Inédit
LE FAVORI DE VERSAILLES
déjà parié dans une lettre à sa sœur. Il est probable que le feld-maréchal Fersen cherchait dans une alliance avec la riche maison Leyel une occasion de récupérer les dépenses très lourdes que lui avait occasionnées l'éducation de son fils, avec le désir de procurer en même temps à Axel une fortune qui lui permettrait de poursuivre tranquillement sa carrière.
Mlle Leyel était un excellent parti. Son père fort riche, avait gagné sa fortune à la Compagnie des Indes Orientales, comme beaucoup de ses contemporains. De plus, la famille Leyel était originaire de Suède. On ne pouvait donc concevoir un choix plus heureux d'autant plus que le sénateur Fersen tenait la politique et la culture anglaises en très haut estime.
Fersen resta à Londres trois mois. Il habitait dans sa « vieille rue », où il n'y avait « que des filles de joie et des étrangers », dans un hôtel au 7 de la Sufîolk Street. Il renouait les relations avec ses connaissances d'antan, et avant tout avec une famille Harrington dont le chef de famille, selon Fersen, était un fils naturel du roi Charles IL Il se fit de nouveau présenter à la Cour. Le surlendemain de son arrivée, le roi George lui accorda une audience au château Saint James. Deux jours plus tard, c'est la Reine qui le reçut.
Il passait la plus grande partie de son temps chez les Leyel et les deux familles semblaient se rapprocher de plus en plus. Axel Fersen lui-même ne paraissait pas non plus faire d'opposition à ce projet de mariage. Une fortune, une situation, une jeune fille très aimable qu'il avait connue dans des conditions favorables que pouvait-on demander de plus, s'il n'y fut point question d'amour ? *.
Après de longues discussions, M^^e Leyel lui signifia enfin un refus, prétextant qu'elle ne voulait pas se séparer de ses parents pour aller s'établir dans un pays étranger. Le prétendant dédaigné fut certainement très déçu ; son amour-propre était blessé et il regrettait de n'avoir pu faire plaisir à son père. Dans une lettre du 30 juin 1778, il exposait son point de vue à sa sœur :
« Tout est fini, ma chère amie, la fille m'a assurée quelle ne vouloit pas quitter ses parens, et qu'elle ne changeroit pas d'avis et elle m'a toujours priée de la mander à mon Père. J'ai cependant msisté, j'ai dit tout ce que l'amant le plus passionné peut dire mais en vain ; elle m'a assurée qu'elle ne doutoit pas que je l'aimasse, je l'ai assurée que je ferois mon unique étude de lui plaire, et de la rendre heureuse, enfin mille autres choses, nonobstant tout cela, elle m'a repondue, que la peine de se séparer de ses parens étoit trop grande pour elle, qu'elle ne pouvoit s'y résoudre. Elle l'a déclarée à son Père, il m'en a parlé en me disant qu 11 en etoit bien fâché ; et me faisant de jolis complimens, il m a assure de son amitié et m'a demandé la mienne il compte écrire une lettre à mon Père, et je me vois obligé de lui mander cette nouvelle. J'en suis au desespoir, cela lui fera de la peine, mais j ai fait tout mon possible. La fille est fort aimable, remplie de talens, bien de figure, elle est charmante et remplie de douceur, je sens la perte que je fais, mais je ne puis m'empêcher de trouver Ja raison bonne, je sais par moi même la peine qu'on doit avoir Jle se séparer pour toujours de ses parens, et d'un endroit ou I on a des amis, je me consolerai de cette perte si je suis sur, aue mon Père soit persuadé que j'ai fait tout ce que j'ai pu pour lui plaire, et obtenir le consentement de M : lie Leyelle. Si au contraire Il en doute, j'en serois au desespoir, j'aurois l'ame bien basse, et je serois le plus ingrat des hommes, si pour prix de toutes les bontés qu'il a pour moi, je le trompois. - Je lui écris aujourd hui pour le prier de différer mon retour en Suéde, vous saves le plaisir que j'aurois de vous revoir, mais je crois qu'il n y a que ce seul moyen pour fair un peu oublier ce mariage rompu, et m éviter le désagrément affreux d'entendre railler et iT^ff **^^„*^°"s ™°ts sur ce sujet, je propose a mon Père, de me laisser aller, ou dans les provinces méridionales de France, ou à Vienne, ou a Pans pour travailler avec Creutz. ou a la guerre nnw P^'^^^nier parti que je prefererés. Mais quelque soit i «îf r o"'*" K"^' ^' ""'y «"lettrés avec plaisir, plaire
Ldrp' i.*?" ^"''- "* !f *** '^ 'I'^*^ J^ ^^'^''- Adieu.'ma chère et tendre amie, je suis au desespoir d'avoir une si mauvaise nouvelle
euïïëSjf™. îr' ^* '''^°-°'^^'^' «'i' -«^PÇonnoit qu'il y Quelques mois plus tard, lorsque la blessure de son
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amour propre s'était guérie, il exprima avec plus de franchise îses vrais sentiments pour M :lle Leyeî, en réponse à une demande d'explication que lui avait formulée son père :
Paris 19 noi)embre 1778.
