L'époque de la visite clandestine de Fersen
18 et mille bêtises de ce genre avec le ton et la manière la plus ignoble et la plus embarasée. Je voulus lui faire quelques observations en intéressant son cœur et sa générosité, mais on lui avoit fait sa leçon de la loi, qu'il ne pouvoit enfreindre et de la majorité qu'il falloit attendre et comme un écolier il ne sortoit pas de son thème. Je ne voulus pas alors demander a m'adresser a Madame de peur qu'un refus ne m'ote le moyen que je compte employer de lui écrire et de lui demander son consentement et son intercession auprès de l'Empereur pour le remboursement de Meds de Steglemann et de Korff. Je n'etois indécis que sur le moment et je m en voulois bien d'avoir trop compté sur la promesse de rimp. de Russie et de ne pas avoir eu la précaution de m'assurer si elle avoit donne des ordres a son ambassadeur. Tout seroit probablement terminé, si je les avois eu et il me faudra a présent les attendre, ce qui me contrarie fort, car je languis de retrouver ma vie tranquille de Franckfurt. Monseigneur Albani qui etoit venu ici porter les langes pour le dernier enfant de l'Emp : et qui retournoit a Rome demanda et obtint de voire Madame. Il resta 1 /2 h avec elle et fut enchanté de son esprit et de sa manière de causer, qu'il trouva au dessus de son âge, lui ajant parlé de Rome et de choses qui s'y sont passées et quil lui etoit possible d'ignorer.»
Lettre à Taube, Vienne 24 F[évrie]r 1796.
« Dans les beaux jours de la France un escompte du dévouement et d'attachement comme la leur [les deux pauvres femmes] envers un souverain quelconque de la maison de Bourbon auroit ete autrement recompensé que par la misère, surtout quand il ne s'agit que d'une restitution de 263 mille livres ou bien de la rente de 5 pour cent. »
Le Journal Intime,
I V[endredi] 26. On croyoit savoir par Tinterieur que Madame se trou voit très malheureuse, qu'elle ne faisoit que pleurer ; en effet jusqu'à présent elle n'a fait que changer de prison.
« S[amedi] 27. Le Pce Rosenberg grand chambellan et fort attaché à la feue Reine de France, avoit eu la permission de voire Madame, il en etoit sorti enchanté et la suite de cette visite a ete que M^ de Guiche a ete avertie par M® Chanclos qu'elle verroit Madame en particulier avant de la voire au cercle. On craint sans
LE SOUVENIR
doute que Madame ne soit trop touchée en revoyant ces anciennes connoissances. Cela me décida a demander aussi a la voir^, car on en a peut-être l'envie et a coup sur on ne me l'offrira pas et moi j'en serois fort heureux. Je parlai au C*e Rosom[ovsky] de mes projets d'écrire a Madame pour mon affaire. Il fut entièrement de mon avis et trouva comme moi qu'il avoit ete bien fait de n'en pas parler à l'Empfereur], mais de lui en écrire en même tems.
D{imanc.he\ 28. Beau, très froid, il augmentoit tous les jours. Madame m'a reconnu le jour ou j'ai ete la \oire, M® Chanclos a remarqué qu'elle a rougie en me voyant — je m'en etois apperçu — elle a dit ensuite qu'elle ne m'avoit pas vue depuis le moment ou je l'avois mise en voiture et elle a pleurée. On assure que M® Chanclos s'est beaucoup attachée a elle et que Madame a pris confiance en elle. »
Lettre à Tauhe, Vienne le 2 mars 1796.
<( Dimanche tout le monde verra Madame, il y aura une grande foule j'irai aussi ce jour la. J'ai appris qu'elle m'a fort bien reconnue, qu'elle avoit beaucoup pleurée en rentrant ches elle et m'avoit dit, qu'elle ne m'avoit pas vu depuis le jour ou je la pris aux Thuilleries pour la mettre en voiture. Le nonce Albani qui retourne a Rome a obtenu de la voire, il la trouvée très aimable et spirituelle, ses manières, dit-il, sont nobles, aisées et polies, elle lui a beaucoup parlé de Mesdames et de différents événements qui se sont passés a Rome. Au bout de trois quart d'heures il en est sorti enchanté de sa conversation. Le prince Rosenberg, gd chambellan, qui a eu l'avantage de lui faire sa cour en dit la même chose et tous ceux qui l'approchent ne peuvent s'empêcher de s'attacher a cette princesse si intéressante par ses malheurs. »
Lettre à Sophie, Vienne 5 mars 1796.
