CHAPITRE VII
LE SOUVENIR
Après la mort de Marie-Antoinette on retrouve à plusieurs reprises dans le Journal Intime et dans les lettres de Fersen une phrase comme celle-ci « Que ne suis-je pas mort à ses côtés » « Que n'ai-je pas péri le 20 juin I » Fersen se disait, que s'il eût accompagné la famille royale jusqu'à Varennes et eût été arrêté avec elle, il n'aurait pas échappé à la mort et aurait peut-être été lynché par une foule en délire. Le destin comble parfois nos vœux, mais rarement comme nous l'eussions souhaité. Fersen dut attendre un autre 20 juin : la populace le lyncha dans ce Stockholm même qui l'avait vu naître, cette ville, dans laquelle, on ne sait par suite de quel pressentiment, il eut tant de peine à se fixer.
Fersen fut assassiné le 20 juin 1810. Près de dix-sept ans s'étaient écoulés alors depuis la mort de Marie-Antoinette. ^ Pendant les années qui suivirent la mort de la Reine, l'existence de Fersen connut des hauts et des bas, des victoires et des défaites. Il vécut plusieurs années éloigné des affaires politiques, un émigré entre mille derrière le front, et devint plus tard en Suède un des plus hauts dignitaires du royaume. Il fit de nouvelles connaissances, fréquenta des pays et des milieux divers, aima de nombreuses femmes •et en fut aimé de bien plus d'autres. Son Journal intime pendant ces années nous retrace non seulement les suites de ses relations avec M^^ Sullivan, qu'il eut un moment
LE SOUVENIR
rintention d'épouser, mais encore ses liaisons avec d'autres femmes qu'il rencontre — parmi lesquelles une anibassadrice d'Espagne, une duchesse russe, une ambassadrice de Russie, et une princesse allemande.
Mais au mUieu de toutes ces conquêtes féminines, Fersen portait dans son cœur le souvenir de Marie-Antoinette. Son image était toujours présent à son esprit. Marie-Antoinette devint pour lui ce que la postérité a fait d elle : l'aventure romanesque de sa jeunesse qui jetait son éclat brillant sur les revers, les malheurs et les fatigues de sa vie quotidienne, un rêve, un mirage, mais combien vivant, combien réel I Elle avait une place à part dans son cœur, elle hantait ses pensées, son souvenir ne l'abandonnait
jamais. ^ . ^„
Pour Fersen, Marie-Antoinette demeura toujours Elle,
qu'il ne faut pas confondre avec El — comme il appelle
Eleonore Sullivan — ou avec d'autres femmes, quelles
que fussent les relations qui le lièrent à celles-ci.
Du vivant de la Reine, il avait dans son JournaZ toujours été avare de détails sur Marie-Antoinette. Plus tard, abandonné à ses larmes et ses regrets, il ne fut guère plus explicite et exprima ses sentiments en peu de mots. Mais les notes qu'il a laissées sont expressives et éclairent mieux que ne font celles qu'il avait prises de son vivant, leur amitié. Tant qu'elle vivait elle demeura pour lui, en dépit de leur intimité et leur amitié, et quelle que fut la manière dont il l'appela, la Reine de France. La ditTérence de rang, momentanément ignorée aux jours de plaisirs et des fêtes, et qu'effacèrent un peu les confiantes relations dans le malheur, disparut complètement avec la mort de Marie-Antoinette. Elle n'était plus alors pour lui que la femme qui lui avait voué le grand amour de sa vie.
Nous reproduisons sans commentaires ces notes posthumes, accompagnées de lettres adressées à Taube et à Sophie. Nous rappellerons seulement l'époque étales circonstances dans lesquelles, ces notes furent prises .
1. Toutes les lettres et notes publiées dans ce chapitre sont
inédites.
Fersen resta à Bruxelles jusqu'à Tautomne 1794 La nouvelle conquête de la Belgique par les Français Tobligea ainsi que ses amis, à s'enfuir de nouveau. 11 s'établit à Francfort. Le feld-maréchal Fersen était mort le 24 février 1794 et Axel rentra au mois d'octobre de la même année en Suède pour prendre possession de l'héritage paternel : une fortune considérable avec plusieurs grandes propriétés foncières.
Le Journal Intime.
