La mort de Gustave III
LA CATASTROPHE
qu'il a donné libre cours à son désespoir. Le 14 août 1793, après le transfert de la Reine à la Conciergerie, il lui avait écrit :
« Ma chère Sophie ma seule et unique amie, vous savés sans doute en ce moment le malheur affreux de la translation de la Reine dans les prisons de la conciergerie et le décret de cette exécrable Convention qui la livre au tribunal révolutionnaire pour être jugée. Depuis cet instant je ne vis plus car ce n'est pas vivre que d'exister comme je fais ni de souffrir toutes les douleurs que je prouve. Si je pouvois encore agir pour sa délivrance il me semble que je soufîrirois moins mais de ne pouvoir rien faire que par des sollicitations est affreux pour moi. Taube vous mandera le seul espoir qui nous reste et ce que j'ai demandé, une marche prompte sur Paris est tout ce qui reste à faire pour la sauver, et j'ai encore l'horreur de l'incertitude si ce projet sera adopté et suivi. Ah ma chère Sophie il n'y a que vous qui puissiés sentir tout ce que j'éprouve, tout est perdu pour moi, je perd en moins de 18 mois trois souverains mes amis et qui metoient chers a plus d'un titre, mes regrets seront éternels et rien que la mort pourra me les faire oublier. Je ne puis m' occuper de rien je ne puis penser qu'au malheur de cette infortunée et digne princesse. Je n'ai pas même la force d'exprimer ce que je sens, je donnerois ma vie pour la sauver et je ne le puis ; mon plus grand bonheur seroit de mourir pour elle et pour la sauver. J'aurois ce bonheur si des lâches et des scélérats ne nous avoient privés du meilleur des maîtres, oh ! combien en ce moment je sens encore plus vivement sa perte et combien je le regrette davantage, lui seul auroit ete capable de la sauver sa grande ame se seroit exaltée au récit de ses malheurs, il auroit tout osé et auroit tout vaincu mais il n'est plus et tout est mort pour moi avec lui. Adieu ma chère et tendre Sophie priés Dieu pour elle et aimés votre [bien] malheureux Irere ».
* Ce 4 septembre,
« Nous ne savons rien de la malheureuse R.: et nous sommes réduits à nous en re jouir quelle affreuse position sans cesse j'y pense, je me reproche souvent jusqu'à l'air que je respire quand je pense quelle est renfermée dans une affreuse prison, cette idée in3 déchire le cœur elle empoisonne ma vie et je suis sans cesse partagé entre la douleur et la rage ».
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Ce 8 septembre.
« J'ai reçu, ma chere amie la votre du 22. Oui je suis bien à plaindre car mes peines et mes inquiétudes sont journalières et perpétuelles je ne saurois me rassurer sur le sort de la R. et de sa famille infortunée. Presque tout le monde me paroit rassuré, leurs raisonnements sont fort bons, je les fais de même, cela devroit être ainsi, mais peut on espérer rien de raisonnable de fous et d'enragés comme ces scélérats, et cette reflection m'ote toutte espérance de les voire suivre d'autre marche que celle de leur scélératesse et de leur cruautée. Quelquefois je crains aussi que les gens qui se flattent tant n'y prennent pas un intérêt aussi vif que moi et je ne me trompe peut être pas, peu de personnes les ont connus comme moi, et peu savent les apprécier tout ce qu'ils valent. Vous demandes ^'il n'existe pas a Paris assés d'honnêtes gens pour la sauver, il en existe quelques uns, peut être même le plus grand nombre le voudroit mais ils sont dominés par la peur, ils sont tous poltrons, les scélérats seuls sont courageux et gouvernent despotiquement le grand nombre, c'est ce que j'ai vu depuis le commencement de la révolution. C'est une nation pourie sans mœurs sans énergie faitte pour l'esclavage et qu'on ne peut gouverner que par un spectre de fer, il laudra l'employer si jamais on se retrouve dans le cas. Oui, ma chere amie, j'aurai tout perdu mais je ne regrette rien qu'eux, il me restera la satisfaction d'avoir fait mon devoir, de leur avoir tout sacrifié comme je le devois je voudrois pouvoir leur sacrifier encore ma \ie et je la donnerois avec plaisir pour les sauver. L'état ou est la R- seule dans une mfame prison séparée de tout ce qu'elle a de plus cher au monde livrée a toutes l'horreur de ces reflections, cet état se présente sans cesse a mon imagination et m'accable. Nous avons fait quelques démarches pour elle puissent-elles être heureuses déjà. Taube pourra vous en parier. Pourquoi faut-il que j'aie perdu tous les moyens de les servir et comment la Providence a-t^Ue pu permettre tant de forfaits, puisse cette Providence écouter mes vœux et mes prières et les sauver, puissai-je être ^sés heureux pour les revoir sans cela il n'y aura plus pour moi de bonheur au monde et ma triste existence ne sera plus remplie que de regrets. Adieu ma chere Sophie aimes toujours un frère bien malheureux et qui vous chérira jusqu'au tombeau ».