« C'est demain que Madame reçoit toute la ville, on dit qu'elle en est très embarrassée, et cela n'est pas extraordinaire, après tant d'années en prison. Vous concevez aisément ce que j'éprouverai en la voyant. »
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Le Journal Intime.
Mars.
« D[imanche] 6 . A 11 1 /2 h : on se rendit a la cour. Il y avoit une foule de monde, tous rassemblés dans une très grande salle. L'Emp rimpe: et toutte la famille en revenant de la messe la traversèrent pour aller ches Madme qui les rencontra a la porte. Il y avoit une foule et ils avoient de la peine a passer. L'Impératrice présenta à Madame les Ambces de Russie et de Venise et quelques autres femmes et fit une tournée parmi les femmes. Elle les ramena a la porte et le Cte Dietrichstein, frère du Gd ecuyer, qui fit le service de gd chambellan lui présenta les ministres Etrangers et les hommes, la gde Maitresse les femmes, ce qui fut très difficile a cause do la foule et du peu de decense et de politesse qui y regnoit, car il falloit faire le coup de poing a tout moment et il n'y avoit ni ordre ni dignité et personne n'estoit a sa place, car personne n'en avoit et tout doit pele-mele. Madame fut étonnante et tout le monde fut enchanté de son maintien de sa grâce et de sa figure, qui est très bien sans être belle. Elle fut un peu embarassée au commencement, mais se remit d'abord en sortant. Elle chercha dans la foule comme feue sa mère des gens de connoissance et m'ajant vue elle me salua. Quand l'ambassadeur de Naples lui présenta le Duc de Guiche, La Vaupallière et les autres François elle fut très émue et se hatoit de les nommer d'avance. En voyant M^ d'Audenarde elle la nomma, quand je lui eus ete nommé en passant devant moi elle me dit d'un ton très aimable Je suis bien aise de vous voire en sûreté. Elle dit à M® de Kolowrat, qu'on lui avoit dit, qu'elle avoit donnée des bals charmants cet hiver. Elle dit aussi quelque chose au M: al Clairfait que je ne pus entendre, mais tout le monde en fut enchante et étonné. Quelle différence d'elle a loutte sa famille, elle les éclipsoit tous par sa figure et ses manières. J'en éprouvai une véritable jouissance, mais j'eus plus de 20 fois les larmes aux yeux de plaisir et de peine et je fus charmé de rentrer ches moi. Le soir on la fit aller au théâtre malgré elle, mais l'Empereur le lui demanda en lui disant que le public s'y attendoit. Elle fut dans la loge des Archiduchesses et fut extrêmement applaudie on cria beaucoup vivat. M® de Guiche la vit en particuher après le diner, mais M^ de Chanclos y etoit et elle fut très geneé. Elle lui parla avec sensibihté et reconnoissance de la Duchesse de Polignac et demanda des nouvelles de toutte la famille, des enfants de M® de Guiche et de touttes ses connoissances. Elle dit qu'elle avoit etee bien aise de me revoir et qu'elle m'avoit quittée dans un moment bien
LE SOUVENIR
<îritique et qu'elle n'oublieroit jamais. Elle ne resta au spectacle que pendant la pièce, car dans le ballet de Zephir et Flore Mr Vul- «ani pour danser est habillé trop nud et les Archiduchesses ne restent pas.»
Lettre à Taube.
Vienne 9 mars [1776J.
« Je mande aujourd'hui a ma mère les détails de la journée de Dimanche ou Madame a vue du monde pour la première fois €t je la prie de vous les communiquer, elle a eu un succès complet ^t tout le monde en a ete dans l'enchantement et dans l'admiration. Elle avoit la noblesse, les grâces, et le maintien de sa mère, et tout ce qu'elle a dit etoit poli et obhgeant. Elle m'a appercu dans la foule en entrant dans sa chambre et m'a salue et après lui avoir ete présenté elle m'a dit d'un ton charmant et avec sensibileté. Je suis bien aise de vous revoire et d'avoir scu que vous etiés en sûreté. Nous fumes tous les deux extrêmement touchés. Heureusement je n'eus pas le tems de repondre car j'y aurois eu de la peine. Ses succès me firent un grand plaisir mais sa vue renouvella tous mes regrets et rapella des souvenirs qui m'alîecterent vivement. J'espère la revoire encore plusieurs fois.
