement dirigée contre Marie- Antoinette, n'était qu'une nouvelle tentative d'accroître la haine populaire contre elle.

D'autres malheurs s'ajoutaient encore aux précédents De retour à Paris, les fidèles de l'Empereur désignaient Fersen comme l'instigateur de la nouvelle politiaue de Marie-Antoinette. "^

H note le 27 février :

« Beau, dégel. Diné Bret : 1. Il me prévint que Mercy s'est plaint du mécontentement que la Re : témoigne de TEmp : et

qu'il m'en croit la cause, a donné à entendre qu'il l'avoit decouvert. Ce ne pourroit être que par mes lettres et je ne le crois pas, qu'ils ayent pu les déchiffrer ; le chiffre de Suède est trop difficile et mes lettres pour Paris ecrittes en blanc ne seroient pas parvenues, si elles avoient ete lues, mais c'est un soupçon à cause du parti pris par le Roi de Fr : de s'adresser lui-même aux puis :. M. de Mercy a fait sentir que j'étois très suspect et très incommode : il l'a souvent prie de ne pas me redire ce qu'il lui confioit. Cela ne me fait pas de peine, et me prouve qu'ils ne m'ont pas cru aussi clairvoyant. Je fus ches le Cte de Mercy, il me parla des affaires, de l'incommodité dont etoient les P[rinces], qu'il falloit les écarter, qu'ils seroient mieux dans le midi. Je fus de son avis, excepte pour les écarter tout a fait, mais qu'ils pourroient être utiles en seconde ligne et en dirigeant leur conduite. »

Le 7 mars, il écrivit à Marie-Antoinette pour lui confier son chagrin de se voir suspecté par tout le monde, par ceuxlà même qu'il côtoyait tous les jours, Mercy surtout.

« M. de Mercy s'est plaint au baron sur le mécontentement que vous avez témoigné de la conduite de l'empereur ^ il m'en soupçonne la cause et a donné à entendre qu'il l'avait découverte. Je crois, que ce n'est qu'un soupçon car toutes mes lettres vous sont parvenues, et s'il avait fait paraître l'écriture il n'aurait pu les envoyer. Il est aussi impossible qu'il eût pu déchiffrer mes lettres au roi, mais le baron m'a prévenu que je leur étais très suspect et incommode, et que souvent M. de Mercy lui recommandait de ne pas me dire ce qu'il lui confiait. D'après cela je ne doute pas qu'ils ne cherchent tous les moyens possibles pour me nuire auprès de vous, en inventant même des histoires, quoique je doive espérer que mon zèle et mon dévouement vous soient trop connus pour craindre que vous y ajoutiez foi. J'ose cependant vous demander de ne pas me les laisser ignorer, pour que je puisse les repousser et continuer à mériter la confiance si flatteuse dont vous avez bien voulu m'honorer. »

Tout en essayant de parer ainsi aux bruits malveillants

1. Les avis étaient très partagés sur la réponse de Léopold II à TAssemblée Nationale concernant la Constitution qu'il venait d'approuver.

qu'on répandait sur son propre compte, il continuait toujours à prendre la défense de Marie-Antoinette et à la mettre à l'abri des soupçons. Il écrit à Taube le 21 mars 1792 :

