CHAPITRE VIII
FERSEN ÉTAIT-IL l' AMANT DE MA RIE- ANTOINETTE ?
Cette question a été agitée pendant près d'un siècle et demi et n'a jamais cessé d'intriguer. Il est étonnant que les auteurs qui se sont attaqués au problème pour essayer de lui donner une solution satisfaisante soient si peu nombreux, mais on peut l'expliquer, en ce qui concerne les historiens français, par le fait que les témoignages contemporains qu'ils possèdent à ce sujet, sont vraiment insuffisants. En ce qui concerne les historiens suédois, ils n'ont pas crû possible de découvrir la vérité, puisqu'il était de notoriété publique en Suède que les lettres de Marie- Antoinette à Fersen avaient été brûlées et, d'autre part, les archives de la famille Fersen n'ont été accessibles aux historiens que depuis très peu de temps. Les quelques publications qui prennent nettement position dans cette question sont ou bien de véritables pamphlets ou bien des récits romanesques, deux genres littéraires que nous pouvons
lîîi*>ser de cote.
Il y a par contre des auteurs qui se sont basés sur des document authentiques, surtout M. Paul Gaulot dans l'Ami de la Reine. Mais si ces récits tout à fait honorables sont véridiques et exacts, ils n'apportent pourta.nt rien de nouveau, puisque leurs auteurs ont tous puisé dans le recueil important de lettres inédites qu'avait publié M. Klinckowstrôm, Le comte de Fersen et la Cour de France, ouvrage auquel tous ceux qui veulent étudieriez
relations de Fersen et de Marie-Antoinette doivent en premier lieu avoir recours.
Aucun de ces ouvrages n'a la prétention d'être une étude critique et scientifique, aucun ne cherche à aller au-delà de ce qui est déjà connu ou établi. Aucun n'ose même aborder la question de face et se demander si la Reine s'était « abaissée » jusqu'à entretenir des relations intimes avec le gentilhomme suédois. Tous représentent Fersen comme un prétendant malheureux à l'amour de la Reine de France ; et Marie-Antoinette acceptant cet amour comme un hommage précieux parce qu'elle l'avait mis à l'épreuve et l'avait trouvé profond et sincère. Enfin ces récits des relations de Fersen et Marie-Antoinette qui ne sont pas toujours sans intérêt, doivent plutôt être considérés comme des ouvrages de vulgarisation mais n'ont que peu de valeur comme documents historiques.
Une étude scientifique d'ensemble sur ce sujet n'existe pas. A plusieurs reprises dans le siècle passé aussi bien qu'au vingtième siècle, des auteurs l'ont abordé, au cours d'une étude consacrée à un sujet voisin. Nous allons brièvement examiner les conclusions de quelques uns de ces auteurs qui ont, eux, la prétention d'avoir employé des méthodes scientifiques.
En 1844, M. Eugène Bimbenet, greffier en chef aux archives de la cour royale d'Orléans, publia dans un volume, intitulé Fuite de Louis XVI à Varennes « les réquisitions et autres documents concernant la fuite de Varennes », qu'il avait découverts dans les archives de la Cour d'Orléans. Cet important ouvrage a connu plusieurs éditions. Celle dont nous nous sommes servi date de 1866.
Nous nous sommes précédemment référé à cet ouvrage, en publiant dans le chapitre IV les lettres à Fersen d'une dame « inconnue » que nous avons réussi à identifier comme étant M^^e de Saint-Priest. Si nous revenons encore une fois à ces fameuses lettres, c'est parce qu'elles constituent le point de départ de l'étude de M. Bimbenet sur les relations de Fersen et de Marie- An toi nette. Cet auteur est en effet un des rares qui aient nettement pris position
si
dans cette question et qui aient apporté des semblants de preuves. Mais nous allons lui donner la parole.