« Il n'y a encore rien de décidé... pour mes affaires, on ne refuse rien, mais on veut seulement différer sans prendre d'engagement positif. J'y consens pour moi mais je voudrois que mes pauvres vieilles femmes fussent remboursées, sans cela elles meurent de faim et il seroit trop dur que je dusse encore les nourrir. »
Le Journal Intimi\
« V[endredi] 11. Diné et soupe chés Razom :. Il avoit été faire sa cour le matin a Madame, car on la voyoit a présent quand on le faisoit demander comme les autres Archiduchesses. Il avoit ete enchante de l'aisance de ses manières et de sa conversation, le Cte de Wilcheck qui l'avoit vue avant de partir pour Milan de même. Elle lui avoit parlé de cette ville et de l'Italie comme si elle y avoit ete. »
Lettre à Sophie.
12 mars 1796.
« Cette intéressante Princesse a étonnée et charmée tout le monde par ses grâces et son maintien plusieurs personnes l'on vue
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depuis en particulier et ils sont tous d'accord sur sa noblesse, et l'aisance de ses manières et sur ses grâces et l'amabilité de son esprit. Sa conversation est celle d'une personne instruite et qui auroit vécue dans le monde, elle sait parler à chacun des choses qui peuvent l'intéresser ou qu'il est apporté de savoir et trouve toujours le moyen de dire une chose obligeante. Plusieurs des ministres étrangers ont ete lui faire leur cour et j'espère dans quelques jours avoir aussi ce bonheur. Je ne vous parle pas ma chère amie de tout ce que mon cœur a éprouvé de peines et de plaisirs en voyant ce dernier reste de ceux auxquels j'avais voué tant d'attachement, mais le votre le sent assés. Je jouissois de la voire et de ses succès, mais sa vue en me retraçant de douloureux souvenirs augmentoit encore tous mes regrets et le sentiment de tout ce que j'ai perdu. »
Le Journal Intime,
« Mer[credi] 16. L'Ambassadrice de Russie eut une audience de Madame ; elle en fut enchantée. Celle de Venise et plusieurs autres hommes et femmes qui avoient demandés à la voire y avoient ete et elle voyoit presque tous les jours quelqu'un ; tous en etoient dans l'admiration, et elle gagne beaucoup a être vue.
« V[endredi\ 18. Il y avoit grand monde au Prater ; c'est la promenade actuelle on ne va que la et un Viennois se croiroit perdu s'il avoit passé un jour sans y aller. J'allois ordinairement sur le chemin pour voir le monde et les équipages ; il y en a de très jolis, mais celui de l'Empereur se distingue par sa mesquinerie. Il est avec l'Impératrice dans une petit siège de drap verd tout passé. C'est absolument l'équipage d'un marchand épicier. »
Lettre à Taube, Vienne le 23 mars 1796.
« Mes affaires ne sont pas terminées encore et cela me désole. je serois bien heureux si je pouvois les terminer comme vous me le dites, mais il faudra pour ce qui m'est personnel que j'attende que Madame soit majeure et qu'elle puisse décider elle même. J'y consens et je ne travaille plus qu'a obtenir pour M™® de Korff un remboursement ou le payement des intérêts. Voila mon ami comment les souverains font cas de l'attachement qu'on témoigne à leurs pareils,' et je ne suis pas étonné qu'on ne les serve pas, ou qu'on ne les serve que par intérêt, puisque ceux qui font le contraire sont exposés a mourir de faim. C'est une mauvaise politique surtout dans le siècle ou nous vivons.
LE SOUVENIR
« Ma mère vous dira combien Madame a du succès. Les ministres Etrangers furent en corps chés elle Dimanche. Ils avoient demandés séparément a la voire mais en témoignant le désir que ce fut a la même heure. Elle dit a chacun ce qu'elle falloit et y mit une nuance qui les étonna. On vit qu'elle a bien profitée des leçons, de sa trop malheureuse mère. »
Le Journal Intime.