« J envoie aujourd'hui au roi un détail de la position du roi et de la reme de France, par où il verra que la reine, malgré tout ce qu'elle a pu faire pour l'éviter, n'a pu se défendre d'envoyer a l'empereur le mémoire dont vous me parlez. Je pense comme vous qu'il aurait -été préférable que cela ne fût pas, majs cela ne se pouvait autrement. Il est important pour le roi et la reme de France, et pour faciliter les opérations, que les deu.x partis restent divisés ; cette division empêche l'établissement de la constitution, et de cet empêchement naissent tous les desordres et le discrédit des assignats, et c'est par ce discrédit que la contre-révolution sera facilitée, car ce mal et celui de l'anarchie se font sentir aujourd'hui sur toutes les classes ; mais si le roi de France ne s'était lui-même donné à aucun parti, et qu'il ne lui eût pas opposé l'autre, ce parti, étant sans appui et n'ayant plus d'espoir, se réunirait à l'autre et on parviendrait peut-être par cette réunion à établir une espèce de gouvernement, et c'est ce qu'il importe d'empêcher. La reine n est point dupe des coquins avec lesquells elle est forcée de traiter; elle les connaît pour ce qu'ils valent, et Us en ont eux-niemes tant de peur qu'il faut une gi-ande attention pour qu ils ne s'en aperçoivent pas, et jusqu'à présent cela a fort bien réussi : ils ne se doutent pas des projets du roi ae i'rance, m des Maisons extérieures ; ils croient qu'il n'a d'autres ressources qu'eux, que son arrestation l'a tellement effrayé qu 11 croit ne pouvoir rien que par eux, que c'est la nécessité qui 1 a rapproche d'eux, et que c'est cette mèms nécessité qui fait qu 11 y est de bonne foi. Ils n'ont pas appris, par l'envoi du mémoire que la reine avait des moyens de le faire passer ; elle est trop fine pour se laisser prendre ainsi ; ils ont dû croire, au contraire, par tout ce qu'on leur a laissé voir, par la frayeur de la reine sur cet envoi, qu'elle n'en avait aucun ; elle le leur a même déclare, et ce sont ces messieurs qui l'ont fourni D'ailleurs soyez tranquille, mon ami, la reine a trop vécu en France et a trop d expérience pour ne pas sentir comme vous la nécessite de ne pas se confier à aucun Français. Le rôle que vous voulez lui faire jouer, celui de faire croire à tout le monde qu'elle approuve la constitution, est précisément celui qu'elle a adopté ;

••'iï

mais lorsque cette même constitution est attaquée dans tous ses points, et que les républicains font tous leurs efforts pour la renverser et enlever encore au roi le peu d'autorité qu'elle lui laisse, il est naturel et conséquent à ce plan de conduite que la reine, ayant l'air d'aimer cette constitution, doit faire tout ce qu'elle peut pour la maintenir, et que le parti constitutionnel, connaissant l'ascendant qu'elle a sur le roi, doit s'adresser à elle pour qu'elle emploie tous les moyens pour parvenir à ce but ; et la reine, pour ne pas se trahir, ne peut éviter de traiter avec eux, quelque pénible qu'il soit pour elle de se prêter à cette conduite. Si vous pouviez connaître comme moi, mon ami, tous les détails de ses relations, loin de la blâmer, vous seriez forcé d'admirer son courage, et d'avoir pitié de l'excès de ses malheurs et des efforts continuels qu'elle est obligée de faire sur elle-même pour supporter leur insolence et l'avilissement auquel elle est sans cesse exposée ; ce courage est audessus de celui des plus grands dangers, et la reine le sent vivement. »

Craufurd et M^® Sullivan rentrèrent à Bruxelles le 30 mars, au soir. Fersen passa toute la journée du lendemain en leur compagnie. Les nouvelles qu'ils lui apportèrent n'étaient pas bonnes. « Cela va mal à Paris », notet-il laconiquement.

Le surlendemain, 1^^ avril, nouveau malheur : la nouvelle que Gustave III venait d'être assassiné. On trouve l'expression de sa douleur et de sa consternation dans sa lettre du 1^^ ^yril à Taube, où il avait d'abord parlé des affaires françaises, s'interrompant au n^oment où la triste nouvelle lui parvint :

(En chifîre).

« J'ai reçu mon cher ami vos deux lettres du 2S février et 6 mars je sens toute lutilite dune fuite elle est plus nécessaire que jamais j'y travaille sans cesse mais je crains quelle ne soit pas possible avant l'arrivée des trouppes c'est l'essentiel et dont il faut s'occuper vivement Mr Craufurd est déjà trop suspect pour pouvoir servir a cette fuite il n'y ose plus rester a Paris et revient ici. Personne n'est plus convaincu que le B : on de Breteuil de tout ce que vous me dites dans votre lettre du 6 ;

il a toujours pensé que les puissances du Nord étoient le salut de la France... »

Arrivé à ce point important de sa lettre, Fersen reçut la nouvelle. Il poursuit :

•(En clair).