Janvier 1794.
« Me7\credi] 8. ... Ah, je sens bien tous les jours combien j'ai perdu en Elle et combien elle etoit parfaitte en tout. Jamais il n'y a eu et il n'y aura de femmes comme Elle.
¥ V[endredi] 17. ... Cela prouve que presque tous les honunes jugent par les événements et qu'il faut des succès. Je l'avois déjà éprouve en 1791. Quelle différence pour moi, si Bouille ji'avoit pas manqué sa besogne.
« M[ardi] 21. un M : r Bury, françoîs d'origine, major ches nous dans le Rgt de Darlékarîie ayant bien servi dans la dernière guerre, me vint voire, il avoit ete en Italie et devoit se rendre a Toulon avec les artgl : au moment de l'évacuation il passoit avec un de leurs couriers pr aller en Angi : et de la en Vendée, il m'apporta une lettre de M. de Jarjayes ^, qui ne
1. Cette lettre qui se trouve à Stafsund était ainsi conçue : A Turin le 14 juin 1793.
« J'ai cherché vainement jusqu'à ce jour à m'acquiter d'une commission auprès de vous dont j'ai été chargé a mon départ de pari3 a la fin du mois d'avril dernier.
Mon séjour a turin, ou je suis venu demander du service au Roi de Sardaignc m'a mis a portée de faire usage du couvert de l'envoyé extraordinaire d'angleterre pour écrire a votre ami Mr Crafford, et J'en proffite pour le prier de vous adresser cette lettre.
J'attendrai votre réponse avant de vous faire passer ce que je dois remettre afin que vous puissie le recevoir d'une manière sure.
La pei sonne de qui je tiens cette commission jouissoit d'une asses bonne santé au moment ou je suis parti.
De jarjayes
colonel dans l'état major gênerai de S. M. le Roi de Sardaigne. »
LE SOUVENIR
me disoit pas tout ce que j'esperois, il m'envoyoit seulement un fragment de lettre de la Rfeine] à lui dont voici la copie c'etoit écrit par elle-même,
« Vous ne pouves pas douter du regret que j'éprouve de vous voir partir, mais je sens vos raisons et votre zèle et votre attachement se montre encore d'une manière bien touchante pour nous, nous avons fort approuve ce qu'on nous dit de votre part, vous en voyez la preuve, par ce qu'on vous remettra il est essentiel de recommander aux personnes que vous allez trouver le plus grand secret, j'ai cru même devoir me reserver de dire un jour moi-même le nom de t... pour vous éviter toutte question sur cela et que vous puissiez dire que vous l'ignorez. Quand vous serez en lieu de sûreté, je voudrois bien que vous puissiez donner de mes nouvelles à mon grand ami, qui est venu l'année dernière me voir^, je ne sais ou il est, mais ou M. Gogfuelat] ou Mr Crawford que je crois à Londres pourront VOU5 l'indiquer, je n'ose pas écrire, mais voila l'empreinte de ma devise. Mandés en l'envoyant que la personne a qui elle appartient sent que jamais elle a ete plus vrai ».
« Cette devise etoit un cachet portant un pigeon volant avec ia devise Tutio a ie mi guida. Son idée avoit ete dans le tems de prendre mes armes et on avoit pris [le] poisson volant pour un oiseau. L'empreinte etoit sur un morceau de carte, malheureusement la chaleur en avoit absolument effacé l'empreinte. Je le conserve maigre cela précieusement dans ma casette avec la copie du billet et le dessein de cachet. Mr de Jarjayes me parloit aussi de deux reconnaissances, montant a 150.000 livres qui sont chez un marchand a Bruxelles et que la R(eine] a donne a sa femme pour être retirées, mais il ne savoit pas le nom du marchand et me prie de m'en informer. Je n'en sais rien non plus et je n'en connais pas. Il ne me mande aucun détail et je compte lui écrire pour les savoir tous. Mon ame fut vivement occupée par le souvenir de l'anniversaire du massacre de Louis XVI. C'est un souvenir qui ne s'en effacera jamais. »
Lettre à Sophie, 2 février 1794.
4 ... J'avois oublie de vous mander, ma chère amie, que Crauford est ici depuis le mois de septembre, mon esprit etoit déjà