<!.D[imanche] 27. J'avois demandé a voir Madame, et j'en avois écrit a M® La Cesse de Chanclos il y avoit trois jours. Le matin elle me fit dire, car elle n'écrit a personne, que je pouvois venir a 12 1 /2. Le Duc de Guiche avoit la même heure. L'Ambassadrice toujours bonne et aimable, que je trouvai chez M® de Guiche, crut que nous serions seuls. Je n'en crus rien et eut raison. On nous fit entrer d'abord, il y avoit un cercle de 16 à 17 personnes, tant d'hommes que femmes, tous assis. Madame etoit sur un sopha. Les hommes se levèrent et restèrent debout, elle causoit a merveille et sans embaras avec chacun et souvent la conversation etoit plus générale. »
« Elle parla au Duc de Guiche de ses enfants, a moi de la Suéde et du jeune Roi, de son mariage, sa majorité etc. etc., le tout avec grâce et esprit. Son visage s'anime ( i parlant et elle s'embellit ^alors, son teint est superbe, mais elle a moins de sa mère que de la famille Bourbon, et j'aurois voulu le contraire. Ce cercle dura 3 /4 d'heure, elle se leva et nous sortîmes. Je remarquai en elle beaucoup d'embaras vis à vis du Duc de Guiche et de moi de nous voire de cette manière. Elle me regardoit souvent, mais Me Chanclos etoit attentive a tous ses mouvements, on dit que cette Comtesse lui est fort attachée et que Madame l'aime et qu'elle le mérite, mais elle a sans doute des ordres. La chambre ou Madame recevoit etoit la chambre a coucher de Joseph, ou il est mort. Dans l'antichambre etoit le chien de Madame, c'est un espèce d'epagneul rouge et blanc. Il avoit ete a son frère et son compagnon de malheure ; a la mort de ce Prince le chien fut oublié mais son instinct le mena a l'appartement de Madame, ou il resta a la porte jusqu'à ce qu'il y put entrer. Madame qui ignorait la mort de son frère reconnut le chien et le garda croyant qu'il s'étoit égaré. Je ne la crois pas heureuse et on dit que dans son intérieur elle pleure souvent. Elle est en effet trop raisonnable et trop grande pour être traitée ainsi en enfant et ne pas voire qui €lle veut, surtout de ceux qu'elle a connue et avec qui elle pourroit parler des choses qui l'intéressent. >
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« On ne permet au Duc de Guiche et a moi de la voire qu*eft public et un M de Plaisel, lieut: des Gardes du Corps, une bete tout a fait insignifiant, qu'elle ne connoit pas, et lui a accordé une audience particulière de 3-4 heure. »
Lettre à Taube.
30 mars 1796.
« J'ai vu Madame Dimanche, mais c'etoit comme la première fois en publique ce qui a fort diminue le plaisir que j*en ai éprouvé, qui auroit bien plus grand si j'avois pu lui parler. Je commence a croire qu'on ne me l'accordera pas, nous étions 15 à 20 personnes ches elle, et sa conversation fut remplie de grâce et d'esprit. Tout le monde en fut enchanté... Mes affaires ne sont pas encore terminées, et j'en suis bien fâché, car j'attends impatiemment le moment de partir d'ici. La décision de ce qui m'est personnel est remis a la majorité de Madame, qui prononcera alors, mais je travaille a faire rembourser ces pauvres femmes qui mourront de faim en attendant. »
Le Journal Intime.
Avril.
« S[amedi] 2. Je rencontrai Madame le matin a la promenade elle me reconnut et me salua avec affabilité. » ^
Lettre à Taube.
6 avril 1796.
« Mes affaires avancent et j'espère bientôt les terminer, ce qui me regarde personnellement sera différé encore, jusqu'à ce que Madame a sa majorité puisse en décider et disposer du dépôt qui lui sera remis, mais j'ai lieu de croire que Mesdes de Stegelmann et de Korff jouiront en attendant de l'intérêt de leur argent, et ce n'est plus depuis quelque tems que pour elles que je plaide, je serai bien heureux quand j'aurai obtenu cela. Mon exemple et le leur n'est pas encourageant pour ceux qui se dévouent a servir les princes et cependant je sens que si j'avois a recommencer je m'y sacrifierois encore. Tant pis pour eux s'ils savent si mal recompenser ou plutôt rendre justice, car ce que je demande n'est que ce qui m'est du. J'abandonne le reste quoique le tout m'ait ete légué. »
LE SOUVENIR
Le Journal Intime.
Avril.