« Mon ami je suis anéanti je suis consterné et je n'ai pas la force de vous exprimer tout ce que mon ame éprouve. Votre ancien valet de chambre Jean arrive il va en Espagne de la part de M. de Corral, il m'a tout dit, l'état ou je suis ne peut être senti que par celui ou vous devez être et cette certitude augmente encore mes peines, mon Dieu combien je les partage vivement, ma douleur est profonde et l'incertitude ou je suis est affreuse jugez de tout ce que je souffre par l'attachement vrai que je lui porte et que je lui porterai et que je lui dois a tant de titres, ces sentiments ne s'effaceront jamais de m3n cœur et mes seuls vœux ceux que je forme du meilleur de mon cœur c'est que Dieu me fasse la grâce de me laisser la possibilité de le lui prouver. Mon ami quelle horreur, quelle excecration, quelle bassesse, non il n'y a pas de supplice pour un tel crime, je n'ai encore des détails que par votre valet de chambre et je suis dans une incertitude et un desespoir déchirant et si ma lettre navoit déjà ete fmie jamais je n'en aurois eu la force. Leandro la partage vivement je suis incapable de m'occuper de rien, tt^

La fm de cette lettre est très intéressante, parce que c'est le seul témoignage que nous ayons que Fersen, aussitôt que la nouvelle lui parvint soupçonna son père d'avoir trempé dans la conspiration qu'il devinait derrière la balle d'Anckarstrom.

« J'espère que la conduite de notre vieux a ete bien. Je crois le connaître asses pour estre sure qu'elle sera digne de lui, et telle que je la désire je serois trop malheureux d'apprendre le contraire ce seroit pour moi la mort mais cependant mon ami ne me cachés rien. »

Quinze jours plus tard, il eut la nouvelle de la mort de Gustave III.

ibi

Pour un instant les pensées de Fersen se tournent vers la patrie. Son chagrin immense le rapproche des siens. « Le pauvre Taube est inconsolable », lui écrit Sophie le 3 avril, « il gémit avec moi sur lui et sur nous... Je n'oublierai jamais la perte que T., vous et moi avons fait en lui. » Mais elle a aussi une pensée pour Marie-Antoinette qui ressent cruellement la mort du Roi de Suède. « Combien en France cette nouvelle fera de différentes sensations », écrit-elle dans la même lettre », « comme Elle en souffrira. Ah, Ciel, comme tous les malheurs s'apésantissent sur Elle et que mon cœur en gémit — oh ; mon ami, je ne cesse de penser à Elle — et regretter notre Roi. » « Vous aurez déjà reçu l'accablante nouvelle de la mort du Roi », écrit-il à Marie-Antoinette le 17 avril, « vous perdez en lui un ferme appui, un bon allié, et moi un protecteur et un ami. Cette perte est cruelle. »

A Taube, qui ne peut s'empêcher de donner libre cours à son chagrin, il exprime son regret, dans une lettre du 18 avril :

« Je ne puis me consoler de la perte affreuse, que nous venons de faire. Tous les jours ma douleur se renouvelle ; le souvenir de ses bontés, ce souvenir ne me quittera jamais, et ma reconnaissance ne finira qu'avec ma vie. Mon Dieu I Pourquoi ne puis-je encore lui en offrir l'hommage I »

Et dans une autre lettre :

« Oui, mon ami, notre perte est grande, et jamais je ne cesserai de le regretter toute ma vie. »

Mais on ne trouve dans ses lettres rien qui indique que Fersen considère la mort de Gustave III comme une grande perte pour la cause de la contre-révolution. Il avait, certes, été le premier à reconnaître les bonnes intentions et la bonne volonté du roi de Suède, mais il n'avait jamais approuvé aveuglément sa politique française comme l'avait fait Taube.