Vous savés, mon cher Père, que je n'aime pas M ; lie Leyell, mais je ne suis pas assés déraisonnable pour ne pas voir que c'est un parti fort avantageux, c'est même le seul qui me convienne et que je veux fair, j'ai fait tout mon possible pour l'obtenir, plus pour vous plaire, mon cher Père, et par raison, que par inclination, je n'ai pas réussi et je vous avoue que j'en ai ete bien aise, des que j'ai scu que vous consenties à me laisser aller fair la guerre. Mais puisque cette affaire est rompue, suivpns d'abord l'objet militair, je suis jeune, i'ai encore beaucoup de choses a apprendre, surtout dans un métier, ou l'expérience est si nécessaire, je voudrois pouvoir suivre vos traces, mon cher Père, et tacher de me rendre utile à ma Patrie, la servir conune vous est tout ce que je désire, mais pour cela il faut acquérir des connaissances nécessaire» et je crois qu'une femme et une maison à mener, sont des occupations assés fortes. Mon idée seroit donc, non pas d'abandonner entièrement un établissement aussi solide, cela |ie seroit pas raisonnable, mais de le différer, de laisser les choses aller leur train tout naturellement, si elle m'aime et continue de m'aimer on pourra toujours renouer, et je crois que dans quatre ou cinq, même six ans il sera assés tems de s'en occuper sérieusement ; pendant ce tenips je pourrais peutêtre faire quelque campagne. Le Père Lyell est vieux et maladif, s'il mourroit tout obstacle de sa part cesseroit, tout son bien me viendroit tout de suite, enfin, il y a mille incidens, qu'on ne peut pas prévoir et d'après lesquels il faut prendre son parti. Vous m'avés recommandé la franchise, vous n'en aviés pas besoin, ce n'est pas avec un Père comme vous qu'on dissimule. Vous m'avez tant accoutumé par vqs bontés à vous regarder comme un ami, que la confiance que j'ai en vous n'est qu'un devoir nj.ais bieu cner à mon cœur ^.
« Je ne vous dis rien de votre marjage » écrivait Gustave JII à Fersen à la même époque ; « j'ai cru entrevoir
que vous ne fesies que vous porter aux vues de votre Père, a votre âge et avec vos agremens vous trouvères aisément des partis » \
Ce qui est surtout intéressant dans ces lettres, c'est la façon dont Fersen envisage l'avenir. Il veut aller à la guerre ou «travailler avec le comte de Creutz », l'ambassadeur de Suède à Paris. Quel métier choisir : celui de militaire ou celui de diplomate? Si Fersen dit qu'il veut être soldat, c'est parce que son père lui a choisi cette carrière et qu'il a eu l'instruction d'un futur militaire. Mais il était par contre né diplomate, naturellement réservé, à l'esprit logique et souple, avec une intelligence clairvoyante. Il recherchait beaucoup la société des diplomates, et y choisissait la plupart de ses amis. A Paris il fit la connaissance du duc de Dorset, le ministre d'Angleterre et se lia avec lui d'une grande amitié.
Il n'existait pourtant aucun poste vacant à l'Ambassade de Suède et il y avait déjà un candidat sérieux dans le cas où le poste d'ambassadeur serait devenu vacant. C était le baron de Staël, très bien vu par Gustave III qu'il avait approuvé lors du coup d'État de 1772, fort apprécié par les dames de la Cour de France et même par Marie-Antoinette. Fersen était sûrement plus intelligent et plus doué pour la carrière diplomatique que Staël, Il avait aussi un nom et une fortune qui lui donnaient une supenonté certaine sur son concurrent. Mais le baron de Staël était par contre plus âgé que Fersen, il était diplomate de carrière et pouvait se prévaloir d'avoir plus
d expenence. Axel Fersen ne fit pourtant rien pour l'évincer. ^
Dans l'attente de pouvoir prendre les armes, Fersen allait donc continuer son existence oisive à Paris II v arriva le 22 août 1778, s'installa à l'hôtel d'York, rue du Colombier et alla aussitôt retrouver son ami Ramel, secrétaire de l'Ambassade de Suède. Le comte et la comtesse Ramel étaient sa compagnie préférée, ils habitaient dans la même rue, à l'hôtel Luines. Fersen avait la chance