« S[amedi] 9. Madame voyoit souvent du monde, ceux qui demandoient a la voire, et tous en sortoient enchantés et étonnés de sa manière et de sa conversation. »
Lettre à Taube.
20 avril 1796.
« Madame continue toujours a voire du monde mais je ne l'ai point vue en particulier, et je ne sais si je l'obtiendrai. Je ne reçois pas même de réponse aux lettres gue je lui écris. »
Le Journal Intime.
Mai.
« L[undi] 2. Diné chez l'Archidsse Marie Christine, soupe chez le Chev Eden : C'etoit la première fois que je dinois chez L'Arch:esse ; tous les émigrés y etoient elle ne causa que très peu avec moi et rien que ce que la simple politesse exigeoit, et je ne puis me louer en rien de ses manières pour moi ; elles ont a peine ete polies, mais tant pis pour elle.
« L[undi] 9. Je fus très affligé de ce que M^' de Chanclos m'avoit dit de son caractère.
« J[eudi] 12. Comme je ne recevois aucune réponse de M:me Chanclos je lui écrivis la lettre dont voici la minute pour la lui envoyer le lendemain matin. Je voulois du moins voire Madame et peut-être que ma vue lui rapelleroit un peu ses devoirs. »
Lettre à Taube.
Vienne le II mai 1796.
« Il n'y a encore rien de terminé, j'en attends le moment avec la dernière impatience, mais il est difficile de n'en pas prendre beaucoup quand on voit une affaire aussi simple, aussi claire et aussi juste traînée en longueur avec autant de mauvaise grâce. J'en suis excédé d'ennui, et je ne m'étonne plus qu'on ne s'attache pas a ses maîtres et qu'on préfère le parti contraire, quand on voit ceux qui se sont dévoués pour eux si mal recompensés et si méconnus. ^
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LE SOUVENIR
Lettre à Sophie.
14 may 1796.
« Nous voila déjà au 1 4 may et je suis encore ici, ma chère Sophie, vous concevez aisément combien j'en suis contrarié et ennuyé, mon impatience est extrême et augmente de jour en jour. La belle saison arrive a grands pas et je voudrois déjà être tranquillement dans Tendroit ou je compte passer l'ete. Joignez a tout cela le chagrin de traiter des affaires qui me rappellent sans cesse des personnes et une époque affligeante et d'éprouver encore mille désagréments dans une chose aussi juste. J'en suis vraiment excédé et il faut du courage et de la vertu pour ne pas tout abandonner, quelquefois la patience m'échappe et j'en ai l'envie et s'il n'etoit question que de moi il y a longtems que cela seroit fait, mais comme c'est pour ces dames et qu'il s'agit de leur existence, il faut tenir bon et j'y suis bien décidé, mais il m'en coûte beaucoup. »
Lettre à Taube. ,
Vienne Ze 18 may 1796.
« Mes tristes affaires ne sont pas encore terminées et il faut une patience d'ange pour ne pas la perdre a touttes les lenteurs et les difficultés que j'éprouve. J'en suis bien dégoûté, je vous assure et souvent je ne m'étonne pas tant qu'on soit démocrate, il y a plus a gagner. Je n'ai pas vu Madame en particulier et je doute que je l'obtienne. C'est une privation de plus et un regret mais j'y- suis accoutumé. Mais je ne m'en étonne pas car tout ce qui a rapport a ces malheureux souverains est oublié, il est juste que mon dévouement le soit aussi, d
LelJournal Intime,
m J[eudi] 19. Madame vit beaucoup de monde chés elle, je n'y fus pas apellé, cela est choquant, mais j'en suis fâché a cause du retard de mon affaire, car du reste il m'est égal que Madame me distingue ou non. Tous les François qui l'avoient [vue] et qui sont tous ceux qui sont ici en avoient ete extrêmement mécontents. Elle n*a parlé a aucun et a demandé a Mr de St Priest s'il alloit souvent au Prater. Ils commencent a savoir qu'elle a un préjugé contre les émigrés, qui ont causés la perte de ses parents et qui agissoient avec les Princes sans avoir égard a eux ; ils sont tous décidés a n'y plus retourner. »
Lettre à Taube, Vienne le 25 may 1796.