Ce qu'il s'agissait maintenant de savoir, c'était si le duc Charles, tuteur du jeune Roi Gustave IV Adolphe,

garderait la même attitude envers la France que son prédécesseur. De cela dépendait la situation personnelle de Fersen, car si le duc Charles abandonnait la politique contre-révolutionnaire de son frère, il n'aurait plus besoin d'envoyé spécial à Bruxelles pour le représenter auprès des conspirateurs. Dans ce cas, Fersen serait immédiatement rappelé. Son père pensait beaucoup au retour de son fils à ce moment. Il croyait que le duc allait changer de politique et que Taube prendrait en main le département des Affaires Étrangères. Il serait donc facile pour Axel de trouver une situation en Suède. Mais Axel Fersen estimait qu'un rappel était une mesure très inopportune, et il était décidé à rester à Bruxelles, coûte que coûte. Il écrit à Mari -Antoinette le 24 avril :

« Je n'ai pas encore des nouvelles et je ne sais pas, si je serai continué ou non. Mon père me presse de revenir et de tout abandonner ; c'est ce que je ne ferai jamais, dussé-je être réduit à la misère. J'ai assez d'effets pour subsister encore quelque temps en les vendant. Mais s'il obtient du duc d'avoir la même volonté, je me trouverai embarrassé par la privation de mon petit revenu. Comme je suis dépendant d'eux par là, ils espéreront me tenir de cette manière, et, si le duc ne s'y prête pas, je crains que mon père ne veuille essayer de cette manière ; mais j'y suis décidé, rien au monde ne pourrait m' engager à tout abandonner en ce moment. »

Fersen n'eut pas à s'opposer à la volonté de son père, car le duc semblait enclin à continuer la politique de son frère. Bientôt après, Fersen obtint le renouvellement de son mandat, daté du 17 avril.

Si Fersen ne tenait pas du tout à quitter Bruxelles à ce moment, ce n'était pas seulement pour des raisons d'ordre personnel, mais surtout parce que la situation paraissait plus favorable que jamais : c'est à ce moment que les Puissances envisagent sérieusement une guerre contre la France. Fersen, comme tout le monde, comme les partis

d'opposition en France, comme les émigrés et comme tous ceux qui désiraient le rétablissement de la monarchie française, considéraient la guerre comme la seule solution. On le voit bien par l'allégresse dont les milieux des émigrés saluèrent la mort de Léopold IL Fersen apprit aussi cet événement avec satisfaction, mais il jugea indécente la joie bruyante des émigrés.

« Cette nouvelle fait plaisir aux uns et peine à d'autres par le retard qu'ils craignent que cet événement n'apporte dans les affaires », écrit-il à Marie-Antoinette après la mort de l'Empereur. « Moi, je le crois plutôt un avantage pour vous », ajoute-t-il.

Le 24 avril, en apprenant la déclaration de guerre il écrit : « J'ai reçu hier la nouvelle de la déclaration de la guerre, et j'en suis bien aise, c'est le meilleur et le seul parti à prendre pour décider enfin les puissances. »

Fersen était convaincu que la guerre aurait une issue heureuse. Il connaissait la situation en France, était informé sur l'esprit qui y dominait et savait aussi que le Français n'était pas préparé pour une guerre. A l'étranger tout le monde accueillit avec joie les premières victoires des Alliés. On croyait que la guerre touchait déjà à sa fin.

« Tâchez de continuer la guerre et ne sortez pas de Paris, » écrit-il à Marie-Antoinette le 2 juin. Et le 11 juin : « Mon Dieu ! que votre situation me peine ; mon âme en est vivement et douloureusement affectée. Tâchez seulement de rester à Paris, et on viendra à votre secours. Le roi de Prusse y est décidé et vous pouvez y compter. »

Les lettres de Marie-Antoinette et de Fersen se suivaient à des intervalles de plus en plus rapprochés. Mais il était de plus en plus diJBicile de les faire parvenir au destinataire. Déjà fin mars, Marie-Antoinette informait Fersen qu'il n'était plus possible d'employer la vieille méthode de coller les lettres dans des journaux. Il fallait avoir recours à d'autres moyens : acheter des chapeaux et recoudre les lettres dans la calotte ou encore les cacher dans des boîtes à biscuits. Quelquefois il était même nécessaire de faire tout un envoi de costumes, cols et cravates pour réussir à expédier une seule lettre. M^^ Sul-