Ce 15 septembre.
Jjîf fn^^* T'^. ""' inquiétudes sur la R. sont toujours les mêmes, elles ont même ete augmentées, n y a trois jours on avdt
accuse un homme nommé Michonis de lui avoir écrit pour la sauver, cela m'a glacé d'effroi et j'ai senti encore plus vivement mes craintes et ma douleur, cependant cela n'a pas eu de suites et je suis un peu plus tranquille sans cependant espérer davantage, car je ne vois cette accusation que comme un moyen de commencer son procès pour lequel je suis sure qu'il n'y a pas de preuves, mais a quoi cela sert-il avec des scélérats, qui en font quand ils n'en ont pas. Je ne vis que d'inquiétudes et de craintes, elles se renouvellent tous les jours, mais soyes tranquile depuis longtems je suis prépare a tout et il me semble que je recevrois la plus affreuse des nouvelles avec tranquilité, c'est un état affreux, et je fais ce que je peux pour supporter, je pense a mes amis et je tache de me consoler par la certitude de leur amitié » \
Mais c'était déjà trop tard — pour Michonis, pour Ribbes, pour Craufurd — comme pour tout le monde. Marie- Antoinette allait déjà au-devant de la mort.
La Reine est en prison, abandonnée à elle-même, isolée du monde extérieur et entourée d'un peuple dont la haine s'est accumulée au cours des années et qui réclame réparation de crimes imaginaires. Les privations et les soucis ont creusé ses traits, ses cheveux sont blancs, les larmes lui ont fermé un œil.
De temps à autre un audacieux réussit à pénétrer dans sa prison. Une fois c'est un Anglais, qui paie le gardien pour avoir la permission de porter une cruche d'eau dans la cellule de la Reine ; une autre fois c'est un fidèle de Versailles, ayant autrefois servi de crible aux railleries des amis de la Reine, qui, bravant les dangers, pénétra chez elle avec un bouquet d'œillets, cachant un billet, où il esquissait un projet de fuite. Mais, en le voyant, Marie- Antoinette fut si bouleversée, qu'elle laissa tomber le bouquet de fleurs et n'eut le temps que de lui souffler de se sauver précipitamment.
Fersen ne semble pas avoir eu connaissance d'avance
1. Une version quelque peu différente de ces quatre lettres a été publiée par M. de Heidenstam.
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de ces tentatives d'entrer en contact avec la Reine. Elles ne servaient du reste à rien. Marie-Antoinette ne pouvait pas échanger un mot ni entrer en relations avec personne. Et puis, elle ne voulait pas s'enfuir, abandonner ses enfants et compromettre ses amis.
Mais elle semblait malgré tout pendant les premiers mois après la mort de Louis XVI garder quelque espoir. Elle croyait encore à un changement de la situation — peut-être avait-elle eu connaissance des victoires alliées. Nous avons un billet de sa main à Jarjayes, écrit en juin 1793, après sa mort remis à Fersen qui le reproduit dans son Journal :
« Je désire écrivait Jarjayes, que vous découvriez ce qu'est devenu mon ancien ami Mr de Mercy qui m'a quitté depuis environ trois ans et à qui j'ai confié tous mes trésors tant en bijoux qu'en papiers. Vous devez vous souvenir qu'un satrape de Sibérie lui porta les derniers dans l'hiver — il faut que vous vous assuriez sans vous compromettre de l'endroit ou sont enfouis ces objets pour m'en parier au moment ou la grande éclipse sera passée et ou les planètes par leur reunion reprendront leurs cours ordinaire. Si M de Mercy vous étoit trop difficile à trouver, Mr de F... pourra vous donner des renseignements certains... » Il m'envoyoit aussi, ajoute Fersen, la copie d'un autre billet que joins ici qui prouve la confiance de la malheureuse Reine en lui. Je compte en parler a M de Mercy et faire tout pour cet homme, mais je voudrois que mon affaire fut finie auparavant. Il mande au Cte de Mercy que c'est a sa femme restée en France que la Reine a fait remettre a Livry par un de ses défenseurs officieux une natte de ses cheveux et un anneau » \
Dans l'impossibilité de pouvoir agir, Fersen s'enfonçait de plus en plus dans la mélancolie. Tout concourait à augmenter son pessimisme. Le Journal Intime reûète fidèlement son état d'esprit pendant ces jours :