Inédit
Dès l'instant où la victoire leur sourit, la vieille rivalité se réveilla entre les partisans de Marie-Antoinette et ceux des Princes. La question se posait de savoir si Marie- Antoinette ou Monsieur assurerait la Régence pendant la minorité du Dauphin. Fersen s'efforçait en vain de faire nommer Marie-Antoinette, il ne parvint qu'à compliquer encore plus la situation.
Cette fois encore, comme on le voit par sa correspondance, Fersen se trouvait au centre même des négociations et formait, avec le baron de Breteuil, le point de concentration d'où sortaient les projets et les plans. Nous avons vu qu'il avait noté dans son Journal Intime qu'il travaillait à une « notte » pour la Reine. Il reprit tout simplement sa tâche de conseiller au point où il l'avait abandonnée le 10 août 1792. Combien plus n'avait-elle pas besoin de lui maintenant qu'elle était seule et abandonnée l Son rôle de conseiller était d'autant plus justifié qu'on prévoyait qu'au lendemain de la défaite de la Révolution, Fersen serait nommé ambassadeur de Suède à Paris à la place de Staël, trop compromis avec les révolutionnaires. Aussitôt après la trahison de Dumouriez, Fersen avait demandé au Duc-Régent de pouvoir se servir des lettres de créances qu'on avait depuis longtemps préparées pour lui. En Suède, on était même si persuadé de la victoire imminente de la réaction en France que le Duc- Régent estimait inutile de garder plus longtemps le poste de Londres pour Fersen, car « il avait pensé », comme récrit Sophie fin novembre 1793, visiblement inspiré par le Duc-Régent, « que Axel pourroit avoir celle de France dès que la Reine et le jeune Roi seraient rétablis dans leurs rangs et puissance ».
Quel bel avenir en prévision pour Fersen : la Reine serait régente jusqu'à la majorité de son fils et aurait à ses côtés l'ambassadeur du gouvernement et du jeune roi de Suède, Axel Fersen I
La postérité se demande pourquoi tous les efforts des émigrés et des réactionnaires, au lendemain de la mort de Louis XVI, n'aient pas avant tout servi à faire sortir Marie-Antoinette de France. Il est vrai, qu'aux jours heu-
reux des victoires successives des Alliés, on avait envisagé plusieurs projets pour sauver la Reine. Il fut suggéré, entre autre, d'échanger la famiUe royale contre les commissaires que Dumouriez avait livrés à l'Autriche. D semble même que ce projet aurait dû réussir si ses auteur» avaient eu une connaissance plus profonde de la véritable situation et s'ils avaient fait preuve d'un peu plus d'énergie. Car il est de toute évidence que les Conventionnels tenaient beaucoup plus à la libération de leurs commissaires qu'à la personne de Marie-Antoinette, surtout à un moment où les Révolutionnaires subissaient des défaites sur tous les fronts. Tout échoua par la faiblesse, les intrigues personnelles, le manque d'organisation, d'audace, de volonté d'agir. Mais il manquait surtout des chefs. Enfin, la haine de la Révolution aveuglait complètement Fersen et ses amis. Au lieu de chercher des possibilités de compromis avec la Révolution — fut-ce même à des conditions très dures — on s'obstinait à ne voir que les bienfaits de l'Ancien ''Régime. Au lieu de mettre à profit les qualités indéniables d'un militaire comme le général Dumouriez, on le laissait errer de pays en pays, chassé de partout. Lorsque, au mois de juillet, Danton abandonna la direction du Comité du Salut Public, on aurait dû l'engager immédiatement pour négocier la libération de la Reine. Une tentative d'acheter cet ennemi puissant avait été faite par les amis de Fersen, et un certain Ribbes fut chargé de négocier avec Danton, mais avant môme que le projet ^fût entré dans une phase ^décisive, la situation politique avait complètement changé.
La cause essentielle de l'échec de tous ces plans était cependant le manque d'argent. Ni la bonne volonté ni l'enthousiasme n'étaient suffisants, s'ils ne pouvaient s'appuyer sur une base pécuniaire solide. On comptait sur le secours de l'Angleterre ou de l'Autriche, mais ces deux puissances étaient en guerre et n'osaient pas risquer les quelques millions nécessaires pour sauver Marie- Antoinette et le jeune Roi.