ni

If

livan était au courant des difficultés que soulevait cette correspondance, mais Craufurd n'en savait rien, bien que sa propre gouvernante, une Italienne, M^e Toscani qui était restée à Paris, servît d'intermédiaire entre Fersen et la Reine. La question de savoir s'il était possible de continuer la correspondance se posait à tout instant. Habituellement, on ne se fiait même pas aux chiffres, mais faisait des lettres chiffrées fictives et écrivait entre les lignes à l'encre sympathique. Ce n'était pas sûr non plus, puisque Fersen informa la Reine qu'il lui était déjà arrivé deux fois qu'on avait développé l'écriture avant qu'il n'eût eu la lettre en mains. Aussi les lettres devenaientelles plus brèves et il y était question de tant de sujets secondaires qu'on ne peut savoir ce qui est réel ou ce qui est

fictif.

Les lettres écrites au cours de l'été 1792, ne sont pas de la main de Marie-Antoinette et il est probable que Goguelat lui a servi de secrétaire. La Reine informe régulièrement Fersen des efforts faits pour sauver des actions de sociétés en liquidation ou lui donne des conseils sur la meilleure façon de placer son argent, en achetant des biens d'Église par exemple. Comme il est probable que Fersen n'avait aucun argent placé à Paris, il ne peut s'agir ici que d'un langage convenu, ou alors de place ments d'argent de Marie-Antoinette ou de quelqu'un d'autre.

Le 13 juin, Fersen envoya un rapport au Duc-Régent à Stockholm où il dépeig.iit sous un jour très sombre le malheur et le désespoir de la famille royale de France et exprima le regret que les Alliés n'eussent rien fait : « Et les lenteurs de l'Empereur ont tellement retardé le rassemblement de ses forces », écrit-il, u qu'elles ne seront réunies que le 4 août et je crains qu'alors il ne soit trop tard... »

Fersen n'avait pas tort d'être pessimiste. Les Prussiens n'avaient pas profité de l'occasion qui leur fut offerte, maintenant c'était trop tard.

La prise des Tuileries eut lieu le 20 juin. Fersen en trouva un compte-rendu dans Le Cosmopolite. « Un récit de la prise des Tuileries, le 21 inouï », remarque-t-il dans son Journal

le 23 juin. Et le 25 : « J'envoie le récit de l'événement du 21 dans toutes les directions. »

Quelques jours après, il reçut plusieurs billets de Marie- Antoinette. Le premier est sans date :

« ^ ne vous tourmentez pas trop sur mon compte.

Croyez que le courage en impose toujours. Le parti que nous venons de prendre nous laissera, j'espère, le temps d'attendre, mais six semaines sont encore bien longues. Je n'ose pas vous écrire davantage. Adieu. Hâtez, si vous pouvez, les secours qu'on nous promet pour notre délivrance. »

« J'existe encore, mais c'est un miracle. La journée du 20 a été affreuse. Ce n'est plus à moi qu'on en veut le plus c'est à la vie même de mon mari, ils ne s'en cachent plus. Il a montré une fermeté et une force qui en ont imposé pour le moment, mais les dangers peuvent se reproduire à tout moment. J'espère que vous recevez de nos nouvelles. Adieu. Ménagez-vous pour nous, et ne vous inquiétez pas sur nous. »

Même dans ces circonstances tragiques elle eut la force de lui dire de se ménager et de ne pas trop s'inquiéter !

Les événements du 20 juin provoquèrent le désespoir du sénateur Fersen : « Je ne connais pas », écrit-il le 14 juillet 1792, « d'être plus malheureux que le Roi de France, ni d'état plus accablé que le sien ; cette dernière scène du Bonnet et de la signature est affreuse. »

Sophie, de son côté, écrit à Axel le 22 juin :

« Que je plains Elle et à combien de dangers je la vois exposée — je redoutte tout — mon Dieu le Ciel ne prendra-t-il pas bientôt pitié des opprimés. — adieu mon ami je ne vous dis rien. »

Comme nous l'avons dit, la plupart des lettres de Marie- Antoinette de cette époque sont de la main de Goguelat Dans quelques-unes Fersen est appelé « mon cher Rignon ». Elles sont toutes des appels au secours, de véritables cris de détresse :

Page 1