« Mes affaires ici vont mal, mon cher ami, après 4 mois de sollicitations on veut me contenter en me donnant 1000 ducats pour ces dames et on renvoyé la décision a la majorité de Madame, qui alors décidera elle même. Je n'ai pu la voire en particulier ni lui parler et je ne puis même a présent la voire en public, car je l'ai demandé et elle a vue deux fois du monde sans que j'y ai ete apellé. Je vais tenter encore un dernier effort de concert avec l'Amb: de Russie, si cela ne produit rien il faudra que je m'en aille et que j'attende la majorité de Madame pour terminer cette affaire. Toutte la famille Impériale est a présent a la campagne ce qui rend la chose encore plus difficile. Je suis au desespoir de tout ce que j'ai éprouvé et je vois qu'il y a peu de souverains comme ceux que nous avons perdus. »
Lettre à Sophie, 28 may 1796.
«Toujours encore Vienne, ma chère Sophie, et voila 4 mois que j'y suis, cependant j'entrevois a présent le terme de mon séjour mais helas je n'espère pas réussir à tout terminer et on me parait déterminé à renvoyer le tout à la majorité de Madame. Si on persiste je tacherai du moins d'avoir des assurances de Madame et je ferai suivre cette affaire près d'elle, je n'y ai rien négligé : patience, suite, activité, persécutions, j'y ai tout employé et j'ai supporté tous les désagréments d'après cela il est affreux de ne pas réussir mieux, mais à l'Impossible nul n'est tenu... Madame est à la campagne à Schœnbrunn c'est a 1 12 h : de chemin mais la elle ne voit personne et par conséquent je ne la verrai plus. Que dites-vous de cela, ma chère Sophie et devois-je m'attendre a si peu d'égards. Mais rien ne m'étonne ici, heureusement je sais être au dessus de ces choses la. »
Le Journal Intime, Mai,
« M[ardi] 31. J'envoyai a Schœnbrunn les deux lettres a Madame et a la Cesse de Chanclos. Comme elle etoit sortie je ne pus avoir de réponse. Le Duc de Polignac qui partoit le lende-
main pour les terres que l'Impératrice lui avoit données en Ukraine me parla avec amertume de la manière dont Madame 1 avoit traité, il en etoit très affecté et en avoit les larmes aux yeux. Il cherchoit a en deviner la raison. Je ne pus lui dire que cela venoit sûrement de M« Elizabeth qui ne les aimoit pas, et puis de ce que cet enfant a souvent entendue ses parents causer et se plaindre de qu'ils avoient agis avec les princes sans avoir égard a eux, et sans les consulter, mais elle n'a pas assez de discernement pour séparer l'intention du fait et elle les range dans la classe de ceux a qui le Roi, dans son testament pardonne. .►
Lettre à Tauhe.
Vienne ce 1®' Juin 1796.
« Mon affaire est terminée ici, cVst-à-dire qu'on a refusé de la terminer et qu'on l'a renvoyée à la majorité de Madame, car l'Emp : r qui ne se regarde pas comme tuteur de Madame ne veut pas toucher au dépôt qui lui appartient et veut, dit-il, le lui rendre [avec] intérêt. Madame Elle même a fait une démarche près de l'Emp : mais il n'a voulu lui permettre de disposer que de mille Ducats. A présent j'attends seulement un écrit de Madame qui atteste la reconnaissance de la dette et dans l'automne j'irai voire le Roi son oncle, qui est de droit son tuteur, des que l'Emp : r ne s'en est pas chargé pour qu'il autorise Madame a payer ces femmes. Je suis bien las et bien afiligé de tout ce que j'ai éprouvé de désagréable dans cette affaire et tout cela pour ne pas réussir. A présent il n'y a plus rien a faire et j'espère avoir la réponse de Madame en 5 ou 6 jours et pouvoir partir. Je n'en serai pas fâché, je vous assure. »
Lettre à Tauhe. Le 8 Juin 1796.
« J'ai obtenu la décision finale de Madame c'est une promesse vague et qui ne donne pas de grandes suretees, mais je n'aurai pas autre chose et il faut bien s'en contenter, j'en suis bien fâché, j'ai fait tout ce que j'ai pu, la seule ressource qui me reste est celle de parler au Roi son oncle pour voire si je pourrai obtenir quelque chose par lui. J'atten[drai] jusqu'à l'automne pour faire cette démarche. En attendant il se développera peut-être des événements dont je pourrai profiter.»
