Inédit
tion, nous causerions ensemble du passé, et comme elle connoit tout ce que je connois, nous pourrions parler de tout. »
Eleonore 1 C'était sa seule consolation. Elle mêlait ses larmes aux siennes, c'est dans ses bras qu'il trouvait l'oubli passager de sa douleur. Et, pourtant, il se rendait bien compte qu'Eléonore, M^e Sullivan, ne lui ferait jamais oublier celle qu'il venait de perdre. Il écrit dans son Journal:
« Je voudrois recueillir sur cette grande et infortunée princesse que j'aimerois toutte ma vie, les détails les plus minutieux, tout d'elle m'est précieux. Oh, combien je me reproche mes torts envers elle et combien je sais à présent que je Taimois. Eleonore ne la remplacera pas dans mon cœur, quelle douceur, quelle tendresse, quelle bonté, quels soins, quel cœur aimant et sensible et délicat. L'autre n'a pas tout cela et cependant je l'aime, je la regarde comme ma seule consolation et sans elle je serois trop malheureux, mais il faut retrouver la bonté de son caractère et son sentiment au travers de mille brusqueries et mille mauvais traitements qui m'affligent et auxquels j'ai de la peine a me faire. Oh, combien mon existence est changée et combien elle me promet peu de bonheur, après avoir été la plus belle au monde et la plus digne d'envie. »
A sa douleur, s'ajouta l'indignation de voir ceux quf devraient être les premiers à honorer la mémoire de Marie- Antoinette porter le deuil de la Reine « d'une manière scandaleuse ». Le 4 novembre, il écrit dans son Journal r.
« L[undi] 4. Assez beau, trais, pluye le soir. Rien de nouveau des armées. Les François portent le deuil d'une Reine dont ils avoient du baiser les pas et dont ils devroient adorer les cendres, d'une manière scandaleuse. Plusieurs sont en petit deuil, d'autres et Mr de Courban, ancien page de la Gr: écurie etoit a la tête, vouloient jouer une comédie et donner un concert au parc pour la fête de Tarchiduc. Ils ont offert 4 loges a Me de Villeroi, qui les a refusées et a demandé a Mr de Metternick, que le spectacle fut défendu. Quelle legeretée et quelle insensibilitée I Misérable et détestable nation, sans caractère, sans énergie et uniquement faitte pour être esclave l
« S[amedi\ 9. A Vienne la mort de la Reine a fait une grande sensation dans la ville mais peu à la cour. »
La monotonie de l'existence à Bruxelles était quelquefois rompue par une visite imprévue. Le 22 novembre, il note :
« Goguelat arrive je fus bien aise de voire quelque un aussi attaché à la malheureuse Princesse que je ne puis trop regretter. »
La mission de Fersen à Bruxelles était maintenant finie. Marie-Antoinette n'était plus — l'heure pour Fersen de rentrer en Suède semblait sonnée. Et, pourtant, il s'y refusait. Il avait été trop longtemps absent de sa patrie — qui l'y comprendrait ? Il y avait bien sa sœur Sophie, mais elle n'avait pas vécu la même vie que son frère et, malgré toutes les confidences échangées dans leur correspondance, elle n'avait vraiment rien connu ni de son bonheur et ni de ses malheurs de ces dernières années. Et, puis, elle n'avait jamais vu Marie-Antoinette.
Son vieux père lui écrivait lettre sur lettre, le suppliant de rentrer en Suède, car il sentait ses forces décliner de plus en plus. Il faisait appel à l'amour filial d'Axel, lui parlant de sa solitude et de son amour paternel, mais Axel enregistrait ses lettres dans son Journal comme un fait quelconque, presque sans y ajouter de commentaires.
Novembre,
« D[imanche] 24. Tems gris, froid. Il y eut cour le matin et rien de nouveau. Je reçus une lettre de mon Père, qui me presse de revenir et croit qu'a présent je ne dois plus avoir rien qui m'arrête, cela me fit de la peine. J'ai tant de peine à le refuser; et je suis si fort combattu sur le parti que je prendrai. Renoncer a mon pays est une chose terrible et cependant je n'y serai jamais heureux, j'ai trop pris l'habitude des autres et de la manière d'y vivre.
« L[undi] 25. Reçus une lettre de mon père, qui me fit de la peine. Il me presse de revenir, puisque je ne puis a présent avoir de raisons pour rester. Helas, je suis bien malheureux de les avoir perdus, et je le serois encore beaucoup d'être obligé
LA CATASTROPHE
de rester en Suède. Je ne puis m'y accoutumer et El[eonore] m'est nécessaire. J'ai besoin d'avoir une compagne et d'être soigné et ou en trouverai-je une plus assortie pour moi. Elle connoit tout ce que je connois, et nous nous sommes connus dans le moment le plus intéressant de ma vie. ^
L'année 1793 tirait péniblement et tristement vers sa fin. Fersen ne vivait plus que pour son deuil.
« Ma chère et bonne et tendre Sophie » écrit-il dans une lettre datée seulement « ce 17 ». « Taube vous dis sans doute touttes les nouvelles je ne vous en parle pas c'est dailleurs un tourment pour moi de m'en occuper, elles m'intéressent si peu a présent. Le seul objet de mon intérêt n'existe plus, lui seul reunissoit tout pour moi et c'est a présent que je sens bien combien je lui etois véritablement attaché il ne cesse de m'occuper, son image me suit et me suivra sans cesse et partout je n'aime qu'a en parler a me rappeler les beaux moments de ma vie helas il ne m'en reste que le souvenir mais je le conserverai et celui la ne me quittera qu'avec la vie J'ai donne commission d'acheter a Paris tout ce qu'on pourroit trouver d'elle, tout ce que j'en ai est sacré pour moi ce sont des reliques qui seront sans cesse l'objet de mon admiration constante. Mais ma chère amie, soyes tranqjail ma douleur a présent est calme elle est douce et ma santé n'en est pomt affectée elle est affaiblie par tout ce que j'ai éprouve depuis trois ou 4 ans mais elle ne demande que du soin et je la soigne. L'espoir le désir et le besoin de la vengeance la soutient et me fait aimer encore, et puis mes amis je me conserve pour eux et pour ma Sophie. Aimésmoi je le mérite et plaignés-moi » ^.
Toutes ses lettres reflètent la même tristesse, la même lassitude.
« Tout ce que j'ai perdu et que ^e pleurerai toute ma vie » écrit-il à sa sœur dans une lettre, datée «ce 11 », «m'est sans cesse présent à la mémoire et a rendu cette existence bien malheureuse, mais soyes tranquille, ma chère Sophie, ma santé y résiste j'en prends soin elle n'est que dérangée sans qu'il y ait rien a craindre. J'aurois ete bien plus heureux de périr le