‹ Fersen et Marie-Antoinette [microform]Chapitre 31 sur 182 · Inédit · texte numérisé non relu

Inédit

plus naturel, qu'elle pouvait lui procurer cette gloire militaire, tant convoitée alors. Dès son arrivée en France, il avait cherché une occasion de partir. N'ayant pas réussi à se faire accepter par le Roi de Prusse, il s'adressa a Creutz, qui lui laissa entrevoir la possibilité de prendre part à une des expéditions qui se préparaient pour l'Amérique.

Mais il craignait que sa mauvaise santé ne l'empêchât de partir. Il l'avouait lui-même : « J'avois une espèce de mélancolie qui tenois je crois à la faiblesse. »

Il ajouta que lorsque Creutz le vit la première fois qu'il sortit de chez lui après sa maladie, celui-ci lui dit qu'il ressemblait plus à « l'extrait d'un spectre » qu'a un homme. Avant de participer à l'expédition d'Amérique, il avait l'intention d'aller se soigner à Spa. ^

Il reçut bientôt l'autorisation de prendre part à 1 expédition en Angleterre, en qualité d'aide de camp du maréchal de Vaux.

Il arriva le 16 septembre au Havre.

L'intérêt de la Reine pour Fersen n'était point resté longtemps secret ; Marie-Antoinette était trop franche de nature et avait un mépris trop grand du cérémonial pour cacher ses sentiments. Peut-être aussi lui était-il difficile de dissimuler une affection qui fut sinon la première du moins la plus sincère qu'elle eût ressentie depuis son arrivée en France. La suite nous montrera d'ailleurs que Fersen fut un des rares en qui la Reine eût entièrement

confiance. i r .

Les amis de Marie-Antoinette n'étaient pas non plus fort discrets. Il entrait du reste dans l'intérêt du cercle Polignac d'encourager le nouveau penchant de Marie-Antoinette dans ses débuts. « Madame de Polignac ne contraria point le goût de son amie », raconte le comte de Saint- Priest. ({ Vaudreuil et Besenval combinèrent sans doute pour elle qu'un étranger isolé, peu entreprenant de caractère, leur convenait beaucoup mieux qu'un Français entouré de parents qui enlèverait pour eux toutes les grâces et finirait peut-être chef d'une clique qui les éclipserait tous. La reine fut ainsi encouragée à suivre son penchant et s'y livra sans grande prudence. »

LE FAVORI DE VERSAILLES

Déjà au printemps 1779, Creutz avait écrit à Gustave III cette lettre si connue qui constitue une des meilleures preuves des touchantes marques d'attention dont Fersen était l'objet de la part de Marie-Antoinette :

« 10 avril 1779. Je dois confier à Votre Majesté que le jeune comte de Fersen a été si bien vu de la Reine que cela a donné des ombrages à plusieurs personnes. J'avoue que je ne puis m'empêcher de croire qu'elle avait du penchant pour lui : j'en ai vu des indices trop sûrs pour en douter. Le jeune comte de Fersen a eu dans cette occasion une conduite admirable par sa modestie et par sa réserve et surtout par le parti qu'il a pris d'aller en Amérique. En s'éloignant il écartait tous les dangers : mais il fallait évidemment une fermeté au dessus de son âge pour surmonter cette séduction. La Reine ne pouvait le quitter des yeux les derniers jours ; en le regardant ils étaient remplis de larmes. Je supplie Votre Majesté d'en garder le secret pour elle et pour le sénateur Fersen. Lorsqu'on sut le départ du comte tous les favoris furent enchantés. La duchesse de Fitz- James lui dit : Quoi, Monsieur, vous abandonnez ainsi votre conquête ? — Si fen avais fait une, je ne V abandonnerais pas — répondit-il, — et malheU" reusement sans laisser de regrets. Votre Majesté avouera que cette réponse était d'une sagesse et d'une prudence au dessus de son âge. Du reste la Reine se conduit avec beaucoup plus de retenue et de sagesse qu'autrefois ».

Nous connaissons aussi la légende qui s'est faite sur la difficulté de Marie-Antoinette de cacher ses sentiments pendant ces jours qui précédaient la séparation : ... « On parla de rencontres et d'entretiens prolongés, pendant les bals de l'Opéra, de regards échangés à défaut d'entretiens, pendant les soirées intimes de Trianon ; on avait vu la reine assurait-on, chanter au piano les couplets passionnés de l'opéra de Bidon :

Ah, que je fus bien inspirée Quand je vous reçus dans ma cour

chercher des yeux Fersen et mal dissimuler son trouble »... *

Page 1