Le temps s'écoulait dans l'inaction. L'été succéda au printemps et Fersen se trouvait toujours à Bruxelles,
LA CATASTROPHE
înactif, désespéré de ne pouvoir intervenir d'une manière efficace. Les vagues bruits qui circulaient, soutenaient tant bien que mal les espoirs chancelants. Un signe de vie des prisonniers du Temple lui parvenait rarement. Une fois c'est M^^ de Polignac qui écrit qu'elle avait eu des nouvelles de la Reine par un médecin — « c'est sûrement La Caze », ajoute Fersen. Une autre fois, c'est Mercy qui venait d'apprendre que la Reine avait été gravement malade, mais qu'elle avait reçu tous les soins nécessaires et qu'elle était complètement rétablie. Le 22 mai Fersen note dans son Journal :
« La Caze a ete au Temple, il a trouvé la Reine peu changée, [Madame] EUzabeth tellement méconnoissable qu'il ne l'a reconnue que lorsque la Reine l'a nommée Ma sœur. Elle étoit dans la chambre en bonnet de nuit, vêtue d'un habit d'indienne très commune. La petitte Madame avoit tout le corps couvert d'ulcères et etoit menacée d'une dissolution de sang. Sa jeunesse et beaucoup de soins pourront la tirer d'affaire. On mandoit de Paris que le jeune Roi avoit été malade et que la commune avoit refusé le médecin que la Reine avoit demandé sous prétexte qu'il etoit aristocrate et en avoit envoyé un a sa façon i>.1
Il est comme d'habitude avare de détails sur ses sentiments. Son pessimisme augmentait au fur et à mesure que le temps passait. Il voyait qu'on s'intéressait fort peu à la famille royale et que la guerre que le roi de Suède avait voulu entreprendre un an plus tôt, dans un but désintéressé, était devenue une guerre de conquête dans laquelle la vie de Marie-Antoinette ne comptait presque pas.
Les mauvaises nouvelles alternaient avec les bonnes. Le 3 juin, il note :
\W^ Motion a la conv. de déporter la famille Royale, elle est reçue sans murmures ou a passé a l'ordre du jour. Roux qui la combat est un enfant de Versailles. Il etoit dans l'état major, amant de M:e Campan et fort attaché a la Reine avant d'être Jacobin > K
1. Il s'agit ici de Louis-Félix Roux, ancien abbé, membre de la Convention.
Le 9 juin il mande à Sophie :
« Nos nouvelles sont bonnes de partout puissent elles continuer de même celles sur les augustes prisonniers sont très rassurantes et jusquapresent il n*y a ni motions ni mouvement contre eux cela me donne un peu despoir de les voire un jour délivrés de leur longue captivité si je puis jamais jouir de ce spectacle quel moment pour mon cœur. Je sais qu'ils se portent bien excepté la petitte Madame qui est dans un mauvais état de santé... » \
En juillet, il apprit que le Dauphin avait été séparé de la Reine et mis dans une cellule à part. Fersen se rendait compte de la gravité de cette situation, et devinait la peine affreuse de Marie-Antoinette. Il écrit dans son Journal :
< V[endredi] 12. Beau et chaud. Mauvaises nouv : de Fr : — Gaston repousse devant Nantes, son armée battue. Saumur repris sans résistance. Le Dauphin sépare de la Reine par la — ^ et mis dans une autre chambre du temple cela me paroit fort mauvais, quelle peine affreuse pour la Reine, malheureuse Princesse. L'armée de Wimpfen avance sur Vernon. Marseille est en contrerévolution complette, elle se manifeste dans presque tous les départements, Bellegarde est pris par les Espagnols.
« S[amedi] 13. Beau et chaud. Les mauvaises nouvelles confirmées. La séparation du Roi et de la R : est inconcevable. Une seule chose console et donne un peu despoir c'est quil semble qu'on parle un peu plus respectueusement de la Famille Royale. Les nouv. : de Gaston sont mauvaises. Il y a des lettres qui disent qu'on lui a tué 8.000 et pris 40 canons. Des lettres de Paris disent qu'il est question de transporter La Fam: R:ale a St Cloud et que Wimpfen est a 9 lieues de Paris, mais celi* est apocriphe.
« L[undi] 15. Beau et chaud. Augeard nous contoit que Mr de Maulde lui contoit a La Haye cet hiver, quil avoit retarde son départ de Paris pr voire Texecution du Roi, qu'on devroit bien faire le procès de la R : mais que maheureusement il n'y avoit pas de preuves contre elle mais bien contre M:e Elisabeth.
« M[ardi] 16. Beau, chaleur très forte pas d'air. Reçut des nouvelles de France. La raison de la séparation m'effraye et je crains qu'on ne prenne occasion de la pour faire le procès à la