Dans sa préface, M. Bimbenet indique que son principe, en composant son ouvrage, a été le conseil de Montaigne : < nous en bastirons un corps entier, sans fournir du nostre que la liaison, comme la souldure d'un autre métal ». Il aborde ensuite le sujet qui nous intéresse. Nous citons quelques extraits de ce long passage :
« Après avoir indiqué l'origine et la nature des éléments de cette publication, et décrit notre programme, nous n'aurions rien à ajouter, si quelques-uns de ces éléments ne soumettaient notre conscience à une pénible préoccupation.
« Parmi les pièces que nous avons éditées et qui vont l'être de nouveau et en plus grand nombre, se trouvent six lettres adressées de l'Angleterre à M. le comte de Fersen, colonel propriétaire du régiment Royal-Suédois, par une dame attachée au service d'une princesse, dont le nom n'est pas prononcé, qu'il est inutile de rechercher, et qu'elle suivait dans l'émigration.
« Ces lettres nous apprennent qu'à la cour du Roi d'Angleterre, comme dans les cercles de la noblesse française on pensait que le dévoument de ce noble et brillant étranger s'adressait plus à la femme jeune et belle qu'à la Reine outragée et menacée, et qu'à la dignité de la royauté
avilie.
<(Et nous avons entendu émettre cette opinion : que nous n'aurions dû comprendre ce document dans le nombre de ceux que nous avons publiés et que nous publierons.
<( Prenant en grande considération cette observation, nous nous sommes posé les deux questions suivantes :
« Des pièces appartenant à une collection peuvent-elles en être distraites par celui qui retrace un événement historique, lorsque toutes, par leur cohésion et le secours mutuel qu'elles se prêtent, forment un tout indivisible, et sont le seul et unique témoignage de cet événement ?
(( L'écrivain dans ce cas, a-t-il le droit de prendre telle partie de cette collection et de délaisser telle autre ?
« Si on pouvait admettre une semblable proposition, les
FERSEN ÉTAIT-IL SON AMANT
conséquences en seraient telles qu'on ne saurait plus sur quoi compter, et que l'inconnu résulterait des travaux eux-mêmes entrepris pour le faire cesser.
« Les lettres dont il s'agit ici ^ entrent dans l'économie de la procédure suivie contre ce qu'on appelait les fauteurs de la fuite du Roi à Varennes : elles entrent dans l'économie du récit, en s'unissant à toutes les autres pièces, par la connaissance qu'elles donnent des préparatifs de cette fuite ; elles sont un précieux enseignement des mœurs dans les hautes régions sociales, au moment où la révolution de 1789 a éclaté ; elles ne peuvent rester dans l'ombre.
« Et cependant, loin de nous de nous associer à la légèreté et à l'inexplicable insouciance qui ont présidé à la production de la grave imputation que ces lettres contiennent, exprimée d'ailleurs dans la forme d'une pure supposition et dans les termes les plus vagues.
« N'est-il pas tout naturel de penser que M. de Fersen, appartenant à la plus haute aristocratie de sa nation, ait considéré comme un devoir de concourir à l'abaissement du parti révolutionnaire, de soutenir de tout son pouvoir le principe monarchique ; qu'il ait cédé au mouvement d'une noble compassion que devaient lui inspirer les humiliations dont la f« mille royale était abreuvée et les dangers dont elle était menacée, sans qu'il soit besoin de croire à une passion partagée, dont il n'est resté aucune trace au milieu des nombreuses calomnies accumulées pour égarer le sentiment public, et le soulever contre l'auguste princesse dont le supplice est une tache que ni les regrets, ni les tardifs hommages, ni la gloire elle-même d'un grand peuple, ne parviendront jamais à aiîacer ?
« Et d'ailleurs nous sommes heureux de mettre le remède à côté du mal.
«On a joint à côté de la procédure une lettre saisie au domicile de M. de Fersen, manifestement écrite par la Reine à ce dernier.
« Cette lettre est ainsi conçue :
« Je vous ai assés tourmenté, mon frère, pour que je vous