LE SOUVENIR
Le Journal Intime, Juin.
« J[eudi]9,A 11 h. je montai en voiture et arriva a Melk a 11 h du soir. J'etois bien aise d'avoir quitté Vienne, mais fâché et afiligé d'avoir si mal réussi. L'insensibilité et le peu de noblesse et de générosité et de justice de leur condîuïte m'avoit outré. La conduitte de Madame me choqiioit et m'afïïigeoit, la voire et la retrouver bien pour moi auroit été unx3 grande consolation : le contraire m'etoit pénible.»
Lettre à Tauhe.
Biberack ce 15 Juin 1796.
« Je vous ai écrit, mon cher ami, le 8, et je suis parti de Vienne le lendemain, bien aise de quitter un séjour qui m'a ete sous tant de rapports si désagréable, mais fâche d'avoir si mal réussi dans mes sollicitations pour ces deux femmes, je n'ai pas même obtenu de Madame une promesse ou un engagement un peu positif, quoique j'en ai réitère la demande 3 fois et que j'en ai donné la formule. J'avois espéré un moment, que le projet que j'avois annoncé de m' adresser au Roi son oncle feroit effet, car Madame me fit dire alors, par l'Ev: de Nancy les plus jolies choses du monde pour ces dames et me fit assurer qu'elles s'occuperoit des qu'elle en seroit la maitresse de les payer et qu'en attendant elle renouvelleroit acnuellement un don qui équivaut a peu prés aux intérêts, mais elle me demandoit alors de suspendre touttes mes démarches relatives a cette affaire. J'y consentis mais je demandai que Madame voullut bien m'ecrire ce qu'elle me faisoit dire, et jamais je ne Tai pu obtenir. Je n'ai obtenu qu'une lettre très vague, qui m'est ecritte de sa part par l'Ev: de Nancy, et j'attendrai jusqu'à l'automne pour que ks événements me décident oui ou non a aller voire le Roi. Entre nous, mon ami, j'ai bien mau\aise opinion du cœur de Madame, on m'a assuré qu'elle n'etoit pas gênée dans sa conduitte et elle a d'ailleurs trop de caractère pour se laisser influencer ou gêner a un certain point, mais je crains que tout cela ne vienne d'elle-même, et qu'elle n'ait rien de ses parents, cette idée m'afïlige, mais mile circonstances la confirment, je voudrois pouvoir me la dissimuler, mais je ne le puis et je sais qu'elle a discuté le remboursement de ces dames comme un avocat pour tacher de ne pas payer. Cda est indigne, mais n'en parlés pas, mon ami, et tachons de cacher
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encore ses défauts jusqu'à ce que nous en soyons bien convaincus. Le Cte de St Priest a ete parfait pour moi dans cette occasion et m*a bien aidé, f
Le troisième séjour de Fersen à Francfort fut de plus longue durée ; il s'étend sur une période de quinze mois. C'est pendant ce temps que se poursuivaient ses négociations avec madame Sullivan. Après avoir essayé de l'obliger à prendre une décision, il se voyait peu à peu forcé d'y renoncer.
Le 1er novembre 1796 Gustave IV Adolphe était monté sur le trône de Suède et cet avènement produisit d'importants changements dans l'existence de Fersen. Le jeune Roi rompit avec la diplomatie de son prédécesseur et renouvela son personnel politique. Fersen, à qui le Roi avait montré son attachement lors de sa visite en Suède, savait que le jour où son jeune maître réclamerait ses services, n'était plus très éloigné. Malgré son peu de désir de rentrer en Suède, Fersen était néanmoins décidé à remplir ce qu'il considérait comme son devoir.
La première mission que Gustave IV Adolphe confia à Fersen fut de le représenter au congrès de Rastatt en sa double qualité de duc de Poméranie et garant du traité de Westphalie. Fersen arriva à Rastatt le 15 novembre et s'établit avec beaucoup de magnificence dans un hôtel qu'il avait loué et qui appartenait à la belle-sœur du comte de Metternich.
Mais à peine Fersen s'était-il vu confier cette niission, que les Français entreprenaient une campagne violente pour le discréditer. Us se référaient surtout à un paragraphe qui prescrivait qu'aucune puissance étrangère ne pouvait participer au Congrès. Mais la campagne visait certainement plus la personne de Fersen que sa mission. De vieux dossiers, on avait exhumé des péchés d'autrefois : il avait quitté son service à l'armée française au moment de la Révolution, il s'était mis à la tête d'un parti de mécontents, il avait préparé la fuite de la famille royale
LE SOUVENIR
le 20 Juin 1791, il avait lui-même quitté le pays et son nom figurait sur la liste des émigrés. Mais dans tous les journaux d'Europe, où s'étalaient tous ces arguments, on ajoutait encore un autre, qui semblait capital : il avait été l'amant de Marie-Antoinette. Cette dernière accusation, qu'on n'a à aucun moment trouvée publiquement formulée d'une façon si précise, était sur toutes les lèvres. Peut-être trouvons-nous dans cette accusation tardive la preuve la plus éclatante que les contemporains de Fersen le regardaient comme l'amant de la Reine, et que c'était là un fait établi dont on ne se donnait même plus la peine de discuter la véracité dans les milieux de la cour et de la diplomatie.
Bonaparte arriva à son tour à Rastatt le 25 novembre à 7 heures du soir. Le 26, Fersen envoya son valet pour prendre de ses nouvelles, et le 28 à 9 heures du soir il eut un entretien d'une demie heure avec Bonaparte. Ce fut la seule rencontre entre « un héros de l'ancienne cour et le héros de la Répubhque », pour employer l'expression du Moniteur, Les circonstances de cette rencontre ainsi que ses conséquences sont connues : Bonaparte refusa de reconnaître l'ambassade suédoise et de traiter avec Fersen. Toutes les tentatives de Fersen d'opposer une courtoisie diplomatique à la mauvaise foi des délégués français et de trouver des défenseurs du caractère légitime de sa mission, échouèrent. Après quatre longs mois, Fersen dut remettre sa mission à M. de Bildt, délégué de la Suède à la Diète de Ratisbonne. Le 29 mars 1798 il se rendit à Carlsruhe, non loin de Rastatt, porteur d'une nouvelle mission que lui avait confiée son roi : d'échanger les contrats de mariage entre le Roi Gustave Adolphe et la reine Frédérique, princesse de Bade.
Le premier contact de Fersen avec la politique mondiale fut une défaite ; sa nouvelle mission n'avait d'autre but que de sauver les apparences. L'ombre de Marie-Antoinette lui avait barré la route.
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Lettre à Sopfm, Francfort 28 jfiitn 1796.
« Il n'esl pas nécessaire de vous dire ma chère amie, que j*ai ete bien content de retrouver mes amis ici, j'en ai ete reçu à merveille et El. est parfaitte pour moi.
« Je n'ai eu de Madame qu'une assurance vague qu'elle m'a
fait donner par TEv: de Nancy et par écrit, il n'a pas ete possible d'obtenir autre chose, et je prévois qu'il me faut encore essayer de terminer cette affaire avec le Roi ^ et d'aller le voir en automne. »
Lettre à Sophie.
5 juiltet 1796.
n Je voudrois bien comme vous, ma chère Sophie, pouvoir croire que Madame n'a aucune part à l'indécence du refus de la voire en particulier, mais je ne suis que trop persuadé du contraire, et tout ce que je puis faire pour son caractère et ses sentiments c'est de croire qu'elle y a ete engagée par l'embarras de voir un homme auquel elle sent qu'elle a quelques obligations, mais qui soUicite en ce moment une affaire sur laquelle elle ne peut pas décider et dans laquelle elle n'a pas même voulu faire ce qu'elle pouvoit, c'est à dire de me donner une assurance par écrit et positive de reconnaitre la dette, de l'acquitter des qu'elle seroit en pouvoir de le faire, et de faire payer en attendant un acompte annuel. Ce refus vient d'elle et je n'en puis douter, car elle a traitée avec moi par un tiers qui etoit l'Ev : de Nanci et c'est par lui mais de sa part, que j'ai reçu une assurance très vague, jamais elle ne m'a repondu a aucune de mes lettres et sa conduite en cette occasion ne lui fait pas honneur. Cela m'afïlige beaucoup, mais ne dites rien encore, je crois ne pas devoir publier ses défauts, ils ne seront malheureusement connus que trop tôt. >
Lettre à Sophie.
Wilhelmsbad 16 août 1796.
' « J'attends a tout moment des nouvelles de mes malles perdues ^ , mais je crains bien que si elles ne le sont tout a fait, du moins une